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Résiste, chéri, résiste...

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Yourstruly

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- Cache-cache ?
- T'es pas chiche!
- Ousque t'es la froussarde ?
- Ici !
- Pas ici ! Pas là-bas non plus, c'est froid, Côlas !
- Coucou...


Ah, les souvenirs! Mes souvenirs:


Stéphanie, les joues écarlates, le souffle court, laisse glisser sa gorge chaude sur ma peau rêche. Je découvre pour la première fois son regard smaragdin (vert) et je le devine bien trop malicieux! Je sens les doigts de la mizelle qui me chatouillent et je ne sais plus si c'est la caresse du zéphyr qui fait chanter mes branches où si ce sont les battements affolés du cœur de l'effrontée qui font frémir ma sève.


Nicolas, grand escogriffe au cheveu hirsute enserre mon tronc qui semble le porter. Voilà nos gamins qui se cherchent de gauche et de droite et vice-versa. L'un voulant attraper l'autre des yeux. Celle-là, ne se laissant pas saisir! Mais quand leurs pupilles se trouvent enfin, ils s'étonnent tous deux du rire qui franchissent leurs lèvres.


Je ne compte plus mes ans, mais à cet instant, je comprends alors que tous les trois, nous pousserons à l'unisson. Il y a si longtemps que j'espère tutoyer Phébus, fuir de cette terre hostile où je suis le seul de mon espèce. M'échapper enfin de ce monde envahi par ces satanés épicéas !


Résiste, chéri, résiste !


On parle de mon ombre bienveillante, mais pas que... Pendant plus de deux décennies, j'ai été le confident de ces petits qui ont "grandi", j'ai laissé la mousse leur offrir un nid entre mes racines. Depuis, Nicolas aime mettre ses pas sur les chemins de son enfance, les bois le ramènent toujours à cette première rencontre. Quand il vient à moi, il éprouve une sorte d'extase à sentir les aiguilles de sapins craquer à chacun de ses jambées, tel un tapis moelleux qui mangerait la rumeur créée par son passage. Sans oublier cette essence qui lui excite les narines ! L’automne ne va pas tarder à colorer d’ocres et d’écarlate les espèces vivaces qui tentent de trouver un brin de lumière au milieu de ces colosses aussi sombres qu’une mauvaise humeur. Le petit garçon qui habite encore le jeune-homme installé à mon pied, fait glisser quelque gland entre pouce et index. Il a oublié la douleur causée par ces événements qui l'ont arraché à sa vie précédente. Il se souvient de chacun des détails de cette sombre journée où il a dû faire le deuil de son enfance: il veut traverser une intersection, mais le feu à son approche se croit obligé de piquer un fard. Il a la tentation de passer outre l’invite à rester sur le trottoir. Il essaye d’extirper sa main de la poigne qui la retient. Il insiste pourtant. Si la serre lâche prise, c’est qu’une gifle le fait chanceler. Autour d'eux, les gens se piquent tous de regarder par-dessus son épaule. Il sent la brûlure du coup. C’est suspendu par les cheveux qu'il termine la route jusqu'à l'appartement. En cette fin d'après midi, la façade de l'immeuble située à l'ubac semble s'être habillée de guirlandes aux lueurs bleutées, une multitude d'hommes et quelques femmes s'agitent, le trottoir est envahi par leurs cris. Une rouée de coups de trop, son père va bientôt devoir affronter la face encore cachée de son destin. Nicolas hurle et se précipite dans les escaliers ; vous imaginez ce pressentiment qui le porte jusqu'au premier étage ; personne n'aura le temps de l'arrêter ; sa course se termine dans une mer grenat! Des gants en latex se saisissent de lui.


Résiste, chéri, résiste !


Stéphanie n'est pas en reste, combien de fois a-t-elle évoqué ses réminiscences? Les cauchemars s’ouvrent sur des murs couverts de vermillon, elle laisse ses mains se promener dans le sang de sa mère. Il est encore tiède et gluant. Après une courte bataille, son père a fini par se saisir de la carabine pointée sur sa poitrine, elle gît brisée dans l'entrée. Elle le voit, arracher aux cintres tout ce qu'elle l'a vu porter. Au travers de ses pupilles, il pose sur "sa gamine" comme il l'appelle, toute la tristesse qui l'habite. Son silence lui dit :



Sois courageuse mon petit chaton. Résiste...



Dans son dos une porte claque. Notre, encore petite fille ne peut que regarder, impuissante, celle qui l'a engendrée, dans un râle de bête blessée à mort, tenter d'ouvrir, à l'aide de son front, la cloison de brique qui lui fait face. Elle ne reconnaît pas sa maman dans cet être maléfique dont la bouche crache:
- T'es qu'une moins que rien. T'as fait partir ton père, sorcière, crève !
Puis c’est à quatre pattes qu’elle avance vers la fillette, elle tente alors de redresser son buste. Des griffes prennent possession du cou de Stéphanie, elle sombre dans le néant.


Vous voilà réduit à l'état de voyeur, satisfait de connaître tous ces détails somme toute sordides qui ont concouru à la rencontre de mes chers petits. Ils ont fait fi de tous les écueils. Arrivés dans une famille d'accueil, rivaux d'abord, esseulés les premières semaines. C'est ensemble, affrontant les quolibets, les éducateurs et les professeurs qui les promettaient à des lendemains sans avenir, qu'ils ont vaincu l'adversité. Des squelettes les attendaient tapis dans le noir de méchants placards, ils les en ont sortis. Eh oui, ils les ont même apprivoisés. Finies les nuits où l'un perd toutes ses dents ; ou l'autre fuit un volcan dont la lave engloutit tout dans sa course infernale ; une voiture dont la conductrice veut vous transformer en chair à pâté...


A cet instant, de quoi rêve Stéphanie un brin ensommeillée contre moi?


Pourquoi m’échoit-il d’entendre la nature pousser ? Je sens ses racines s’enfoncer plus profondément dans une terre chaque jour plus sèche. La sève tirer sur les rameaux et plein d'un grand désespoir à cause du manque d’eau ; dans un cri abandonner fruits ou feuilles quand elle se sent en danger. Quel phénomène a fait naître celle qui a du minéral dans les sabots, qui sent rouler galets et branches mortes sous ses semelles. Il y a cette part de l’animal qui attire le passereau ; me laisse miauler et voir le chat sauvage se retourner quand je l’appelle. Le cuir du cheval frissonner sous mes doigts. L’écureuil qui entamerait bien une partie de cache-cache avec moi...


Nicolas se perd dans les iris émeraudes de sa moitié. Une larme s’échappe et glisse sur la joue de Stéphanie. Sans réfléchir, notre amoureux tend la main et dans une caresse se saisit de cette petite perle. Il a la tentation de la goûter pour voir si elle est vraiment salée.


Dites-donc les tourtereaux, voilà venu le temps où le renard fume...Les mofettes ( fumerolles ) que vous ne discernez pas encore s’échappant de la terre chaude en cette fin d'été, prenant vie dans un air frais et surtout plus humide qui exacerbe moult parfums alentour. Elles vont bientôt danser de-ci de-là, avant d'aller rejoindre leurs bedonnants cousins qui galopent au firmament.
Je pourrais conclure mon récit en vous emmenant au-delà de ma forêt, là où notre couple s'est installé désormais : dans le couarôge ( chalet vosgien) qu'ils viennent de racheter à leurs "tuteurs" et où ils sont devenus compères, amis, amants...


- Qu'entends-je ? Et vous?


Les rires sonnent telles des cloches en plein délire ! A elle seule, Léa peuple le jardin d’une dizaine de gamins hilares.
- Encore ! Plus haut ! Je veux toucher le ciel Papa. Laisse-moi attraper le soleil !
Pas de réponse et notre drôlesse se retourne, surprend ses parents enlacés...
- Si c’est comme ça ; je me débrouillerai toute seule !
Mais plutôt que de continuer sa course, la balançoire entame de mauvais zigzags. Les cordes s’entortillent et quand la bouche de Léa va s'ouvrir sur un hurlement, elle sent qu'on se se saisit de la planche rebelle et sa mère lui murmure :
- La nuit commence à nous voler la lumière du jour ; il est temps de rentrer ma jolie !
Léa se précipite à l’intérieur de la maison, jette sabots et manteau à la va vite en bas du placard. La voilà qui piétine, déchaussée, en attendant ses parents.
- Maman, Maman, raconte moi une histoire, notre histoire.



Et de repousser son père d’une main tandis que l’autre se saisit des doigts de sa mère. Nicolas, se dirige vers la cuisine, il sait l’attachement de ses deux « femmes » à ces petits moments volés au temps qui passe. Et comme personne ne peut résister à leur nymphette... Stéphanie et la donzelle s’installent dans le vieux rocking-chair. Le fauteuil grince alors plus qu’à son habitude, mais cette méchante musique finit par assoupir tout le salon. La petite tête aux boucles blondes devient vite si lourde... Posée là, au creux de son épaule.


- Il était une fois, une princesse au petit pois !













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Thara · il y a
Un texte qui ne laisse pas indifférent, ou les sentiments se croisent !
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Keith Simmonds · il y a
Oui, l'amour conquiert tout! Bravo, Yourstruly! Je vote!
*Vous avez voté une première fois pour “En Plein Vol” qui est en Finale de l’Automne 2016.
Je vous invite maintenant à le soutenir de nouveau si vous l’aimez toujours. Merci d’avance
et bon dimanche! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/en-plein-vol

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Patricia Burny-Deleau · il y a
L'amour plus fort que l'adversité ! Les cartes de la vie sont parfois si mal distribuées, comme cette histoire rassure en rendant à l'être humain sa capacité à être heureux et aimant !!! Merci !
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