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EDEN PARTIE II - PILOT : SÉPIA

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The6feeL

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J'ouvre les yeux.

Le ciel est sombre, le soleil couché. De grands sépias millénaires m'entourent et m'empêchent d'admirer les étoiles. Le sol est parsemé de feuilles mortes sur lesquelles je repose, complètement déboussolé. Aucun bruit, excepté quelques vagues qui écument sur le bord de plage en contrebas. Je ne ressens ni la fraîcheur de la brise nocturne ni la chaleur du feu de camps à mes côtés. Elle se tient là, essayant de se réchauffer aux vives flammes qui éclairent la nuit noire. Sa voix résonne dans ma tête. Viens. Je me lève péniblement et me rapproche de son corps. Elle était nue. Moi aussi. Elle sourit en m'observant, comme si elle attendait que je lui dise ce que je pensais, que ce moment sur le perron de sa porte ne devait pas s'arrêter aux sirènes stridentes de la police. Viens. Elle prend ma main et se met à m'emmener au pas de course vers la mer. Nous traverserons la forêt qui nous sépare de la mer en un rien de temps. L'eau est gelée Aaron ! Je ne sentais toujours rien. Le vent souffle de plus en plus fort. Je lui saisis les deux mains et la fait progresser doucement dans les flots jusqu'à ne plus avoir pieds. Les sépias au loin se balancent brutalement de droite à gauche. Le vent accélère ses bourrasques. Quelque chose cloche. Amanda est violemment tirée vers le fond sans que je puisse réagir. L'eau s'évapore à grande vitesse, créant une épaisse nappe de brume autour de moi.
Amanda a disparu. Tout a disparu.

Viens.

Sa voix continue de résonner dans ma tête. J'avance, les pieds s'enfonçant dans le sable humide. J'aperçois à quelques mètres de moi un corps inerte sur le sol. Joel. Sa poitrine, déchirée par les balles, laisse filer un liquide pourpre sur les grains de sable. Il m'a violé. Je me retourne et vois Eden, un fusil de chasse à la main. Je n'arrive pas à ressentir la moindre émotion. Il m'a violé Aaron. Elle le répète une fois, deux fois, sans que je puisse lui dire quoique ce soit. Les sépias se délient de leurs racines au loin, s'élèvent dans un ciel orangé où le soleil se lève à l'horizon. Le tapis doré s'étend à perte de vue et je reste là, au beau milieu de cet étrange paysage au silence d'outre-tombe. Eden me fixe. C'est toi qui l'a tué. Je reste impassible. Pas Joel. Amanda. Ma main droite pointe le visage de ma sœur, l'index comme canon d'une arme de poing. Le "clic" du cran de sûreté saute. Je presse la détente.

Elle tombe brutalement sur le sol.

Rien ne m'atteint.

Son sang sur mon corps, sa voix ne résonne plus.



EDEN – Part II

Episode I : Sépia.




J'ouvre les yeux.

Les rideaux filtrent la lumière du jour, les rayons laissent apparaître l'amas de poussière omniprésent dans la pièce. Recroquevillé dans le piètre fauteuil à côté de la table de chevet, je porte mon regard sur les nombres digitaux du réveil. Dix heures.
Réveille-toi, on va devoir y aller. Ses petits yeux couleur noisette s'écarquillent. Ses sourcils se froncent. Laisse-moi dormir encore un peu. T'as un quart d'heure pour te préparer, on doit pas traîner. Hé vu le prix de la chambre on peut au moins profiter ; ça fait que six heures qu'on est ici. Ça n'a coûté que vingt-cinq dollars pour nous deux et on doit rester en mouvement... Et j'en ai déjà ma claque de ce trou à rat... Je m'éloigne du lit et saisit ma veste que je lui lance de plein fouet. La fermeture éclair dans la gueule c'était pas nécessaire ! Je m'applique sur ma révérence. Mille excuses à la princesse du motel. Je ferme nos deux sacs à peine déballés, me fais une rapide toilette au lavabo et tire la couette de ma sœur adorée. Exténuante, mais adorée. Evidemment, une vague d'insultes déferle sur moi avant de passer comme une mauvaise tempête. Prêt à repartir, je fais attention de ne rien oublier, de ne laisser aucune trace de notre court passage. La chambre payée en liquide sous un faux nom ne nous attirera pas d'autres soucis que ceux que nous avons déjà : éviter le clan qui veut ma peau tout en protégeant ma sœur, sans se faire remarquer au moindre contrôle de flic. Les sacs sur la banquette arrière usagée, espérons que ma vieille épave tienne le coup pendant les nombreux kilomètres restants. Le moteur coopère du premier coup aujourd'hui : le signe d'une bonne journée qui sait.


Quatre murs grisâtres. Une vitre opaque et large dans laquelle on peut se voir et se remémorer les évènements qui nous ont amenés ici. C'est le cas pour les deux adolescents assis en face d'une petite table, attendant anxieusement l'arrivée d'un agent. Les minutes sont longues, aucun d'eux ne veut craquer. Ils en savent beaucoup trop. Et briser le code d'honneur du clan serait une mort prématurée en soi, alors mieux vaut se taire et attendre patiemment d'être relâché. La poignée s'enclenche, les mâchoires se resserrent. Ne pas craquer, quoiqu'il arrive. Une femme, insigne brillant sur la poitrine et arme à la ceinture, rentre dans la pièce.

Savez-vous ce que vous faites ici ?

Rien.

Le silence... Je vois. On va faire un petit rappel. Un groupe de dix criminels armés entrent en force dans l'hôpital de la ville ; menaces, coups de feu, deux morts avant l'arrivée des forces de police. Vous y étiez, puisque nous sommes face à face. Et apparemment vos collègues ne vous supportaient plus. On rendait visite à une connaissance. Avec des M9 dans les caleçons ? Il va falloir faire mieux. Tout est en règle, nos permis sont à jour. Exact et vos chargeurs ne contiennent plus que quatre balles après arrestation... J'ai l'air si conne que ça ? Elle se lève brusquement et adresse un regard noir aux deux ados. Voilà ce qu'on va faire : un an dans une maison d'arrêt pour mineurs à la place de deux si j'ai un nom et les raisons de vos actes. Ils restent imperturbables. Un homme mince en uniforme pénètre dans la pièce, dossier à la main. Elle le récupère, survole les informations et jette la feuille de rapport du médecin légiste sous les yeux des deux jeunes hommes. Oh putain...
Vous n'êtes pas coupables de meurtre, c'est déjà une bonne chose. Ça raccourcit la peine à six mois si négociation avec le juge... Le caméscope derrière la vitre n'a plus beaucoup de batterie. La haine prend le pas sur la stupéfaction. Ils se regardent, la réponse dans les pupilles. Ils connaissent l'homme à l'origine de tout ça. Toujours pas d'idées à proposer ? Votre frère est-il mort en vain ? L'un des deux interrogés passe par-dessus la table et saisit le col de la femme.

Lieutenant Marcia Ryer.

L'enregistrement clignote rouge et finit par se couper.



Le marché de Coos Bay, débordant de produits frais, se dépeuple en fin de matinée ; les vagues reprennent leur douce mélodie que la houle humaine avait étouffée. La pause déjeuner est marquée par la présence de quelques étudiants au centre-ville, histoire de s'éloigner le plus possible des cours de professeurs vieillissants. L'après-midi laisse chacun vaquer à ses occupations : les amoureux en congés romantiques au parc, les pécheurs qui rêvent de la prise divine, les ouvriers en plein travaux de rénovation, les gardes forestiers perchés sur leur mirador surplombant la baie... Et une journée passe sous un bleu azur dans la fraîcheur automnale.


La Grande Ours apparaît tôt dans la soirée. Des cabanes emménagées, pour la plupart résidences secondaires, forment la petite périphérie de la ville. L'une d'elles diffuse une lumière chaleureuse à l'extérieur. Plusieurs jours se sont écoulés après le départ d'Eden et Aaron. Le crépitement de la poêle anime la cuisine. Mark augmente le volume de sa chaîne Hifi, un verre de vin à la main. Fly me to the moon... En l'absence des parents, il n'est pas nécessaire de se priver des petits bonheurs de la vie. Let me play among the stars... Mais son vrai bonheur ne devrait pas tarder à arriver, exténué par sa journée de travail sur un projet d'étude à l'étranger. In other words, hold my hand... Son message, Mark l'a bien reçu il y a vingt minutes. "J'arrive. Je t'aime." Il l'aime aussi, énormément, même s'il pensait à une relation moins tonitruante suite aux récents évènements. Peu importe. Il l'aime et compte bien lui montrer ce soir avec un bon repas, de belles musiques au coin du feu et une belle nuit d'amour. In other words, baby kiss me...

Il va devoir attendre. Un pick-up noir s'extirpe de l'obscurité. Dérape. A l'arrière, deux hommes cagoulés balancent un sac à coups de pied. Alerté par le bruit du moteur, Mark se précipite dehors. Les bourrasques de vent agitent violemment les sépias. Une silhouette inerte est enveloppée dans un cellophane tâché de sang. Autour du cou, une pancarte.

"Traître".
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Elena Hristova · il y a
Vos mots pleuvent sur moi comme des coups de pavés et me marquent de partout. Un texte fort et poignant et que l'on n'est pas près d'oublier.
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The6feeL · il y a
Merci pour cet avis plein d'optimisme pour la suite d'Eden. A bientôt pour la suite !
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