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Édouard mène l'enquête

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Jigé

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Je m'appelle Édouard, je reviens d'un long séjour aux antipodes. J'ai rendez-vous avec ma cousine Élisabeth dite Liza. Je ne l'ai pas vue depuis longtemps. Je suis content de la revoir car je l'aime beaucoup. J'aime moins sa famille qui, malheureusement, est un peu la mienne aussi. Cette branche de famille Sartrain est assez étroite d’esprit et même raciste. Eux non plus je ne les ai pas vus depuis longtemps mais j'avoue que cela ne m'a pas manqué. Je me souviens que le fils, Kevin, était passionné d'armes et pas très futé, si je peux me permettre. Je me souviens aussi que la mère, Jeannette, était aguicheuse et accorte. A priori, elle aimait les hommes et semblait éprouver un faible pour moi. Tout cela a pu changer car des années ont passé....
L'heure de mon rendez-vous avec Liza arrive. Nous nous embrassons très affectueusement. Je la trouve fort abattue et avec une très mauvaise mine. Après avoir échangé quelques propos sur notre plaisir mutuel de nous revoir, je lui demande si tout va bien. Elle m'avoue que tout va très, très mal et m'expose la situation : elle vit un amour partagé avec un dénommé Ahmed. Je lui fais remarquer, pour la taquiner un peu, que pour l'instant la situation ne me paraît pas si terrible que ça. Elle a un sourire teinté de tristesse et me dit d'attendre la suite. Ahmed est condamné pour meurtre et purge une lourde peine de prison. Il a toujours clamé son innocence et affirme n'être pour rien dans la mort de la victime, Monsieur Grégoire, qu'il ne connaissait même pas.
Je demande à ma cousine ce qui, lors du procès, a permis de le reconnaître coupable malgré ses dénégations. Elle me dit qu'une lettre anonyme a précisé qu'il avait été vu chez la victime quelques heures avant que l'on découvre le corps de Monsieur Grégoire. Cette maudite lettre signalait aussi qu'il était fort probable que l'on retrouve l'arme du crime chez le dénommé Ahmed Bouallasih. Pour le plus grand malheur de celui-ci, la police a effectivement retrouvé une arme, qui d'après les études balistiques, était identique à celle qui avait causé la mort de ce Monsieur Grégoire.
Ahmed a toujours déclaré qu'il ne s'était jamais rendu chez Monsieur Grégoire et qu'il ne comprenait pas comment et pourquoi cette arme se trouvait chez lui.
À la fin de son récit, la gorge nouée par l'émotion, Liza affirme qu'elle croit qu'Ahmed est innocent car elle est persuadée qu'il est totalement incapable de commettre un tel acte. Elle me dit qu'elle a toujours eu confiance en moi et que je suis certainement le seul à pouvoir prouver l'innocence d'Ahmed.
Le lecteur peut se demander pourquoi Liza me fait un appel si pressant. Il faut donc que j'indique que je suis un inspecteur de police à la retraite. Il est vrai qu'ayant exercé pendant des décennies cette fonction/passion, je n'hésite pas à « reprendre le collier » en amateur quand l'occasion se présente. Et là, l'occasion se présente vraiment : la demande vient d'un membre de ma famille que j'aime beaucoup et il s'agit de tenter de prouver l'innocence d'un condamné à tort.
Je dis à Liza que je vais tout faire pour l'aider. Elle me saute au cou, m'embrasse et me mouille le visage de ses larmes où se mêlent tristesse, joie et reconnaissance. Je lui dis que je vais rentrer chez moi pour réfléchir à la méthode qu'il faudra employer et les démarches qui seront nécessaires. Nous nous quittons après que je lui ai promis de la recontacter très prochainement.
Une fois chez moi, je réalise que cela ne va pas être de la « tarte ». J'ai tendance à croire, comme Liza, en l'innocence d'Ahmed, mais tout semble l'accuser. Il va donc falloir être rigoureux, lucide, perspicace et persévérant.
Je me dis que je vais avoir besoin de mon ami, l'inspecteur Roger Roger, encore en activité. La similitude de ses prénom et nom lui permet de dire qu'il est un excellent flic car il en vaut deux ! Et il n'a pas tout à fait tort... Je renoue donc avec lui et nous en sommes tout deux très heureux. Je lui expose ma décision et mon intention. Il me dit connaître l'affaire même s'il ne l'a pas eue en charge personnellement. Il dit qu'il m’approuve totalement et m'assure de son soutien. Il termine par cette phrase : 
— Pour être flic, on en a pas moins un cœur, et rendre justice à deux amoureux, ça me touche. Eh ! Oui, mon vieux.
Bon, voilà un soutien qui me sera fort utile.
Allez, au boulot Édouard. Procédons par ordre. Ahmed soutient qu'il ne connaissait pas la victime, Monsieur Grégoire. Vérifions. Je fais donc appel à Roger pour qu'il se renseigne auprès de ses collègues pour voir s'il pourrait y avoir des traces de contact entre Ahmed et Monsieur Grégoire : téléphone, courrier, caméra de surveillance, etc. Pour ma part, je questionne Liza et l'entourage professionnel, familial et amical d'Ahmed. Tout le monde me confirme que l'on jamais vu ni entendu parler de ce Monsieur Grégoire avant le meurtre. Même si l’expérience m'a appris qu'il est très mauvais de se réjouir trop vite, c'est malgré tout un bon point pour Ahmed.
Maintenant, il me faut aller dans le quartier du défunt pour pouvoir procéder à une enquête de voisinage. Je demande l'adresse de la victime à mon fidèle Roger. Lorsque je l'ai obtenue, je m'y rends et je sonne à la porte voisine de l'appartement où vivait ce pauvre Monsieur Grégoire. Une dame âgée mais alerte vient m'ouvrir. Je me présente comme un ancien ami de la victime. Je lui dis que j'étais aux antipodes, que je viens de rentrer et que je viens d'apprendre la terrible nouvelle. Je lui demande si elle aurait l'amabilité de me dire, si cela lui est possible, ce qu'elle sait sur ce triste événement. Madame Germaine, tel est son nom, semble ravie de ma sollicitation et entame le récit suivant :
— Ah ! Ce pauv' m'sieur Grégoire, bien sûr que je le connaissais. J'suis depuis quarante-cinq dans le quartier alors j'en connais du monde et pis comme je fume pas mal, mais pas à l'intérieur, alors je suis souvent au balcon et je vois bien ce qui se passe et pis je vous le dis, j'aime bien ça. Pour vous dire, m'sieur Grégoire, il était charmant et pis discret et bien cultivé avec ça. C'est bien horrible ce qui lui est arrivé. Faut vous dire que je faisais l'aide à domicile avec m'sieur Grégoire, je venais tous les matins pour le lever et préparer les repas et tous les soirs pour le coucher. Comme on était voisins c'était bien pratique. Vous savez, c'est moi qui l'ai trouvé sur le plancher avec deux trous dans la tête. C'est vrai qu'il était vieux de 88 ans et bien malade mais bon, c'est quand même pas une raison pour mourir comme ça. Remarquez, pour une fois, la justice a bien fait son travail et pis cet arabe, je suis pas raciste mais quand même, il est bien puni et c'est tant mieux...
J'interromps avec difficulté madame Germaine en lui demandant si elle connaissait ce monsieur Bouallasih. Elle reprend la parole :
— Le meurtrier ! Ah ! Ben non, jamais vu, sauf à la télé bien sûr ! Mais dans le quartier, jamais. Il a dû venir qu'une fois pour faire son atrocité par le fait !!! 
Ah ! Un élément intéressant ! Madame Germaine n'a jamais vu Ahmed alors qu’apparemment elle connaît bien les habitants du quartier et est très au courant des allées et venues.
Je prends congé de mon interlocutrice fort loquace. Je me dis que cette loquacité pourra être intéressante pour la suite de mon enquête. Mais pour l'heure, je dois continuer ma « tournée » dans le voisinage pour avoir d'autres témoignages comme quoi Ahmed était inconnu dans les parages. J'interroge donc de nombreuses personnes, jeunes, moins jeunes, habitants, commerçants, etc. Unanimement, on me dit que l'on a découvert cet « individu » à la télé et que l'on ne l'avait jamais vu auparavant... Bien, bien, un deuxième bon point pour Ahmed.
Ne nous endormons pas sur nos lauriers et attaquons la deuxième étape. Si l'on en croit l'amoureux de Liza, l'arme qui a contribué à le faire accuser a été mise à son insu chez lui. Donc quelqu'un lui en veut et a tout fait pour le faire condamner. Qui peut bien lui en vouloir à ce point. Il me faut revoir Liza qui pourra me dire si elle lui connaissait des ennemis.
— Aucun ennemi. Tu sais Édouard, Ahmed était très apprécié par tout son entourage, crois-moi, me dit-elle .
Certes, je la crois, mais il faut que mon enquête avance. Alors je risque la question que je présume délicate mais quand « faut y aller, faut y aller » :
— Et dans ta famille, comment était-il apprécié ?
Liza hésite, rougit légèrement et se lance :
— Mal, très mal, je le reconnais.  Pour être franche, ils ne l'aimaient pas du tout et n'en voulait pas dans leur famille, comme ils disaient.
Continuant sur ma lancée, je lui demande si tous les membres de la famille avaient la même aversion pour Ahmed. Elle répond :
— Oui, tous, mais le plus virulent était mon frère Kevin.
Entendant cette précision, je ne peux retenir un « Ah ! Ah ! » de presque satisfaction, pas très bien venu, je le confesse. D'ailleurs, cette exclamation fait réagir immédiatement ma cousine :
― Attends, tu ne vas pas te mettre à soupçonner mon frère et ma famille ?
― Si tu veux que je fasse une enquête sérieuse, je dois chercher partout et ne rien négliger, aussi pénible et difficile que cela soit.
― Bon, bon, je te fais confiance mais là, je crois vraiment que tu fais fausse piste. Ma famille n'est pas reluisante mais ce ne sont pas des monstres !
Je me garde bien de lui dire que j'ai vu tellement de faits et de gens monstrueux dans ma carrière que plus rien ne m'étonne. Avec tact et gentillesse, je demande l'adresse de Kevin et l'obtiens. Oh ! Surprise ! Kevin demeure dans le même quartier que celui où habitait Monsieur Grégoire. Tiens, tiens, intéressant n'est-ce pas.
Je vais donc chez Kevin. Il me reçoit avec plaisir, apparent tout au moins. Et un dialogue s'instaure entre nous :
― Ah ! Cousin, me dit-il, ça fait un bail, dis-donc.
― Et, oui ! Alors, tout va bien pour toi, Kevin ?
― Bien, tu dois être au courant du malheur qui a frappé ma frangine ?
― Absolument.
― Tu sais, nous lui avons tous dit d'arrêter avec ce Mohamed.
― Ahmed, je crois.
― Oui, si tu veux. En tout cas, elle n'a pas voulu nous écouter et voilà...
Je lui pose alors la question au sujet de Monsieur Grégoire. Il me dit tout de go : 
― Connais pas ; enfin, juste vu son pauvre cadavre à la télé. On a dit que c'était un bien brave bonhomme de 88 ans et bien malade mais bon, c'est pas une raison.
Il dit vrai, le Kevin, c'est pas une raison et je le quitte en le saluant car j'ai un besoin urgent d'aller faire une petite visite à cette bonne Madame Germaine.
Elle me reçoit avec grand plaisir. Après quelques propos liminaires et de rigueur sur le temps, la vie chère et autre sujets, j'entre dans le vif du sujet, si je puis dire, en lui demandant si elle connaissait un certain Kevin qui habite en face de chez elle. La dame âgée réfléchit tout haut :
― Le Kevin qui habite en face, au 48, c'est bien ça ?
J'acquiesce et donc la dame poursuit :
― Bien sûr que je le connais. Il venait de temps en temps chez Monsieur Grégoire pour lui rendre une petite visite et lui faire quelques courses si besoin. Un bon petit gars...
Cher lecteur, vous imaginez sans peine avec quel intérêt et jubilation contenue, je reçois cette information. Je poursuis mon investigation, en demandant à Madame Germaine si elle se souvient de la dernière fois qu'elle a aperçu ce Kevin chez Monsieur Grégoire. La réponse fuse :
― Ohlala ! Si je m'en souviens ! C'est juste le jour où j'ai trouvé ce pauvre Monsieur Grégoire, quand je suis venue pour le coucher. Kevin, il est passé quelques heures avant. Et pis, l'assassin, lui, il est passé après. La crapule ! Encore un peu et j'aurais pu le rencontrer. Tiens, j'en ai encore la chair de poule rien qu'à y penser !
Ouh ! Ça commence à prendre forme, n'est-ce pas cher lecteur ! Bien, donc, au stade où j'en suis, il me faut retourner voir Kevin, le cousin, et lui demander s'il n'a pas eu l'impression de se ficher de ma « margoulette ». Étant retourné le voir et lui ayant posé cette question, en termes plus choisis évidemment, il me répond :
― Oh ! Cousin, excuse-moi ! Oui, je connaissais Monsieur Grégoire, un petit peu. Oui, je suis allé le voir pour lui demander s’il n 'avait besoin de rien. Oui, c'était le jour où on l'a retrouvé mort ! Tu te rends compte, cousin, la coïncidence catastrophique ! Oui, catastrophique, alors j'ai dit à tout le monde que je le connaissais pas parce que je veux pas d'histoire. Tu vois un peu, avec mon boulot dans le commerce, si j'avais été convoqué par la police et puis les médias et tout ça....Ben, dis donc, la pagaille et même que je risquais ma place ? Alors non !
Je lui dis que je le crois, ce qui n'est pas vrai mais « faut ce qu'il faut » et l'enquête doit avancer, que diable ! Pour Liza et pour la justice !
Puisque je suis au domicile de Kevin, j'en profite pour lui faire remarquer qu'il possède un nombre impressionnant d'armes.
― Ben oui, me dit-il, tu sais bien, cousin, que je suis collectionneur depuis longtemps.
― C'est vrai. Au fait, l'arme qu'on a retrouvée chez Ahmed, tu la connaissais ?
― Je connais le modèle, pour sûr, mais j'ai jamais eu ce modèle chez moi et tout est déclaré et légal. L'arme du crime, elle ne l'était pas.
Après un silence bref mais chargé, il ajoute sur un ton passablement énervé :
― Hé, dis donc le cousin, tu vas pas me soupçonner de quelque chose quand même ! Hé, ho, le flic, n'oublie pas que t'es à la retraite et je te répète, je suis pour rien dans cette saloperie de meurtre !
Je vois qu'il faut calmer le jeu. C'est ce que je fais en lui disant :
― D'accord, d'accord. Tu as raison, c'est de la déformation professionnelle mal placée. Excuse-moi et sans rancune.
Je le quitte rapidement car, d'une part, j'en ai ma claque de sa mauvaise foi, et d'autre part, je suis persuadé que je ne pourrai plus rien apprendre d'intéressant sur ce lascar. Cependant, si on résume, il y a quand même de sérieux soupçons qui pèsent sur lui : il connaissait monsieur Grégoire ; il a été chez lui, quelques heures avant l'assassinat ; il connaît parfaitement les armes et sait très certainement comment s'en procurer.
Les soupçons, c'est bien, mais les preuves ou/et les aveux, c'est mieux. Le Kevin est, j'en suis intimement convaincu, peu ou prou coupable, mais il a sûrement des complices, tout au moins des personnes qui sont au courant de ses agissements. Je dois interroger ces personnes.
Je gamberge un tantinet et au bout d'un moment : « Bon sang mais c'est bien sûr ! » comme dirait un collègue exerçant dans une série télévisuelle d'« un temps que les moins de vingt ans ne peuvent connaître » (fin des citations). Mais oui, se rapprocher de la famille de Kevin Sartrain, voilà le nouveau champ d'investigation, me dis-je.
Cher lecteur attentif, vous vous souvenez que, dans la famille Sartrain, Jeannette, la mère de Kevin, avait, à une époque un peu lointaine, un faible pour moi. Il me vient une idée pas jolie jolie, je l'avoue, mais dans une enquête, on ne fait pas toujours dans la dentelle. Si Jeannette a toujours ce penchant pour ma personne, je suis résolu à en profiter et jouer sur ce tableau pour savoir ce qu'elle sait : confidences sur l'oreiller ou ailleurs.
Je fais appel à Roger Roger pour qu'il me donne les coordonnées d'un « privé » efficace, car des années aux antipodes m'ont fait perdre beaucoup de mes contacts. Dès que j'ai le renseignement, je contacte le détective et lui confie la mission de collecter toutes les informations concernant Jeannette Sartain, et particulièrement les endroits qu'elle fréquente seule et les périodes de la journée où elle est seule chez elle. Pour appliquer mon éventuel plan, il ne faut pas que d'autres Sartrain soient présents finalement. Comme me l'avait promis mon pote Roger, le privé se montre très efficace et rapide. Ainsi, j'apprends entre autres que Jeannette est seule à son domicile tous les jeudi matin de neuf heures à midi, le mari et le beau-père ont pétanque et belote.
Donc, un jeudi matin, dans l'ascenseur qui monte vers Jeannette, je souhaite ardemment que, malgré le temps qui a passé, la dame ait toujours pour moi ce faible qui était si fort ! (Cher lecteur, permettez-moi cet oxymore.) Au premier coup de sonnette, Jeannette vient m'ouvrir d'un pas alerte. Elle me reconnaît tout de suite, m'embrasse fort et me dit que je n'ai pas changé. Je lui dis qu'elle est toujours une belle femme, et c'est vrai !
D'une voix un peu canaille, elle déclare :
— Sacré cousin, ça fait un bail et bien plaisir de te revoir. Liza m’avait dit que t’étais revenu mais je me demandais si t’allais venir me voir. Tu te rappelles que j'en pinçais pour toi ?
— Oui, bien sûr !
— A priori, tu me plais toujours. On pourrait rattraper le temps perdu !
Ah ! La Jeannette, elle va droit au but. Je lui dit que ce n’est pas une mauvaise idée. Elle me gratifie d’un baiser voluptueux et m’entraîne dans sa chambre.
Belle partie d'amour physique que je ne vais pas décrire car le propos n'est pas là, n'est-ce pas, cher lecteur ?
Ce bon moment charnel ne me fait pas oublier ma mission et mon plan. Cependant, je pense qu'il ne faut pas brusquer les choses. Il faut bien mettre Jeannette en confiance et lui faire vivre encore de belles heures de jouissance avant de mettre en application mon plan pas joli joli. Je me contente donc de lui proposer de nous revoir jeudi prochain, chez moi. Elle accepte avec gourmandise.
Le jeudi suivant, c'est donc moi qui viens lui ouvrir. Cette fois-ci, il ne s'agit plus pour Jeannette de retrouvailles fortuites mais d'un rendez-vous bien précis pour une raison bien précise et cela se voit parfaitement à sa tenue fort affriolante qui met en valeur ses appâts. Cela ne me laisse pas de bois ni de marbre. Pour être enquêteur, on n'en pas moins homme : nouvelle partie d'amour physique. Après cette partie, j'hésite toujours à interroger ma partenaire sur l'affaire Ahmed/Kevin. Je crains toujours de la brusquer. Je pense que je dois faire preuve de patience et de persévérance pour arriver à mes fins. Il y a donc encore quatre rendez-vous successifs où il n'est question que de rencontres charnelles. Au cours de ces rencontres, Jeannette exprime son plaisir, son attachement et son envie « que ça dure ». C'est très bon ça, pour la suite, me dis-je à moi-même.
Au cinquième jeudi, après un bel échange de plaisir lubrique, je me risque à faire glisser la conversation sur le cas « Ahmed ». Jeannette réagit en me confiant :
— Ah ! Ahmed! Oui, c'est un grand malheur ! On avait prévenu Liza qu’elle ne devait pas continuer à le voir.
— Vous ne l'aimez pas !
— Mais comme disait Kevin, c'est un bon à rien.
— Kevin ne l'aime vraiment pas, Ahmed.
— C'est pas ça, il voulait le bonheur de sa sœur, Kevin, et ça peut pas se faire avec un assassin !
— Ahmed a toujours nié toute implication dans ce meurtre.
— Ben, il a été condamné, quand même.
— Mais, les erreurs judiciaires existent, cousine, et ta fille est persuadée de l'innocence d'Ahmed.
— Elle est aveuglée et manipulée par lui, comme dit Kevin
— À propos de Kevin : tu savais qu'il connaissait Monsieur Grégoire, la victime ?
— Tu as été voir Kevin, vieux flic ?
— Oui, et réponds-moi, s'il te plaît.
— Ben, il le connaissait parce qu'il lui rendait des petits services, c'est pas un crime, ça, tout de même !
— Tu savais qu’il avait vu Monsieur Grégoire quelques heures avant qu'on le retrouve mort ?
― Oh ! Dis le cousin, tu arrêtes de jouer au flic à la con, t’es à la retraite, non ?
— Oui, mais j'ai promis à Liza de faire tout ce que je peux pour l'aider.
— Ben, moi aussi, c'est ma fille ! Et fiche nous la paix !
Je laisse passer ce début d'orage et, avec une tendresse calculée, je lui dis que j'ai vraiment besoin qu'elle m'aide à trouver la vérité. Émue par mon ton de sincérité, elle m'assure que Kevin est totalement innocent. Je n'insiste pas et me dit qu'il faut laisser encore passer quelques jeudis. Je la laisse donc partir après lui avoir donné un prochain rendez-vous hebdomadaire.
Tout compte fait nous passons, à nouveau, deux jeudis consacrés uniquement aux ébats érotiques avant de tenter une nouvelle approche sur le sujet Ahmed/Kevin. Vous pouvez, au passage, cher lecteur, mesurer ma détermination et mon abnégation... Au cours de ces deux jeudis, Jeannette me dit qu’elle apprécie vraiment beaucoup ces moments et je la sens bien « accrochée ». « Bon signe ça ! » me dis-je en mon for intérieur.
Le jeudi suivant, après nos échanges corporels, d’une voix suave et rassurante, je confie à Jeannette que je crois profondément qu’elle sait des choses et qu’elle me les cache et qu’il faut me les dire. Elle nie. Je poursuis donc avec ma voix rassurante, ce qui n’est pas facile, vu ce que j’ai à lui dire : 
— Écoute cousine, je suis persuadé que la famille Sartrain est, d’une manière ou d’une autre, impliquée dans le meurtre de Monsieur Grégoire.
Elle continue à nier. Je poursuis : 
— Jeannette, dis-moi, ce que tu sais, autrement je révèle notre liaison à ton mari, ton beau-père, ton fils, et ça va faire du grabuge.
Ce n’est pas joli joli, je suis d’accord avec vous, mais je vous avais prévenus.
Elle me supplie de ne rien dire à sa famille. Je l’embrasse. Elle répond par un ardent baiser et, après une nouvelle étreinte, soudainement, elle craque :
— Oui, je veux continuer à te voir ! Oui, j’aime faire l’amour avec toi, salaud de flic ! Oui, j’en ai marre de porter ce secret ! Oui, Ahmed est innocent et c’est pas parce qu’il est arabe qu’il faut le condamner ! Et je t’aime !
Je suis un peu sonné par ce que je viens d’entendre même si tous ces jeudis avaient pour but d’assister à ce que j’assiste. Cependant, il faut faire preuve de tact et ne pas lâcher.
Je la prends dans mes bras et lui dit qu’elle a tout à fait raison de raconter ce qu’elle sait et que ça va la soulager énormément. Elle reste dans mes bras, s’y love profondément. Elle m’assure que, personnellement, elle n’a participé à rien, elle n’a fait qu’être au courant de leurs exactions. J’affirme que je la crois. J’apprends que c’est Kevin qui a occis Monsieur Grégoire avec une arme qu’il s’était procuré grâce à son réseau. Avec son père, ils se sont arrangés pour la mettre chez Ahmed. C’est Kevin qui a eu l’idée de la lettre anonyme . C’est son père qui a conçu le texte et c’est le grand-père qui a découpé toutes les lettres dans les journaux, puis qui les a collées pour faire le texte. Jeannette précise que :
—  Ah ! Il en a bavé avec ses tremblements et sa vue basse, mais il y est arrivé, le vieux schnock !
Puis il a fait parvenir la lettre à la police.
Je lui demande pourquoi ils ont commis ce meurtre. Elle me répond que c’était vraiment pour sauver Liza des griffes d’Ahmed. Elle précise que Kevin a choisi monsieur Grégoire parce qu’il était très vieux, très malade et qu’il allait bientôt mourir.
J’ai bu un verre de très vieux whisky pour faire passer le récit de ces ignominies. Puis, je dis à Jeannette qu’il faut maintenant aller tout dire à la police. Je lui promets qu’elle-même, a priori, ne risque pas une très lourde peine car elle n’a participé directement à aucune action. Elle s’est juste tue mais, en allant dire ce qu’elle sait, elle fait preuve de civisme et il en sera tenu compte très favorablement.
Elle accepte. Je contacte mon cher Roger Roger pour qu’il la reçoive. Il le fait et ensuite l’oriente vers l’avocat d’Ahmed.
Bien sûr, devant tous ces éléments nouveaux, il y a un nouveau procès. Ahmed est déclaré innocent et acquitté. Les membres masculins de la famille Sartrain sont tous sous les verrous. Jeannette n’est condamnée qu’à une peine avec sursis simple du fait de son repentir, même tardif. Elle me relance pour que nous reprenions nos pirouettes et autres figures hebdomadaires. Je n’en ai plus très envie. Je lui ai conseillé d’envisager de quitter le pays car les citoyens, en général, n’avaient pas apprécié sa longue période de silence et risquaient de lui rendre la vie difficile. Je contacte derechef Roger Roger pour que, grâce à ses connaissances et ses réseaux, il trouve un pays d’accueil pour Jeannette et une activité qui lui convienne.
Liza est bouleversée et ne supporte pas toutes ces révélations. Elle rejette cette famille qu’elle considère comme abjecte. Elle se retire dans un couvent et désire rentrer dans les ordres.
Aux dernières nouvelles, Jeannette est en Amérique du Sud où elle s’occupe d’une boite de nuit libertine. Elle m’a envoyé un petit mot où elle m’écrit : « Vieux salaud de vieux flic, dans ce nouveau pays et ce job, je m’éclate bien en pensant, à toi, des fois ! »

Quant à moi, cher lecteur, je file le parfait amour avec... Ahmed.

PRIX

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Nelson Monge · il y a
J'ai apprécié l'ambiance et tous les rebondissements. Bravo. Si vous aimez les polars courts, peut-être apprécierez-vous mon dernier texte du genre ? Si oui, n'hésitez pas à le soutenir de vos votes https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/message-post-mortem. Merci.
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J.M. Raynaud · il y a
clin d'oeil final au lecteur
si vous voulez lire le loup : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-loup-qui-se-fit-poete

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Lélie de Lancey · il y a
Une belle écriture pour cette belle histoire, agréable moment de lecture. Merci :)
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Jigé · il y a
Merci Lélie pour votre compliment et votre soutien
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La luciole · il y a
mon vote pour cette version plus étoffée du texte Ahmed, les noms sont différents, l'aventure n'a pas tout à fait la même issue mais le tout reste tout aussi agréable à lire, bravo jigé :)
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Jigé · il y a
Un grand merci pour votre soutien , chère Luciole.
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Arno · il y a
Merci Jigé. Voilà une enquête bien... enlevée par votre écriture.
Arno

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Jigé · il y a
Merci pour votre soutien, cher Arno.
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Lilytop · il y a
Il s'appelait Edouard le bon docteur et c'était un joyeux drille !
merci pour ce joli texte !
Toutes mesvoix.

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Jigé · il y a
Merci pour votre soutien.
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Paul Thery · il y a
Et donc Jeannette s'appelait en fait Jean et était un travesti? J'ai bien suivi ? ****
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Jigé · il y a
Non Paul, Jeannette est Jeannette de mais nonobstant un grand merci pour votre soutien.
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Miraje · il y a
Un texte enlevé, et une chute détonante ...
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Jigé · il y a
Grand merci pour ton soutien cher Miraje.
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Mouad Mti · il y a
Sir la3an tabon mok
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Jigé · il y a
Cher Mouad,
Merci pour votre soutien mais je n'ai malheureusement pas compris votre commentaire...

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Artvic · il y a
Un récit plein de rebonds !! merci pour ce bon moment !!
Amitié des mots !

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