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Eléctro (à) ménager

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B. Nardog

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Sept heures. Ce matin, comme tous les matins, Paul eut beaucoup de mal à sortir des brumes de son sommeil. D'abord, situer ce maudit réveil pour lui couper le sifflet puis, plus dur encore, réunir suffisamment de volonté pour s'extraire de draps à ce point persuasifs...

Ensuite, c'était la valse quotidienne : cuisine-café sur le feu- salle de bain-rasoir-recuisine-éteindre le café-resalle de bain-fin du rasage-recuisine-boire le café... Comme tous les matins, des milliers de matins depuis que Paul avait pris ses fonctions derrière un guichet de l'agence de l'Union des Banques Industrielles.

Pourtant, ce début de journée avait quelque chose de différent. D'insolite même. Paul ne savait pas trop quoi, mais il le sentait bien. Qu'est ce qui pouvait bien clocher aujourd'hui ? Tout semblait apparemment normal, aussi morne que d'habitude... Il se concentra, essayant d'appréhender cette subtile altération du quotidien qui faisait de ce nouveau jour, un jour « pas comme les autres ».

La réponse le frappa, aussi violente qu'un coup de poing en pleine poire : le silence ! C'était le silence. Lourd, palpable. Menaçant. La ronde infernale des voitures n'était plus. Pas le plus petit bruit de moteur, rien. Juste le silence.

Paul se dirigea lentement vers la fenêtre, comme pour surprendre... quoi au juste ? Il mania la poignée des volets avec autant de précaution que s'il s'agissait d'un explosif, écarta prudemment l'un des deux battants et jeta un timide regard à l'extérieur. Bon Dieu ! la circulation était là. Les voitures, les camionnettes de livraison, un taxi, quelques motos et scooters, les bus et leurs passagers... Ils y avaient les dizaines de passants aussi et, en face, à l'entrée du centre commercial, les deux SDF et leurs chiens étaient bien à leur poste. Personne ne manquait à l'appel, pas même le vendeur de journaux planté de l’autre coté du carrefour. Ils étaient tous là. Tous là mais immobiles, figés et silencieux. C'était terrible.

Paul s'habilla, fébrile. Il lança un nouveau regard incrédule à la fenêtre avant de se diriger vers la porte d'entrée. Il n'était pas pressé mais il dévala littéralement les deux étages, déboula dans le hall du rez-de-chaussée et s'arrêta net : la concierge était là, absorbée par un immobile et irréel balayage, les yeux rivés sur le sol poussiéreux. Paul la contourna à petit pas, comme s'il s'était soudain trouvé en présence d'un serpent à sonnette. Elle ne bougea pas un cil mais Paul savait qu'elle était bel et bien vivante. Il la laissa à sa tâche et se retrouva sur le trottoir.

Dans la rue, le spectacle était hallucinant. Pas un bruit, pas un mouvement. Rien. Il était le seul personnage animé d'un gigantesque tableau, de la fresque grandeur nature d'une ville de plusieurs centaines de milliers d'habitants. Paul s'ébroua et fit quelques pas de zombie. Ici, une jeune maman emmenait son gamin à l'école; là, un vieux monsieur se roulait consciencieusement une cigarette. Partout, des gens qui allaient quelque part Dieu sait où, qui venaient d'on ne sait où, et qui étaient maintenant réduis à l'état de statues de chair. « Viande » sembla à Paul le terme le plus adéquat : un être humain figé comme ceux qu'il observait n'était plus fait de chair mais de viande... L'idée le fit frissonner.

Sans qu'il en eut réellement conscience, Paul réintégra son appartement et s'enferma à double tour dépassé par les évènements.

Bien plus tard, assis sur son lit, Paul réfléchissait. Qu'était-il arrivé ? Que devait-il faire ? Ces deux questions tournèrent dans sa tête sur le mode alternatif jusqu'à ce qu'il sorte enfin de cet état de stupeur. Il décida de retourner dans la rue. C'était le seul moyen de comprendre, et il fallait qu'il comprenne s'il ne voulait pas devenir dingue.

Redescendu dans le hall de l'immeuble, Paul encaissa un nouveau choc : la concierge avait bougé. Non, il n'avait pas vu de mouvement, simplement la position était légèrement différente. Le changement était presque imperceptible mais Paul en avait la certitude, elle s'était déplacée, à peine, un pas peut-être... Idem pour la maman et son enfant dans la rue. Le vieil homme, lui, sortait même un petit bout de langue rosâtre pour lécher le papier gommé de sa clope. Paul nota ainsi de multiples « imperceptibles changements dans le décor » avant d'en arriver à une inquiétante conclusion : ils vivaient, tous, mais au ralenti  ! Pour quelle incroyable raison, la population de la ville entière s'était-elle mise « en veilleuse ». Paul était apparemment le seul à n'être pas affecté par l'étrange phénomène. Pourquoi moi ? se demanda t-il, avec un vague sentiment d'injustice.

Hagard, maladroit comme un homme aviné, Paul errait maintenant au gré des avenues, des rues silencieuses. Il était le seul mouvement visible dans cette cité fantôme. Il était LE mouvement. Il tourna l'angle de la rue Gambetta et déboucha sur la place du Capitole. Machinalement, il jeta un oeil distrait à la grande pendule de la Mairie et... se pétrifia sur place. Sept heures et une minute. Il consulta aussitôt sa montre : sept heures et une minute. Ca n'était pas possible! Paul allongea le pas, obliquant vers la grande poste où l'horloge murale lui confirma froidement qu'il était bien sept heures et une minute du matin. UNE seule minute ! Alors c'était lui qui... et non les autres ! Paul essayait de repousser cette idée de toutes ses forces. Lui et non les autres. Ca faisait à peine une petite minute que ce damné réveil l'avait tiré des bras de Morphée ? C'était donc lui qui vivait si vite que tout le monde lui paraissait immobile ? Et ça ne faisait qu'une seule insignifiante minute que ce cauchemar avait commencé. Il se pinça si fort le poignet que des larmes vinrent inonder ses yeux. Malheureusement, il ne dormait pas.

Enfermé chez lui, porte et volets clos, Paul, anéanti, lorgnait son réveil qui affichait objectivement sept heures et deux minutes. Il l'attrapa et le jeta de toutes ses forces contre le mur, brisant le silence pour un bref instant. Un peu fatigué nerveusement, il commençait à somnoler quand deux coups fermes frappés à sa porte le firent sursauter violemment. Mais si quelqu'un frappait à sa porte, cela signifiait qu'il n'était donc pas la seule victime de cette extravagante situation ? Et si l'on toquait précisemment chez lui, peut-être s'agissait-il d'un ami ou, tout le moins, d'une connaissance ? Et quand bien même serait-ce un inconnu, être deux lui semblait plus rassurant face à un tel bouleversement. Après un bref instant d'hésitation, Paul se dirigea vers la porte.

Les deux hommes devant lui semblaient irréels. Vêtus de la même combinaison grise d'une seule pièce, façon homme grenouille, grands, objectivement beaux et parfaitement inexpressifs, ils évoquaient ces androïdes de la SF des années quatre vingts. Des spécimens de « répliquants » dignes du meilleur scénario de Philip K. Dick, pensa Paul un tantinet crispé.
- Encore vous ! lacha l'un deux d'une voix lasse et méprisante.
- Pardon ? Comment ça, encore moi ? articula Paul avec difficulté.
- Nous sommes déjà intervenu dans votre univers... Souvenez-vous...
- Un organisme gélatineux et suintant semait la panique dans la résidence, continua le second. Nous avons mis une semaine à le capturer et l'identifier afin de pouvoir le réexpédier dans son univers d'origine. C'est vous qui étiez le responsable de cet incident de désynchronisation spatio-temporelle, n'est-ce pas ?

Paul avait presque oublié cette histoire qui devait bien dater de huit ou dix ans : un matin, un de ses voisins avait découvert une créature vraiment dégueulasse accroché au plafond du palier, au deuxième étage. Un truc entre le hérisson et le crabe, qui dégoulinait d'une sorte d'acide qui bouffait les parquets ou le cuir chevelu, selon. Bref, ces deux types - ou deux autres dans ce goût là - étaient arrivés comme de nulle part et avaient traqué cette saloperie pendant plusieurs jours avant de la choper et de disparaitre comme ils étaient venus... Paul avait ensuite reçu un courrier autoritaire du Service de l'Equilibre lui enjoignant de faire réviser tous ses appareils électroménagers, et ce, dans les plus brefs délais. « Merci d'envoyer les justificatifs... » Il avait du s'exécuter, d’autant plus qu’à cette époque là, le Contrôle Technique Obligatoire venait juste d’être institué. Mais il n'avait pas fait la relation avec l'apparition de la chose...
- Mais je n'y étais pour rien, se défendit-il. C'est mon grille-pain qui était entré en « résonnance » avec un four à micro-onde dans un autre univers et ça avait créé des interférences entre tous les autres Univers Parallèles Synchrones. On m'a expliqué que c'est ça qui avait fait venir la bestiole... Les ondes Weldeck...

Quelques decennies auparavant la célèbre astrophysicienne Nadine Weldeck, en soupçonnant l’insoupçonnable comme Albert Einstein en son temps, avait su mettre en évidence l’existence d’ondes générées - sans que l’on sut comment - par certains composants utilisés dans la fabrication des appareils électroménagers. Ces ondes, qui se propageaient de façon antropique à travers les différents UPS de notre système, étaient responsables, selon elle, de toutes les anomalies spatio-temporelles (et autres) que connaissait notre monde.
- Ca n'était que le fait de votre négligence, du mauvais entretien de vos appareils électroniques, reprit le premier. Mais aujourd'hui, c'est beaucoup plus grave...
- Beaucoup plus grave ? Mais enfin, de quoi parlez-vous ?
- Nous avons du parcourir des dizaines d'UPS avant de retrouver votre trace, car aujourd'hui, c'est vous qui vous êtes déplacé.
- Je me suis... Paul s'était assis.
- Déplacé. Votre arrivée ici a, bien sûr, aussitôt éradiqué votre pauvre synchro-double qui devait dormir paisiblement si l'on s'en réfère à l'heure définie par les computeurs du Service de l'Equilibre. De plus, votre présence « déplacée » a, comme vous l'avez sans doute remarqué, complètement détraqué, grippé même, le mécanisme complexe de cet UPS, ajouta t-il, le sourire mauvais. Quelques heures de plus et celui-ci, rendu plus dense par son ralentissement, absorbait un à un, tel un trou noir, tous les autres UPS de la Création... Vous savez ce que cela signifie ?
- Ecoutez, geignit Paul...
- La fin du monde, termina l’autre.
- Je ne comprends rien à toute cette histoire. Qu'est ce qui se passe, à la fin ? Et qu'est ce que j'ai à voir avec tout ça, je n'ai rien fait moi ? c'est juste ce matin, je me suis réveillé ici mais je ne sais pas pourquoi...
- Pouvez-vous me présenter le justificatif du dernier Contrôle Technique de votre aspirateur à plasma, s'il vous plait ? l'interrompit l'un des hommes d'un ton sec. Vous l'avez ?

Paul fut déconcerté par cette question qui semblait, de prime abord, manquer d'à propos. Et puis l'angoisse commença à se distiller dans ses veines. Le CTO de son aspi à plasma, il aurait du l'effectuer depuis au moins un mois... En face de lui, le « répliquant » commençait à montrer de l'impatience.
- Alors, ce justificatif ?
- En fait... J'ai eu beaucoup de travail ses dernières semaines et je n'ai pas vraiment eu le temps de m'en occuper... Mais c'est prévu. D'ici deux jours, trois maximum...
- Nous le savions : le Service de l'Equilibre n'a aucune trace de ce Contrôle Technique Obligatoire. Et pourtant, en ce moment même, et ce depuis une semaine déjà, votre aspirateur « résonne » avec une friteuse à fission distante de sept-cent-soixante-cinq UPS. Le filtre anti-parasites de votre appareil est foutu... Résultat, le locataire de cet appartement est mort et le Service de l'Equilibre n'a pas encore mesuré les dégats co-latéraux qu'il faudra imputer à votre négligence. Négligence qui, dans votre cas, est une récidive pure et simple.
- Putain ! vous n'allez quand même pas me dire que c'est mon aspirateur qui a foutu tout ce bordel, non ? Faudrait pas me prendre...
- L'éventail des peines applicables à un personnage aussi peu respectueux de ses semblables que vous l'êtes est assez large, l'interrompit l'homme. Mais pour vous, la sentence me paraît tout trouvée : nous allons simplement nous contenter de vous raccompagner chez vous, dans votre UPS personnel, et de vous y laisser tranquille... conclua-t-il en adressant à son compère un clin d'oeil entendu qui n'échappa pas à Paul.
- Que voulez-vous dire ? s'inquiéta celui-ci. Vous allez me ramener dans mon univers, et ça, c'est une condamnation ?
- Voyez-vous, reprit « l'androïde » en consultant son chronoscope vous êtes apparu dans cet UPS à six heures quarante sept, heure locale. Il est maintenant, sept heures et quatre minutes. Celà fait donc dix-sept minutes que vous êtes ici. Compte tenu de la distorsion spacio-temporelle qui sépare cet univers du votre, celà correspond à trente huit années et un tiers de votre temps. Lorsque nous vous « déposerons » chez vous, ces trente huit années et un tiers se rajouteront automatiquement à votre compteur personnel...

Paul ne répondit rien, glacé par la perspective de se retrouver bientôt dans la peau, ou plutôt sous les rides, d'un octogénaire.
- Ne soyez pas négatif, continua l'homme, il y a quand même une compensation : durant cette longue période, les progrès ont été considérables, notamment en matière d'électroménager. Ainsi, grâce aux derniers travaux de la Fondation Nadine Weldeck dans ce domaine dont elle est la spécialiste incontestée, tous les problèmes de « résonnance électroménagère» ont été solutionnés et, de fait, la loi sur le Contrôle Technique Obligatoire des appareils ménagers a été abrogée. Du coup, vous allez pouvoir dormir tranquille sans crainte de vous réveiller Dieu sait où...

FIN

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Francine Lambert · il y a
Quelle imagination ! Votre récit est très convaincant et on se laisse embarquer avec plaisir dans ces univers où le temps ne se déroule pas à la même vitesse. Moralité : faites réviser vos appareils ménagers au bon moment ! :-)
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B. Nardog · il y a
C'était mon message à notre époque de l'obsolescence programmée... Je plaisante.
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Jean Calbrix · il y a
Quel humour ! Il aurait vécu trente-huit années et des copeaux en plus, il n'aurait pas eu ces ennuis là ! Bravo, Nardog, pour cette science fiction d'une logique imparable ! Vous avez mon vote. (Je vais quand même aller porter ma brosse à dents au contrôle technique, on ne sais jamais !)
Si vous aimez les aventures de Lucky Luke, j'en ai une rapide et percutante, et si vous avez une fraction de seconde à m'accorder, c'est ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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Balushkoff · il y a
Ecris à 2 mains...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bravo, tout y est, on est pris jusqu'à la fin! Pourquoi ne pas exploiter cette veine ?
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B. Nardog · il y a
Elle n'est pas en concours ; mais je n'ai pas de veine particulière, je suis mon inspiration sur n'importe quel thème. Merci pour le commentaire :)
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Claude Moorea · il y a
Excellente nouvelle de SF !
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Heme · il y a
Oui, c'est vrai, c'est sympa. Dommage pour la compet'
En passant, je salue Mme Joëlle ;-)

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Joëlle Brethes · il y a
Superbe : j'ai adoré !
Vous avez une large palette d'inspiration et une bien belle écriture.
Je suis heureuse d'ouvrir votre score !

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B. Nardog · il y a
Merci Joëlle mais celle-ci n'est pas en compétition... Mais je suis ravi qu'elle vous ait plu ; je l'aime beaucoup.
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Joëlle Brethes · il y a
J'ai vu ! mais je trouve normal de cliquer sur "j'aime" quand un texte me plaît, même s'il est hors compèt.
Au fait, pourquoi ne l'avez-vous pas proposé au concours ? ! C'est sot, ça ! ;-(
Bonne soirée ! :-)

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B. Nardog · il y a
Mais je l'ai proposée ; elle a été refusée... :-((
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aimerais connaître les critères de choix...
J'ai cliqué sur "j'ai aimé" également. A bientôt !

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Joëlle Brethes · il y a
Aïe... C'est dommage... :-( Et étonnant : vous avez dû tomber sur une période de réception de textes "encombrée". Désolée, vraiment. :-(
Ben... bonne journée quand même !

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