Efrits

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Passionné de littérature depuis toujours, je me lance dans cette aventure sous les formes les plus diverses (nouvelles, roman, microfiction, ...). J'avoue avoir une préférence pour la  [+]

C'est par la faute des Hommes et d'eux seuls que le Conseil se tint pour la troisième fois dans l'Histoire du Monde. Et pour la toute première fois, toutes les Bêtes sans exception aucune firent le déplacement. Dans la nuit glacée du désert, toutes se tenaient côte à côte autour du Monolithe, en paix et dans un silence de respectueux effroi.
Du Rat musqué au Guépard, de la Chèvre au Dromadaire, de la Vipère au Varan, du Scorpion à l’Autruche, tous vénérables et fatigués, mais dignes et contraints.
Le Lion, juché sur un promontoire d'agrégats millénaires qui cliquetait des éclats de la nuit, les fixait avec une grave intensité. Il s'efforçait de ne laisser paraître aucune émotion, mais même le noble fauve n'aurait su régir la prunelle de ses yeux. Il venait de très loin, bien au-delà des confins, à la frange de savane qui moutonnait au Sud, à la frontière du Berceau, où Anima dormait d'un sommeil sans rêve. Il était aussi vieux que le désert lui-même, mais il ne trahissait aucune faiblesse. Son port était fier, sa musculature semblait se fondre dans l'immuable inertie du plateau de roche sous ses pattes gigantesques. Il dégageait une puissante odeur de sagesse et d'autorité.
“ Mes sujets. Vous voici réunis sous la Lune comme le furent nos anciens. Vous tous avez répondu à l'Appel. Votre dévouement me remplit de fierté. Je suis fier d'être votre Roi.”
Tous s'inclinèrent et furent frappés par les mots qui rebondirent d'une oreille à l'autre, ébouriffant plumes, poils, écailles, qui résonnèrent dans chaque cage thoracique, qui firent vibrer les estomacs, avant de se perdre dans l'infini des étoiles.
“ Les Hommes des Montagnes veulent imposer leur loi nouvelle par les armes. Ils tuent leurs frères, leurs soeurs, ils ont renié leur Anciens et ils dévoient le message du prophète. Ils font de leur imposture une foi avilie et tyrannique. Ils brûlent le Premier Savoir et corrompent la Parole. Ils profanent quotidiennement la Mère et l’avilisent chaque jour un peu plus. Ceux du Désert ont fui. Ceux des Rivages se terrent, abrutis par la peur.
- Qu’y pouvons-nous noble Seigneur ? Nous autres ne prenons pas partie dans les turpitudes des Hommes. Dit l’Antilope en s’inclinant très bas.
- Qu’Ils se dévorent donc entre eux la belle affaire ! Personne ici ne s’en plaindra.” Renchérit le Crocodile.
Le Lion gronda et fit cesser immédiatement les commentaires et murmures. Même les Grillons se tinrent cois. La Lune glissa sur eux et l’ombre de la Pierre ondula sur les dunes, révélant l'extraordinaire assemblée dans un faisceau gris.
“ Je n’aurai pas pris la peine de réunir le Conseil si la situation ne l’exigeait. La Mère est violée chaque jour et ne peut même plus draper sa honte. Ceux des Montagnes pervertissent les Enseignements, et la cohorte de leurs Fidèles grossit chaque fois que le Soleil se lève. Nous savons tous ici que les Hommes ne servent jamais que leurs intérêts. Mais nous ne sommes pas des Hommes. Le salut de la Mère est notre entière responsabilité. Elle n'a que nous pour la défendre.”
Il tînt ce discours en plongeant son regard dans celui de chacun des convoqués, et chacun put y lire une détermination sans faille. Et une terreur inédite.
“La seule voie qui s'offre à nous est la pire de toutes, vous le savez comme je le sais. C’est la raison pour laquelle nous sommes tous réunis cette nuit, autour de la Pierre. Et vous êtes tous venus, en votre âme et conscience. Tous. Nous allons accomplir le rituel. Nous allons invoquer les djinns.”
Un frisson collectif parcourut les échines. Même les invertébrés s'agitèrent.
“Si l’un d’entre vous a une objection à émettre, qu’il le fasse tout de suite, et nous prendrons alors chacun la route du retour.”
Il les scruta tour à tour, et chacun lui rendit son regard. Seul le zéphyr qui faisait rouler les grains de sables murmura.
“Qu’il en soit donc ainsi.”
Il fit choir toute sa majesté sur le sable qui vibra de la masse de ses muscles. Il se coucha sur le sable encore tiède, et tous l’imitèrent. Il fermèrent les yeux, en cercle parfait autour de la Pierre. Le vent gonfla, soulevant des nuées de sable qui bientôt s’enflammèrent. Pas une Bête ne tressaillit pourtant. Le bruissement du sable se fit assourdissant et tout à coup s’éteignit. Une voix vrombit du fond des Âges.
“J’ai été appelé par Vous pour une requête. Quelle est-elle, Bêtes ?”
Ils ouvrirent tous les yeux, mais seul le Lion rompit le silence.
“Nous sollicitons les djinns ô messager des Sylphes, pour protéger la Mère.
- La protéger de quoi ?
- Du péril sans fin que représentent les infidèles des Montagnes.
- En quoi sont-ils un péril ?
- Ils rompent la Paix du Maître. Ils brisent un à un les cycles harmoniques de l'ordre des choses. Ils noient la Terre nourricière sous le sang et les cendres. Ils profanent les lieux de culte. Ils assèchent les Fleuves. Ils asservissent les Bêtes.
- Ils sont pourtant très pieux, persuadés qu’ils sont d’honorer le Maître.
- Ils dévoient la parole du prophète.
- Certes. Mais c’est là une inclinaison naturelle des Hommes. Cela n’est en aucun cas un motif suffisant pour accomplir le Rituel.
- J’entends des rumeurs Sylphe. Au Nord, à l’Ouest, à l’Est, au Sud, d'autres Hommes s’apprêtent à déferler pour leur déclarer la guerre. Toujours plus d’Hommes dans le désert, toujours moins de Bêtes. S'il est une leçon que nous devons retenir de l’Histoire c’est bien celle-ci.”
Le Sylphe pencha très légèrement la tête, dévisageant le Lion qui ne broncha pas. Il embrassa l’assemblée du regard. Il eût un drôle de sourire qui les hanteraient tous pendant longtemps, et pour plus longtemps encore le souvenir de ce sourire hanterait leurs conversations nocturnes.
“Venez à la lisière de la ville au lever de la Lune Rouge. Venez tous, et voyez.”
Le sable se leva et enveloppa le Faune. Une violente rafale dissipa le tourbillon. Le Lion tourna sur lui-même, très lentement.
“Vous avez entendu. A la lisière.”
Il ne put s'empêcher de trembler.

Nazim sortit pour pisser. Il posa sa kalachnikov sur le muret et releva sa djellaba. Il huma l’air de la nuit. Bien que ses narines furent saturées de haschish, il décela une odeur de fauve. Il releva la tête. La lune rouge sang était à peine voilée. Il scruta l’horizon, et sa main se crispa sur son pénis. La ville était entourée d’animaux. A perte de vue. Il gonfla ses poumons pour appeler ses compagnons, mais au lieu d’air il n’inspira que du sable. Il sentait le moindre petit grain lui déchirer les entrailles, l’oesophage, les poumons et il s’effondra, ses mains crasseuses griffant vainement son cou qui gonflait comme une baudruche. La dernière chose qu’il vit fut un homme en flammes, orné de cornes d’Oryx.
“ Il a créé l’homme d’argile sonnante comme la poterie, et il a crée les djinns de la flamme d’un feu sans fumée.” Souffla l’homme d’une voix de femme. Le sable forçant le passage lui fit jaillir les yeux des orbites.

Les Efrits apparurent aux quatre coins de la ville et répandirent la mort. Des tirs en rafale troublaient inutilement la tiédeur de la nuit. Les maisons s’embrasèrent. Hommes, femmes, enfants sans distinction, toutes et tous couraient en tous sens dans le vain espoir d’échapper à l’ensablement, aux flammes, au déchirement des chairs et à l’écrasement des os. Les Efrits changeaient de formes à loisir pour leur propre plaisir, et ils n'exhultaient que dans le Chaos. Ici un éléphant chargeant, empalant, écrasant. Là une vieillarde édentée qui poignardait, battait de sa canne, ébouillantait. Là encore un gigantesque golem qui réduisait ses proies en pulpe grumeleuse, une fontaine de flammes qui tournoyait comme un derviche, un nuage de sauterelles dévoreuses de chair. Des prières montaient vers le ciel, aussi inutiles que les munitions françaises tirées par les gardes affolés. Beaucoup préférèrent se trancher la gorge ou se faire exploser la tête, mais peu y parvinrent. Les djinns se matérialisaient et se dématérialisaient en une fraction de seconde, stoppant les gestes expéditifs et désespérés pour prolonger les mises à mort, souvent en rapport avec les péchés du torturé. Les djinns avaient le devoir de rappeler à Dieu les âmes égarées, et les djinns aimaient plus que tout s'accomplir de leur tâche. Les membres de cette secte nouvelle étaient pour eux des cibles de choix, des âmes particulièrement corrompues qu'il fallait transcender sans subtilité aucune. Les contritions prenaient du temps, et la mort était la condition sine qua none au salut de ces âmes perdues.

Le Lion souffla. “Rentrons chez nous. Notre devoir est accompli.”
Tous se retournèrent lentement et prirent la route. Le vent recouvrait, un grain après l'autre, les sillages épars. Les teintes de rouge s'osburcirent, le carmin saturait tout l'espace. Tous savaient que cet endroit du Monde serait condamné pour d'interminables éons, le temps que la Terre digère le sang, la lymphe, le sperme. Ils avaient tous le coeur lourd et la mine basse.
Seule restait la Vipère. Elle était chez elle partout, le désert entier était son refuge. Elle s’adressa à son roi d’une voix sûre.
“Le prix à payer sera fort élevé n’est-ce-pas mon Seigneur ?”
Les yeux du Lion s’embuèrent. Il ne pouvait détourner les yeux du massacre. Pas une âme ne serait encore de ce monde avant la fin de la nuit. Il ne pouvait qu’espérer que les Efrits seraient repus par cette orgie de violence et ne décideraient pas de remonter la piste, en quête d’un autre village. Les djinns servaient le Maître, mais les voies du Seigneur resteraient à jamais impénétrables. Les Efrits étaient de nature rebelle, et les invoquer touchait presque au blasphème.
“Il l’est toujours Vipère.”
Elle se tortilla en direction du Sud et glissa sous le sable. Le Lion resta longtemps encore.
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Medulla Oblongata  Commentaire de l'auteur · il y a
J'ai écrit ce texte le 31 Octobre 2019, en vue de le présenter pour le concours La Mort en Cavale, en croisant les doigts pour que le thème dévoilé à 19h corresponde. Ce ne fut évidemment pas le cas puisque j'ai présenté Grim Reaper.
J'ai un peu allongé le texte, y recousant les quelques étoffes dont je l'avais allégé pour ne pas dépasser le seuil des 8 000 caractères.

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Jenny Guillaume · il y a
Tu ne veux pas participer aux grands prix ?
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Medulla Oblongata · il y a
J'avoue ne pas avoir du tout suivi l'actualité des grands prix ! J'essaie de travailler sur des travaux personnels qui de toute façon ne sont pas dans le cadre de la microfiction :)
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Cristo · il y a
Très beau conte philosophique , sur les forces du mal celles qui sèment la mort
Nous y sommes en ce moment
Solarius https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-air-de-rien-1

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JACB · il y a
Un petit air du Roi Lion qui frise la SF mais opte pour le conte philosophique. Un très bon moment de lecture, merci.
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Medulla Oblongata · il y a
Merci pour votre commentaire vous m'en voyez ravi ! Un très bon moment de lecture, voilà bien le plus beau compliment à me faire :)
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El bathoul · il y a
La dualité se ressent dans chaque phrase, dans les oppositions de tes descriptions, tout le texte est intelligemment construit pour mettre en avant cela, mission réussie. Pour le fond, le socle utilisé ici est loin de la SF, vu qu'il est réel pour près d'1/5 eme de l'humanité, ce monde des Djinns :) et leurs pouvoirs.
De la difficulté à prendre des décisions que nous savons irréversibles, punitives mais nécessaires, justes mais douloureuses, pour le décideur surtout. Seule la vipère est à l'aise, le Lion lui reste là pour dompter, digérer les émotions contradictoires que de telles décisions génèrent.
Magnifiquement écrit, conte philosophique , trop court à mon avis mais l'essentiel est livré. Plusieurs niveaux de lecture tant c'est riche.

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Medulla Oblongata · il y a
Merci beaucoup, ton analyse me fait plaisir, tu as saisi tout ce que je voulais exprimer dans ce texte !
Tes compliments me vont droit au cœur :)

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El bathoul · il y a
Pas de compliments, des évidences sur ton talent. Je suis ravie que nos chemins de plumes se soient croisés, comment m'en rappelle plus, mais c'est un cadeau. Merci...
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Medulla Oblongata · il y a
✒️💖💝

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