Einsatzgruppen

il y a
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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

Nous étions au début de l'automne. Cela faisait un mois qu'ils nous avaient envahi. Maintenant que le partage avec les russes était fait, ils allaient s'installer. Leur espace vital était conquis, leur Führer était satisfait, du moins pour l'instant.
Elle avait eu un enfant quelques mois plus tôt, une petite fille toute blonde avec deux grands yeux bleu pétillants. Son père était juif. Un artisan au talent certain, auquel elle s'était fiancée à cause de sa grossesse. La petite famille vivait heureuse dans une petite ville à l'est de Lodz.

Un matin, à l'aube, ils ont sonné. Contrôle d'identité. Il fallait fournir une preuve de sa pureté sur deux générations. Elle pouvait. Lui non. Il lui a dit de se sauver. C'était trop tard.
Pourquoi vivait-elle avec son enfant avec un juif ? Serait-ce un concubinage ? Oh, mon Führer ! Une profanatrice de la race !
Il suppliait, elle pleurait, l'enfant s'agitait dans son couffin. Épargner le bébé, juste lui, il était innocent. Rien à faire. L' « homme » en uniforme noir campait sur le pallier, main sur son arme, au cas où ce juif voudrait s'approcher un peu trop. Un ordre vomit en allemand et voici ses chiens qui font claquer les talons de leurs bottes cirées sur le sol. Il se débattit, hurla. Ses pleurs redoublèrent, la fillette criait à pleins poumons.

Un coup de feu.

Lui s'écroula entre les deux hommes froids, tandis que leur supérieur soufflait sur les volutes noires puant la poudre qui s'échappaient de son revolver. Elle rampa jusqu'au corps inerte, convulsé, caressa les cheveux poisseux et tachait ses doigts blancs pressés sur le crâne béant. Ils l'arrachèrent au cadavre et lui ordonnèrent de faire taire le nourrisson rouge sans quoi il finirait comme son père.

Sept jours plus tard, campagne polonaise. La route a été chaotique. Dans le noir, les corps se serrent. Elle presse le bébé contre sa poitrine. Comprimée entre la toile et les chairs, elle ose à peine respirer. L'odeur de crasse, d'urine et de sueur est insupportable. Où vont-ils ? Nulle part. Quand s'arrêteront-ils ? Trop tôt. Pour quoi faire ? La réponse lui paraît aussi évidente qu'inconcevable. Il y a sûrement une autre explication. Il doit y en avoir une. Il le faut.
Le camion s'est arrêté. Un éclair lumineux, le SS leur ordonne de descendre, vite. Elle est tout au fond, elle ne le voit que très mal mais elle devine sa brutalité. Une femme tombe, il continue de pousser les autres qui la piétinent. Elle hurle, ses os craquent. La moitié de la marchandise, selon l'expression de chien en noir, est sortie. L'air pestilentiel s'est mêlé au vent glacé de l'extérieur et est devenu moins suffocant. Elle hoquette, pense à ses parents, sa sœur, ses frères, son enfant, qui dort, là, contre elle. La lumière reparaît.

Il faut sortit. Le soleil gris et froid éclaire la terre gelée.
Il faut courir. Les herbes figées par le givre crissent sous ses pas affolés.
Il faut s'amasser. Le petit groupe attend derrière la butte.
Il faut attendre. Le vent gifle les joues et la peur tord les ventres.
Il faut avancer. Deux par deux, vers le bord de la fosse creusée par ceux qui y gisent.
Il faut respirer. Oublier que ce jour maussade était le dernier.
Il faut rester brave. Ne pas céder tout de suite, pas encore.

Il lui aboie de marcher vers les deux silhouettes noires. Elles rient en la voyant tituber jusqu'à eux, son enfant dans les bras. L'une d'elles se poste devant elle, lui arrache la petite endormie des bras. Elle crie, veut la serrer une dernière fois. Elles rient plus fort encore et lui ordonnent de rester là où elle est. Elles posent le bébé à quelques mètres, tout près et pourtant si loin. L'autre donne un coup de pied dans son côté, le nourrisson se réveille en pleurant. Une lame luisante sort du manteau noir. Le sourire métallique du tueur se fige sur son visage en un rictus diabolique. Il pointe l'enfant de son poignard et regarde la mère tétanisée. Il desserre les doigts. Les pleurs du bébé s'éteignent en un hoquet ensanglanté. Elle le fixe, muette et horrifiée. Il rit aux éclats. Elle veut se venger, elle n'a plus rien d'autre que la certitude de sa mort.
Elle n'a pas le temps de l'atteindre que l'autre tire.

Un corps chute sur les cadavres crispés.

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Maimai · il y a
Horriblement triste.
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JadeGo · il y a
Malheureusement...
Merci d'avoir lu cette nouvelle

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Maimai · il y a
Ne me dis pas "merci", c'est à moi de le faire!
J'attend avec bonheur de te lire et de découvrir le regard que tu porte aux choses de la vie.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Le summum de l'horreur : la cruauté gratuite !
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JadeGo · il y a
Une gratuité qui a coûté la vie à des millions d'innocents... Merci d'être passée !
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Utilisateur désactivé · il y a
Ouf ! j'ai pris une sacrée claque en lisant ce texte !! Bravo, on s'y voit, on s'y croit, et c'est douloureux ... Il ne faudra jamais oublier cette atrocité et il faudra transmettre aux jeunes générations pour que jamais la barbarie ne revienne ...
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JadeGo · il y a
Pour en faire parti, je vous assure que les jeunes générations ont tendance à minimiser l'horreur, à la banaliser... Je souhaite que votre voix soit entendue... Merci de votre lecture

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