Eclipse de L'une

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Écrire quelques lignes et reprendre un verre d'illusions perdues, reprendre quelques lignes pour respirer encore une seconde, pour savourer le goût de l'ennui. Tracer les mots à la plume pou ... [+]

Elles sont deux astres, tels le soleil et la lune. Elles ont tout vécu ensemble, des petits chagrins aux grandes souffrances, des éclats de rire aux larmes inextinguibles.
Il y a, dans leurs souvenirs, des petites amours qui unissent : des guirlandes d'étoiles les jours de monde sous la neige, des saveurs et des odeurs qui appellent à la précipitation, des pieds nus sur le sable ou dans la pelouse verte, des feuilles délicatement orangées sur le pas de la porte, qu'elles ont passé si souvent.
Elles ne sont pas complices, du moins, pas comme deux sœurs.
Et pourtant, les liens sont évidents. Pour les autres, seulement, et physiquement.
Elles ne se regardent pas avec tendresse. Elles n’aiment rien, ou presque, en commun.
Elles ne pensent pas, ne parlent pas, ne désirent pas de la même façon.
Elles sont deux, et l’on pourrait croire, si on ne regardait pas assez attentivement, qu’elles ne sont qu’opposés.
Tout est antagonisme dans leurs intersections qui se font, la plupart du temps, collisions.
Quand l’une se laisse porter par le courant, l’autre accélère pour ne pas être débordée par les flots.
Pourtant, si l’une crie, l’autre fait de même. Si l’une est blessée, l’autre l'est aussi.
Si l’une pleure, l’autre est prête à tout pour faire payer les larmes à tous ceux qui les entourent.
Il n’y a pas grand-chose de commun entre le Soleil et la Lune, si ce n’est une complémentarité essentielle, une possibilité de faire tourner le monde comme d’autres le feraient sombrer.
On peut dire beaucoup de ces deux astres, en rotation l’un autour de l’autre. Le modèle n’est jamais celui que l’on croit et la lune aussi, peut éclipser le soleil.
Regardez-les, leur danse délicate, leurs entrechats léchés, trop soignés, mettant en exergue une compétition qu’on n'aurait pu imaginer.
Regardez-les, et vous saurez aussi comme elles peuvent être belles quand l’accord se fait, quand le temps s’arrête, quand le monde, tout autour, se tait. Quand leurs rythmes, finalement, s’accordent.
On pourrait encore dire qu’elles ne sont que deux symboles, deux images, deux éclats, mais elles sont bien plus que cela pour l’observateur aguerri.
Elles sont tous les modèles du monde, pour celui qui sait où chercher.
Elles recoupent chaque caractéristique attendue par les uns, par les autres.
A elles deux, elles sont tout car quand l’une est drôle, l’autre est sérieuse, quand l’une est triste, l’autre est joyeuse, quand l’une crie, l’autre silence, quand l’une caresse, l’autre frappe et si l’une est imprudente, l’autre surveille. Quand l’une aime, l’autre déteste mais si Lune aime, Soleil veille.
Il n’y a rien de plus étonnant que ces pas en avant pour un pas en arrière, que ces provocations là où il n’y a que compréhension.
Mais, il faut se garder d'oublier que le soleil, comme la lune, assistent à des spectacles différents. Les comportements, les mœurs, les désirs sont contrastés comme les couleurs du jour et de la nuit.
Quand l’une sait, l’autre ignore, quand l’une pense, l’autre agit.
Alors, si tout était comme il semble que cela soit, si elles étaient complémentaires comme elles le devraient, l’une donnerait à l'autre les armes pour vaincre le monde tout autour. Et l'autre, en retour, ferait tout ce qu'il y a en son pouvoir pour l'une.
Et quel pouvoir que celui de ces astres en révolution !

Des questions s'imposent car leur accord est tout relatif, il faut mesurer que leurs circonvolutions sont autant d'arabesques qui se défient dans un ballet désordonné et aérien.
Qui a une vue d'ensemble de ce spectacle stellaire ?
Qui a la force de dépasser les petites guerres pour voir les grandes alliances ?
Qui voudrait, en connaissant le jour, vivre, une seule seconde de la nuit ?
Et qui, inversement, ayant vécu la nuit, voudrait ne serait-ce qu’apercevoir la lumière du jour ?
Qui peut, après avoir gouté aux délices de Lune, se délecter aux délices de l’autre ?
Elles sont deux mélodies bien distinctes. Pourtant, la partition est si semblable qu’on se pose la question : qu’est-ce que le sang qui, étant de la même couleur, découlant du même plaisir, éloigne autant deux éclats de lumière ? Quel procédé a pu créer, avec les mêmes accords, des intensités si différentes ?
Si les disputes et la disharmonie sont les règles, que sont donc ces moments de douceur et d’écoute qui naissent parfois, sans prévenir ?
Ces instants de quiétude, de mots de velours et de rires si rares sont d’une incroyable tendresse ! Ils valent tous les maux, tous les cris qu’elles peuvent se lancer car ils leur offrent un semblant d’entente qui dépasse de loin, tous les accords tacites du monde.
Leur complicité est si compliquée à mettre en place que ç’en est rageant pour le plus entêté des médiateurs mais la force qu’elles en retirent est inconditionnelle et infinie.
Leur amour est bien là, dans les non-dits, dans les regrets après les disputes, dans l’angoisse des silences. Il se cache pour ne pas être dit mais il est tangible quand elles font front, quand elles refusent, quand elles s’indignent, quand elles se moquent du monde ou quand elles haïssent ceux qui blessent l’une d’elles.


* * *


Elle est la Lune, celle qui aimante tous les regards, d’un tour de mystère, de quelques mots assassins. Elle est la lune, synonyme de dangers, de soupçons, de vertiges et d’ivresse. Elle est cette nuit auquel chacun aspire, de plaisir et d’amour, de compagnons d’une nuit que l’on garde une éternité sous son emprise, magnétisme oblige. Elle est sauvage, un peu, timide aussi. Normal, pour celle que l’on ne voit que si on fait l’effort de dépasser la beauté des étoiles. Elle est ce choix qu’on ne fait pas, balance entre éclat et indifférence. Elle est silence, elle est non-dits et espérances. Elle est douceur aiguisée comme un couteau. A la fois mélancolie et vagues de passion. Elle est mystère, de toutes les façons.
L’autre est soleil, brûlante, sûre de la direction que prennent ses rayons, certaines de ses décisions, assumant les paradoxes et les erreurs, refusant de s’arrêter, quoiqu’il arrive, quelques soient les pannes de moteur, allant parfois jusqu’à écraser, aveugle aux peines qu’elle peut faire naître, criminelle involontaire. Elle est celle que l’on voit en premier, éclatante et amicale. Elle est éclipse de lune sans le vouloir, sans le penser, sans jamais le préparer. Elle est amour surtout, absence de jugement et foi en l'Homme. Elle est candeur bête et blessures prévisibles, risque-tout et peur des regrets. Elle est chaleur, de toutes les façons.
Soleil reste plus âgée que Lune, plus audacieuse et, parfois, plus assurée. Mais Soleil, souvent, quand la nuit tombe, a besoin d’un réconfort que la douceur et le calme, la tranquille mélancolie de la Lune, seuls, peuvent lui apporter.
Et quand Soleil oublie les lignes du monde, c’est Lune qui, de son entêtement sidéral, remet les pieds sur Terre à l’astre envolé.
Le jour et la nuit, voilà ce qu’on dit d’elles. Mais qui sait, qui est Soleil et qui est Lune ?
Sont-elles vraiment des êtres diamétralement opposés ou deux personnes qui, trop souvent, n'avancent pas à la même cadence ?
Il y a cet instinct de protection, premier indice d’un amour indicible. Non par son étendue, qui cependant est infinie mais par la pudeur, une valeur que, le Soleil, comme la Lune, comptent pour un trésor.
Lune et l’autre s’encourageront toujours à dépasser leurs craintes, leurs peines, les obstacles qui écorchent leurs peaux de lumière et les affronts sans conséquences de ceux qui disent aimer pour mieux blesser.
Lune et Soleil, toujours, veilleront à ce que personne d’autre ne mette l’une d’elles en danger. Elles ont le monopole de la blessure en partage.
Et gare à celui qui, aventureux, voudrait frapper l’un des deux astres personnifiés ! La vengeance peut mûrir pendant des années, les mots peuvent être dévastateurs, les actes, d’innombrables piqûres et les coups, de véritables éclairs, car rien n’est à l’échelle humaine, dans ce couple stellaire. Et le pardon n’a pas son pareil pour être oublié dans le cas où l’une est touchée.
Lune est Soleil et l’autre Lune, rien n’est moins sûr quant à leur identité.

Le ballet des étoiles est le seul à pouvoir parler de ces deux astres et ne sait encore s’il doit louer leur solidarité fusionnelle ou pleurer ce désastre.
Il n’y a que le temps en suspension pour témoigner de leurs folies et leur futur. Entre guerre et paix, entre sérieux et dérision, tornades et calme plat, elles feront toujours les allers et retours.
Et peut-être que, finalement, l’inconstance est un choix parmi tant d’autres.
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