Écrire à en perdre la raison

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L'écriture m'est apparue sur le tard Telle la révélation d'un soir Depuis nulle recherche de gloire Seule la magie des histoires Guide mon stylo sur le buvard  [+]

Image de Été 2020

Je n’ai pas le souvenir d’avoir bu un café aussi mauvais ! Cela fait deux jours que je suis ici et je ne m’y fais pas. Une jeune fille me l’a apporté ce matin. Elle me dit qu’il a toujours été comme ça. Alice, je crois que c’est son nom, m’a aussi apporté le journal. Lire les nouvelles me fait oublier le goût du breuvage comme le reste. Ma mémoire se remplit de ces pages mal écrites mais si paisibles. Les nouvelles nationales avalées, je me retrouve dans la rubrique littéraire. On y parle des romans de la rentrée. Le nouveau Nothomb semble promis à tous les prix. Elle devrait gagner le Goncourt d’après le chroniqueur. Les outsiders ne sont pas légion. On parle quand même du premier roman d’une certaine Elain Crashle qui semble séduire la critique. À la lecture du synopsis, mon cœur se serre. Cette histoire d’un homme, qui après des années de coma végétatif, reprend conscience et part à la recherche de son amour perdu de vue depuis l’accident, je l’ai écrite ! Amours à rebours, une ode à la passion qui ne connait pas l’espace-temps, est mon roman. J’en ai la certitude. Il me faut lire ce livre. Je dois en avoir le cœur net.
— Mme Alice, je voudrais pouvoir lire mon livre.
Cette phrase est sortie de ma bouche sans filtre, le doigt posé sur la page ouverte du journal.
— Ce n’est pas Alice, mais Sophie, Monsieur Jamet, et vous n’êtes pas écrivain à ce que je sache, répond-elle malicieusement.
Le lendemain Alice m’apporte le livre tant désiré avec le café tant redouté. Dès les premières pages, plus aucun doute, j’en suis l’auteur, le géniteur. Mes doigts dansent entre les lignes. Je lis à voix haute par moment et anticipe même la suite.
Je vois bien qu’Alice m’observe et que mon comportement l’intrigue comme la fascine.
C’est vrai, après tout, qui suis-je ? Un érudit féru de mots ? Un abruti perclus de maux ? La vérité se trouve-t-elle entre les deux ?

***

J’aime travailler auprès des patients qui ont perdu la mémoire. C’est mon deuxième mois dans ce service. Le docteur Monch, qui le dirige, est un pionnier des méthodes sensorielles. Il a choisi de mettre en place des ateliers d’art thérapie. Les séances de lecture, écriture, dessin et musique ont trouvé place dans l’agenda médical.
La plupart des patients nous sont amenés pour soigner leurs troubles mémoriels. Malades d’Alzheimer, traumatisés crâniens, victimes d’AVC, tous se mêlent, se regardent, se démènent verbalement, en gestes lents, en regards tendres, le tout dans une grande ronde feutrée.
Louis Jamet est le plus ancien des patients et le plus attachant. Il ne participe pas aux ateliers thérapeutiques, mais joue sans cesse avec les mots et son stylo. Il est très réactif et ne semble pas atteint par la somnolence synaptique de ses acolytes. Il m’appelle Alice, mais je sens que c’est par malice.
Il est célibataire, sans descendance, et ne semble attaché à aucune famille proche. Il a été diagnostiqué Alzheimer il y a quelques années et placé aussitôt dans le service, à la demande de sa curatelle. Pourtant jour après jour, je me demande ce que ce monsieur fait chez nous. Ce sentiment troublant se trouve renforcé depuis quelques jours. Il s’est épris d’un roman qu’il m’a réclamé. Je lui ai fait ce cadeau pour le seul plaisir de le regarder lire. Il est l’unique patient à sortir des livres de l’atelier lecture pour les dévorer dans la soirée. Cette fois, c’est différent. Il ne lit plus, il vit ce livre. Je vois ses lèvres bouger sur chaque phrase. Je le vois annoter la marge, raturer certaines lignes, griffonner le bas de page. Je commence à croire ce qu’il m’a dit l’autre jour. Quand il a clamé la paternité de l’ouvrage, j’y ai vu une énième provocation. Après réflexion et observations, j’ai la certitude que ce livre a ranimé le cerveau de cet homme.
Je vois sa curatelle demain. Je suis pressée d’en savoir un peu plus sur mon patient.

***

Je déteste cet endroit. Chaque visite se transforme en interrogatoire. Chacun de vos gestes est analysé avec minutie.
Je suis encore plus en colère quand je dois m’y rendre sans raison. Cette fois, je dois rencontrer une jeune infirmière. Elle m’a demandé un entretien au sujet de Jamet. Il commence à me plaire celui-là. Mais je n’ai pas le choix, je dois le garder sous tutelle. Il en va de mon avenir.
On m’a confié la responsabilité de Jamet il y a cinq ans. Son fils unique, avec qui il ne s’entendait pas, avait demandé son placement en curatelle. Au début, la relation avec Jamet était difficile, mais au bout de quelques mois j’avais gagné sa confiance et cela m’a valu de belles découvertes. Il avait fini par s’en remettre entièrement à moi. Il m’avait livré son existence et ses secrets. J’avais réuni toutes les pièces sur l’échiquier de sa vie. Je n’avais plus qu’à les déplacer sans que l’on anticipe mes coups. Le jour où il m’a demandé de retrouver son certificat d’ancien combattant d’Algérie, rangé au fin fond de son garage, ma vie a basculé et mon destin s’est trouvé à jamais lié à celui de cet homme.

***

Quand je rentre dans la bibliothèque ce matin, Alice est attablée avec cette dame qui me rend souvent visite. Elle m’invite à les rejoindre. Alice me présente ma curatelle. Le livre posé sur la table, elle lui relate mon interrogation romanesque qui commence à devenir la sienne. Ma tutrice lui oppose le fait que la maladie d’Alzheimer puisse générer ce phénomène d’identification. La discussion animée, entre une Sophie acquise à ma cause et une curatelle dans le déni, tourne au vinaigre. Je dois y mettre fin car il en va de la survie de mon livre.
Je finis par demander :
— Mais quel est donc ce livre ?
— Mais c’est le vôtre M. Jamet. Celui que vous lisez depuis des jours ! s’exclame Sophie.
— Vous voyez, je vous l’avais bien dit ! Son cerveau lui joue des tours, lance la femme de passage à Sophie.
— Mais pour qui vous prenez-vous pour parler de lui ainsi ? se défend Sophie.
— Je suis sa curatelle, Aline Charles, et je connais M. Jamet mieux que quiconque ici. Je vais devoir vous laisser car j’ai d’autres personnes à visiter.
Au moment où Mme Charles claque la porte, Sophie aperçoit mon sourire narquois. Je ne sais pas si elle a compris.

***

Je ne comprends pas pourquoi M. Jamet a nié cette histoire. C’est évident, tout fait sens. Elain Crashle est l’anagramme d’Aline Charles. Tout m’est apparu clairement quand j’ai revu la couverture du livre. J’ai le pressentiment que cette femme a usurpé les écrits de M. Jamet. Elle doit en plus le maintenir sous curatelle pour mieux piller son œuvre. Je dois faire éclater la vérité.

***

Quelle sale petite fouineuse. Ça n’est pas passé loin cette fois. Je vais devoir prendre plus de précautions. Il va falloir que je change Jamet d’établissement. Il ne peut pas rester au contact de cette Sophie. Elle en sait déjà trop sur lui.

***

J’ai accepté de changer de lieu de vie. Sophie a voulu s’y opposer et m’a demandé de porter plainte pour récupérer les droits d’auteur du livre. En montant dans mon taxi, j’ai regardé Sophie, mes larmes troublant le regard de tendresse que je lui portais. Je l’avais trahie mais je ne pouvais pas me trahir.
J’avais écrit pendant trente ans et aucun de mes récits n’avait été publié. Je n’avais essuyé que des refus de la part des éditeurs. Je les avais tous consultés, en vain. J’avais tout donné pour mes œuvres et cela m’avait fait perdre la santé et ma famille. Ma compagne m’avait quitté au motif que mes doigts passaient plus de temps sur ma machine à écrire que sur son corps. Mon fils avait lui aussi fini par rompre nos liens, me reprochant de m’être occupé plus de l’avenir de mes livres que du sien. Je ne pouvais pas leur en vouloir. La passion de l’écriture avait tout emporté sur son passage et personne ne pouvait lutter contre cette drogue.
Désespéré par mes échecs, j’avais fini par avaler ma boîte de Ramipril en lieu et place du cachet quotidien. Là aussi, j’avais échoué, mon aide-ménagère m’avait trouvé au matin allongé dans le jardin. Arrivé aux urgences, je m’étais mué dans le silence et avais feint la perte de raison. J’avais tout perdu et voulais qu’on me laisse mourir en paix. Mon fils était venu à mon chevet et n’avait pas réussi à raviver ma lumière. Conseillé par le corps médical diagnostiquant un début de démence, il avait choisi la curatelle pour mon salut.
Mme Charles avait débarqué dans ma vie un mardi. Elle parlait pour deux et comblait le vide sonore de la maison. J’ai très vite compris à qui j’avais à faire. Douée d’un fort relationnel et d’une grande empathie, elle possédait une forte dose de méchanceté et de perfidie. Elle m’avait confié avoir vécu une enfance sombre et avoir été placée très jeune en famille d’accueil. Sa mère adoptive était journaliste et son père adoptif imprimeur. À l’évocation de ce souvenir, la machination s’était mise en route. Je savais qu’avec l’aide de ses parents adoptifs, elle éviterait les affres de l’édition. Je l’avais guidée vers mes pages que je pensais définitivement condamnées à moisir dans mon garage.
Mes écrits, tombés sous sa main et sa malveillance, avaient été publiés. Ce que je n’avais pas su faire pendant toutes ces années, Mme Charles l’avait réussi.
Je pouvais enfin définitivement perdre la raison aux yeux du monde puisque mes mots et mes pensées allaient devenir éternels.

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Jo Kummer · il y a
Jo. a aimé (Écrire à en perdre la raison)
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François B. · il y a
Etonnant récit d'un auteur qui se sacrifie pour que son œuvre soit publiée.
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Mireille Bosq · il y a
L'histoire finalement désespérée d'un jusqu 'au boutiste prêt à se sacrifier pour voir son talent finalement couronné. Cela serait-il un raccourci impitoyable du monde de l' edition ?
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Encre LIBERTINE · il y a
Votre nouvelle m'a intriguée et captivée, du début à la fin, ce qui m'arrive assez rarement. Bravo!
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Fred Panassac · il y a
Une des rares histoires qui parlent d’un (prétendu) malade d’Alzheimer sans tomber dans l’apitoiement et la guimauve, beau texte qui est l’histoire d’une machination sur laquelle le doute subsiste : est-elle ourdie par le vieillard lui-même ? Le doute subsiste aussi sur son état mental, ce qui est voulu. Un petit thriller bien mené et bien construit qui se termine moins tragiquement que prévu. Je m’attendais à une punition pour l’usurpatrice.
J’aime !

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Patrick Robin · il y a
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de décortiquer l'intrigue avec justesse
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Julia Chevalier · il y a
Un texte en abime qui tient en haleine . Bravo
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un polar qui se développe dans les enchevêtrements d'un univers qui sait où situer folie et raison .
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Patrick Robin · il y a
Merci pour ce beau résumé
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Françoise Desvigne · il y a
Merci à Madame Charles d'avoir pris cette belle initiative, elle n'est pas si méchante tout compte fait! Bien écrit.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire bien écrite et fascinante qui nous tient en haleine du début jusqu'à la fin ! Une invitation à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Eva Dayer · il y a
Une machination menée de main de maître, tant de la part de votre personnage que de la vôtre !
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Patrick Robin · il y a
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