Eléonore

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Je suis un être plutôt instable, un tantinet introverti.Mon gout néanmoins principal va à la poésie, de préférence gaie, limpide, évidente, sans trop de mystère, compréhensible aisément  [+]

Il y a longtemps, oui, vraiment très longtemps, à cette époque, les séquelles de la dernière guerre persistent encore. Mais, en compensation, l'espoir illumine l'horizon. Je suis alors un adolescent tellement rêveur, inconscient, avide d'incongrues certitudes.
C'est le temps des autobus brinquebalants, des transports en commun - comme l'on dit maintenant - où, les uns contre les autres, avec encore plus d'acuité qu'actuellement, vu la pénurie des moyens à disposition, nous sommes pour la plupart debout serrés comme sardines en boites, secoués comme des pruniers que l'on gaule. Ainsi, les menottes et les pognes des voyageurs debout accrochés à la barre verticale lisse glissent, se touchent. Les effluves, les haleines bourdonnantes s'entremêlent. Les arrêts fréquents créent des pulsions où fusent les mécaniques pardons, où naissent des sourires, des regards ronchons. C'est vrai que s'y côtoient le débonnaire, le râleur endémique. Le car bondé, essoufflé, avec lenteur se hâte, pourtant son moindre souci : son horaire. Il forme un entier hétéroclite comme une grappe aux raisins mouvants et disparates.
C'est dans cette ambiance que, sur la rampe où je suis accroché, que ma main moite glisse et touche sans retenue une menotte inconnue, une main fraiche et coite, une main emballée au-delà d'un probable poignet, propriété d'une approximative jeune femme empaquetée, elle aussi, de la tête aux pieds, comme un être sans chair, mais, moi, je ne crois pas ni aux fantômes, ni aux âmes. Donc, je la
regarde comme un adolescent regarde une adolescente. Dans ce cas, avec une pincée d'indécence car mes gênes flous d'hérédité chrétienne m'accusent d'irrespect à m'intéresser ainsi à un être affublé de sainteté ostensible car à l'époque l'uniforme de la foi s'exhibe encore de tout son poids vestimentaire. En réponse à mon regard, je découvre un oeil sensible, oblique, fugace dont la lueur éclaire sa face de Madone tronquée. Moi, coutumier des yeux plus hardies des chipies plus court-vêtues, j'ai l'impression de briser l'interdit, suis-je infâme ?
Un arrêt plutôt brutal, le flot des voyageurs fait une vague vers l'aval . Je ne descends pas ici, normalement. Que mon ange gardien me pardonne ( jamais, je ne l'ai vu, mais aujourd'hui j'y crois, cela m'étonne ), car, comme aspiré divinement, je suis la nonne arrivée à destination. Mieux, pour l'aider à descendre, je lui prends la main. Elle ne refuse pas mon aide. Mieux encore, cette menotte, je ne la lâche pas et j'accompagne ainsi sans mot dire ma nonette. A la fois sérieux et farceur, je me dédouane en pensant : " Devant Dieu, c'est ma sœur ". Suis-je en train de commettre un acte de lèse-sainteté ? Dans ma paume laïque, je ressens comme un fluide d'impudeur au contact de longs doigts très fins.
Le printemps est fringant. Son ciel est peint d'un peu de coton et de beaucoup de bleu, à l'image de ses yeux qui assurent, dans ce corps aux formes gommées par son habit de rigueur, un zeste de féminité aidé en cela par un gracieux visage pâle, puéril, ponctué de grains de son, qu'un voile tronquant rétrécit en une image ronde et pieuse. Je la compare à une rose prisonnière dans son bouton qui se refuse à éclore alors que moi je suis l'impatient bourdon apte à la butiner.
Main dans la main, nous ne pipons mot, comme deux êtres en errance. Nous passons derrière un bosquet de buis dont les brins s'enorgueillissent d'être bénis le dimanche des Rameaux. En ce lieu donc propice et cachotier, de plus avec l'assentiment du soleil haut perché qui, un instant, s'est voilé,
dans mes bras, je la serre. Elle ne repousse pas mon étreinte. L'ai-je subjuguée depuis notre descente du car ? Suis-je un vaurien ? Toutefois, à l'unisson du mien, son cœur cogne dans ma poitrine. Je devine une taille fine, je sens les formes d'une gorge féminine, la proéminence menue d'un sein qui palpite comme un oiseau prisonnier dans ma paume. Devant le milieu de sa bouche, en un futile barrage, comme une inutile invitation à la sagesse, elle joint ses deux index. Ce fut le démoniaque prétexte à un chapelet de courts baisers à la commissure de ses lèvres, à la manière d'un oiseau affamé qui bécote un épi de blé qui ne peut se défendre. De l'originelle pâleur de la lune, son doux visage est maintenant rubicond. Sans dédain, avec une douce brutalité, progressivement mais fermement, elle me repousse comme la diabétique refuse le chocolat qui la fait saliver. Elle m'écarte, j'en suis sûr, à contrecœur alors qu'ils étaient tout contre, nos cœurs! Un banc de bois isolé, comme pour nous abandonné, gravé de cœurs transpercés de flèches, nous propose son séant. On s'y pose comme deux promeneurs, pas comme deux amants. Un pigeon blanc, au port de colombe et dodelinant, vient, tel un mendiant, picorer les cailloux à la recherche de quelques hypothétiques grains. L'endroit désert est propice au romantisme. Comme l'oiseau, je suis un mendiant, mais un mendiant d'amour. Contrairement au volatile, la matière est toute proche, mais brusquement inhibé, veule, conscient d'une certaine forfaiture, je demeure coi. Brusquement, elle se lève, sans un au-revoir, sans un regard, sans un adieu, sans un mot, d'ailleurs je n'ai pas entendu la sonorité de sa voix à aucun instant, jamais elle n'a protesté eu égard à mon comportement profanateur.
Ainsi, elle est partie . Idiot, il fallait battre le fer quand il était chaud !
Elle disparait dans la lumière du midi, le dos au soleil, dans sa dégaine de corneille, la tête haute dans l'envergure de sa cornette comme un oiseau qui s'envole doucement. J'extrapole, imagine à ma convenance que voilà une fleur qui a soif mais qui refuse de se désaltérer à l'abreuvoir de la vie, pour mieux croire ou se réfugier dans l'illusoire ; peut-être se noue-t-elle de chaines pour absoudre une insupportable peine ? En ce bref moment où je l'ai enlacée, a-t-elle été tentée de se défroquer ? Prétentieux, je ne le saurais jamais !
Ainsi, elle est partie dans la lumière de midi . L'allée de gravier par laquelle elle me quitte monte trop vite comme dans un absorbant décor, dans la poussière d'or du maître du ciel à son zénith. Sa silhouette devient de moins en moins nette. De corneille, grâce à la lueur du soleil, elle est devenue, à mes yeux inventifs, tourterelle puis s'amenuisant encore, alouette qui grimpe vers son firmament. Maintenant, elle a totalement disparu du sommet du chemin. Oiseau sans nom avalé par le nord, quand je pense à elle, je l'appelle dorénavant Eléonore.
Je n'arrive pas à oublier cette brève amourette d'adolescents. Rien qu'une volée de bisous à bouche cousue, quelle banalité ! Mais si l'on considère ma partenaire, n'est-ce pas un exploit ? Oui, mais un acte de lèse-chasteté , j'en tire un certain orgueil de provocateur au sujet duquel j'apprécie pérorer en mon for intérieur. Comportement celé de goujat que je tempère en ayant envers elle un réel sentiment de compassion. Je n'accepte pas chez une jeune femme un tel comportement d'abandon, de rejets des choses qui édulcorent la vie. Enfin, si elle trouve du réconfort dans l'ascétisme, non chez elle, ce n'est pas assuré vu sa fébrilité dans mes bras païens !
Sur le banc, au bas du chemin fuyant et grimpant, chaque samedi à midi, je reviens comme en pèlerinage. Les cœurs gravés dans son bois vermoulu m'apparaissent moqueurs . Je revois ses yeux tendres, d'une douceur soumise, si puissants dans leur absence de virulence, deux perles monastiques dans la morosité d'un tabernacle, dans l'ornière de la sainteté, peut-être à l'abri de certains dangers et vicissitudes courantes de la vie ! Hier, matamore, fier-à-bras, "fier-à-fille", je ressens, aujourd'hui, un sentiment plus noble, mais diffus, confus, ce que l'on pourrait appeler de la tendresse ! Chaque fois, comme sous l'égide d'une indicible foi, la colombe impavide - est-elle déléguée par Eléonore ? - vient quémander quelques miettes à mes pieds. Ainsi, elle devenue la comparse de mon idylle éthérée . Muni d'un sachet de graines, je suis devenu sa corne d'abondance. Elle s'installe sur le banc tout contre moi, miniature immaculée d'Eléonore. Puis s'enhardissant encore, elle grimpe sur mon giron et, fort aise, picore dans ma pogne. Bien repue, elle se fabrique une alcôve dans le creux de ma paume où je sens battre alors le cœur d'Eléonore comme là-bas derrière le bosquet de buis, saint abri qui avait ourdi un amour si pur, hors des fétidités du sexe comme l'exige le dogme de la conception de Jésus-Christ. Cette sensation est si forte que je la ressens jusqu'au lendemain mais en vérité c'est mon palpitant alors ivre et trop gros qui n'arrive pas à cuver son trop-plein d'amertume.
Et puis, par un triste samedi tout gris, plein de parapluies, ma blanche colombe n'est pas venue. Ce trait d'union hebdomadaire que nous vivions comme un enchantement ressemble maintenant à un nœud gordien tranché. Morne, sous l'averse destructrice, je m'en vais trempé, déçu. Pour abreuver mon chagrin, c'est bien en vain que je bois toute l'eau des nues, un élixir si peu analgésique. Je remonte le chemin dans les pas d'Eléonore que le vorace nord a engloutie. Ce sentier en rampe a une saveur de Golgotha. Peut-être qu'à cause de moi, elle est maintenant défroquée. Pour corroborer mon intuition, sur l'horizon, s'effilochent, se délaient ses habits religieux offrant ainsi une libérale éclaircie. Comme un glaive, un rayon las d'être cloîtré a transpercé et réduit en lambeaux la tunique noire qui enveloppait la beauté du ciel. Dans une flaque d'eau, à mes pieds, complaisante comparse de mes vœux, il fait miroiter une auréole, un rond de lumière comme pour illuminer un spectacle de music-hall. Là, s'agite, en un mirage ou en une image à la fois miraculeuse et païenne, Eléonore sous la forme d'un Gitane floue , embuée, diaphane. Elle danse comme une Andalouse délurée, comme uns vierge folle ayant jeté voiles noires et cornette blanche aux impudiques oubliettes .
Mais voilà, une bien brève éclaircie vivante dans mon souvenir d'Eléonore. Tout de suite, comme lors de son départ effectif dans le chemin montant, elle s'amenuise d'abord en une abeille à taille de guêpe, puis en une libellule, pour finir en une coccinelle à l'acné couleur crêpe de deuil comme pour tirer un trait définitif entre nous. Est-il possible qu'un vil génie suprême s'oppose à ce qu'elle soit mienne, peut-il s'immiscer dans mon "for onirique"? Est-ce un divin et moqueur châtiment de me l'enlever ainsi progressivement ?
J'ai vaincu, à jamais, ce vil génie car cette aventure perdure en moi, soit en un doux souvenir que les jours d'humeur légère j'enjolive en catimini selon mon loisir, soit en un amer souvenir pesant comme tant d'autres Waterloo, soit en une péripétie non assouvie quand s'exprime mon mâle esprit primaire.
Sous la férule du galopant calendrier, trois années rapides se sont écoulées. La Métropole, comme on dit à l'époque des vastes colonies, est engagée, un de plus, dans un récent conflit voué à l'échec en Algérie. Des jeunes hommes d'alors, il faut savoir l'état d'esprit, être conscient que, depuis leur bas-âge, la guerre, toujours quelque part, étalait sa rage et concernait notre pays directement. Chaque génération faisait la sienne. De nos vingt ans, c'était les étrennes !
Janvier mil neuf cent cinquante sept, les miens bénéficient de la même gratitude ! Fantassin, grenadier-voltigeur dans une compagnie de tirailleurs noirs Africains . Eux sont là pour leur pain quotidien, à nous, métropolitains, on vole nos vingt ans durant plus de deux ans.
Depuis deux jours, on crapahute sous le cruel airain de juillet, à la marche ou crève dans un rocailleux bled, dans un monde lunaire. Nous, on ne l'a pas voulue cette guerre. Pourtant bien englués dans le contexte, on ne rechigne plus à la faire. Bien huilé, cet engrenage qui abrutit nos jeunes âges ! La sueur dégouline de partout et nous dessine des taches blanches dans le dos. De temps à autre, une rafale nerveuse crépite de loin en loin car nous avançons fortement étalés, en ratissage selon le terme militaire, en encerclement des proies recherchées. Nous sommes fatigués, assoiffés, irascibles, tout ce qu'il faut pour faire un féroce combattant ! Par-dessus nos têtes, depuis nos arrières, la canonnade aveugle, brusquement ouvre le ban de son tonnerre. Pourvu que ces cons de planqués immobiles ne tirent pas trop court, sinon les pruneaux, c'est pour notre gueule ! Un chuintement, un frôlement furtif bruisse dans l'air, au-dessus de nos têtres, et tout de suite une explosion noyée de poussières. La cible devant nous, à une centaine de mètres, c'est un peu juste pour la longueur du tir, une mechta, quelques masures cubiques au toit plat sans cheminée. C'est une poche de résistance, tant mieux s'ils font la plus gros du boulot ! On devine, dans le brouillard de chaque fracas, des gens indéfinissables qui courent affolés, en tout sens. La canonnade cesse, nous allons au résultat. Horrible comportement, à juger après coup ! Je passe sous silence tout ce qu'il faut de chaque bord que l'on panse.
Cette péripétie de guerre injuste, atroce, mais banale à être trop courante, à d'autres se mélangerait si ce n'était qu'ici, m'est réapparue, oserais-je dire mariale, a ressurgi ma sainte fugueuse Eléonore, dans ce terrible et âpre décor. Secourue par notre service médical, une jeune musulmane est allongée sur une civière. Elle est enveloppée de la nuque aux pieds dans une ample robe brune souillée par la poussière des ruines encore fumantes. Son visage est emballé dans un voile, une figure ainsi ovale aux traits fins et pâles. Pieuse image ou mirage ? L'une et l'autre à la fois, comme dans la brume d'un souvenir jamais dissipé. Tout en moi se bouscule, comme dans un kaléidoscope tant d'images ressuscitées du passé apparaissent un peu tronquées. Je suis ailleurs, sur une autre planète!
Je suis sûr , c'est mon Eléonore d'avant revenue maintenant, en un flash-back qui persiste et m'interpelle, je suis décontenancé, à en perdre la tête ! Elle ne semble pas souffrir. Incroyable à mon égard , je devine ou j'invente un infime sourire, un sourire ou un rictus ? A l'intention d'un barbare bardé comme un envahisseur, acteur de ce moment de terreur. Deux grosses pupilles brunes tellement prégnantes qu'elles éclipsent le cristal de ses yeux me regardent sans haine, ni reproches. On dirait qu'elle se rend compte que j'ai beaucoup de peine . Folle supposition de croire qu'elle sait qu'elle constitue la réminiscence d'un amour non consommé. Mise à part la couleur de ses yeux, en elle je revois, je réinvente mon Eléonore d'hier.
Les pales d'un hélicoptère remuent à nouveau la poussière et comme dans le jardin printanier de mon premier déboire, elle disparaît mais, cette fois, rapidement, allongée, dans les entrailles salvatrices de l'engin et encore aussi sans un au-revoir. L'engin céleste et prétentieux, tel un gros oiseau s'envole dans son tintamarre. Je reste figé au sol dans la tornade du décollage, c'est le lot du fantassin. Une voix qui hurle : " qu'est-ce que tu fous à faire ainsi la momie " me tire de mon hypnose. Dans le ciel chauffé à blanc qui n'éblouira plus certains yeux sombres, l'hélico décrit une large courbe comme un pigeon qui cherche son cap. Rapidement, il s'enlise à l'horizon, gros comme un bourdon. Il disparaît vers la Méditerranée qu'il me tarde de retraverser pour retrouver mon clocher. Il s'en va plein nord qui, à nouveau, engloutit Eléonore .

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