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Eclipse

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K57

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-Peter Cormery-Psychanalyste-
-C'est ici...pense Laure, en pressant le bouton d'entrée du 57 Bd Raspail.
Quelques instants, et elle se trouve face à un homme d'une quarantaine d'années, barbu, aux yeux clairs cernés de montures épaisses, des mains comme des armées de doigts.
-Asseyez-vous-.... sa voix est très douce.
-Merci docteur... c'est Paule, l’amie du club de bridge dans lequel vous vous êtes récemment inscrit qui m'a dit de vous consulter.
-Je sais... Je sais... Laure Quandalle, vingt ans, toxicomane troubles obsessionnels et compulsifs, peintre... ma secrétaire a pris ces renseignements en même temps que le rendez-vous...vous a-t' elle demandé de m'amener une de vos oeuvres?... oui... je la devine sous cet emballage... Il m'est essentiel que le patient m'apporte un objet personnel... plus que l'objet, le choix qu'il a fait d'en retenir un parmi d'autres...
Il ôte délicatement une toile de sa housse...Du sexe, du sang, de l'effroi !... Je suppose que vous avez, aux autres psychiatres qui ont tenté de vous aider, fermé la porte de votre enfance!
Un temps interminable. Comme tout temps, fait de secondes, mais il est rare qu'on ait l'impression que chacune d'entre-elles, émerge de la précédente pour se fondre à la suivante.
-C'est exact docteur-
-Vous rappelez-vous la première fois où c'est arrivé?
-Je vous arrête, docteur... malgré la perspicacité qui fait votre réputation, ne raisonnez pas comme vos confrères, je n'ai pas été agressée par mon père... entre autre, j'ai passé un examen gynécologique, le spécialiste, un peu embarrassé, m'a dit qu'il était exceptionnel qu'à cet ‚âge... enfin... que la virginité était passée de mode-
-Il vous sodomisait... La première fois c'était en rentrant de l'école, vous aviez six ans, votre mère tardait à rentrer de courses, jamais la cuisine ne vous parût aussi immense, privée de tout recoin pour vous protéger... ou alors cette communion... la grande ferme et sa grange attenante, on y entrepose la vaisselle et les tables vacantes, cette odeur de jambon fumé,
suspendue, ridicule, de la chair... et soudain, plus rien d'autre que ce bourdonnement d'abeille... ou ce vestiaire, après le concours de gymnastique, huit ans , la brûlure dans les muscles, un poignet tuméfié par une mauvaise chute, et ce poing dans la gorge qui enfle, enfle!... cette aire de repos banale, le long de la route des vacances, neuf ans, pourquoi vous rappelez-vous ces papiers gras épars sur la pelouse?... Mardi 18h, soyez précise, laissez- moi votre toile... d'ici là, vous vous souviendrez... Au revoir Laure.

Même lieu, trois jours plus tard
-Bonjour Laure, comment allez-vous?-
-Mieux, soyez en remercié docteur...il semble que vous ayez inséré un bras de levier entre les dalles d'un caveau d'où je ne pensais jamais pouvoir exhumer un passé, des vérités... s'en exhale des vapeurs soufrées, mais, à l'avenant, la pression semble baisser en moi...si c'est une méthode elle est percutante, si c'est le hasard il est propice-
-je n'ai fait que lire votre peinture!... c'était quand?-
-Impossible de me remémorer précisément... est-ce que cela s'est réellement déroulé?... J'ai ressenti, intimement, le climat que vous m'avez suggéré...pas les faits!-
-C’était quand?-
... Un séjour à la montagne... Je ne sais plus... Il fait si chaud... Tout est brouillé, si lointain... maman ramasse des champignons dans le bois-
-Dans une forêt!-
-Oui, une forêt... sur le barbecue, un poisson qui au gré du vent qui s'engouffre relargue d' âcres effluves... près du chalet... si chaud, si moite... ce n'est pas possible, j'ai vu la suite dans un film... sentie dans un cauchemar...-
-Non là sur votre épaule une marque... l'étau de sa main... la percevez-vous encore?... là, oui là!-

Laure porte la main à son épaule; pas de trace.... Juste une articulation endolorie.
-Puis le ciel s'est obscurci, et vous avez pensé que les cris des oiseaux qui s'éparpillaient répercutaient vos appels au secours, ceux que votre gorge ne parvenait à laisser s'échapper-
-Oui... Les oiseaux-...Répète doucement Laure.
-Et que la forêt allait s'inonder d'une clairière...et que le chalet était celui d'un conte où vous pourriez dormir éternellement, sans qu'un adulte puisse rouvrir le livre-

-Arrêtez, maintenant!...-
-Non, Laure... désormais il vous faudra plus qu'un pinceau et des toiles!...Jeudi 2O heures...soyez précise-


Peter juxtapose les deux coupures de presse; sur celle de droite est relaté qu'un parricide ayant pour motif des agressions sexuelles condamne Laure Quandalle à dix ans de réclusion criminelle. Sur celle de gauche, jaunie, qu'un enfant de six ans, Peter Cormery, a été retrouvé en forêt d'Acq, quarante huit heures après sa disparition, en état de choc, et que, d'après les premiers éléments de l'enquête, et ses dires, il aurait été la victime d'abus sexuels de la part de deux adultes.


Peter range avec minutie, les deux feuillets en vis à vis dans une pochette comme les pages d'un livre se suivent, indissociables, irrémédiablement liées... Il se tourne vers la fenêtre de son cabinet... Il n'avait jamais remarqué qu'elle donne sur un lac, surface d'eau tendue entre deux berges dont la mer envie la quiétude. Il dit tout haut-sans Ètat d'âme;

-Et d'un!-


Juste avant d'être poignardé, André Quandalle, le père de Laure, dans sa chaise roulante au milieu du réfectoire de l'asile St Morris, réclamait en hurlant sa fille qu'il n'avait pas revue depuis sa naissance... Le personnel avait l'habitude.





Bien que le personnage inspire défiance et antipathie, force est de reconnaître que Norbert Saladin d'Anglure est la plus fine lame de l'aréopage de neurochirurgiens de l'hôpital St Paul.
Aussi est-il tout à fait légitime que lui soit confiée la première "Greffe de pensée".
-Défiance; nul ne sait d'où émerge ce brillant chirurgien de cinquante ans, exerçant à St Paul depuis quatre ans dans l'équipe prestigieuse du Pr Biserte, sommité mondiale de la recherche neuronale...Il est question d'un procès, d'un exil, d'un dépit amoureux... Une chose est sûre; il s'est battu pour intégrer cette équipe, pour obtenir ce poste!
-Antipathie; peu communicatif, son esprit semble toujours posé un peu au-delà de ce qu'il exécute... Et puis ce tic de marmottement!
-"La Greffe de pensée" est l'aboutissement d'un projet ambitieux mené depuis dix ans sous l'égide du Pr Biserte, et consiste à greffer un groupe de neurones dans le thalamus d'un patient atteint de mélancolie.
Préalablement prélevé chez le patient, ce groupe y sera réimplanté après avoir subi une "macération" dans une aura euphorisante des trois hormones déficitaires chez le sujet dépressif; dopamine, sérotonine et acétylcholine. Ayant ainsi rechargé ses batteries, on compte sur l'extension à l'ensemble du cortex cérébral de l'effet roboratif de la locule dopée.
-La mélancolie est une forme majeure des états dépressifs dans laquelle l'ensemble des activités du patient se résume à un regard;celui de la gravure de Dürer.
Edouard Cox est mélancolique. Cet homme de soixante trois ans semble avoir définitivement perdu le lien qui le relie à lui-même, et au traumatisme originel responsable de ses errances d'hôpitaux psychiatriques en maisons de repos, d'électro-chocs en cures de sommeil, de neuroleptiques en hypnoses, de doute en doute. Les revues de psychiatrie en ont fait le parangon du sécréteur de bile noire.
Norbert Saladin d'Anglure réintroduit le 8 Juillet dans le centre des émotions d'Edouard Cox, un amas de neurones dont il a lui- même veillé à la préparation.

L'intervention se déroule parfaitement.

Le 10 juillet, Edouard Cox s'alimente de lui-même, fait quelques pas dans le parc et sourit à l'infirmière Betty.

Le 13 jiuillet, Edouard parle au garçon de salle.

Le 15 juillet, il s'enquiert du temps qu'il fait afin d'y adapter sa tenue.

Le 16 juillet, il demande des nouvelles de sa famille, ouvre un journal, y fait quelques mots croisés.

Le 18 juillet, il a récupéré son cycle veille-sommeil, réclame deux croissants pour son petit déjeuner, rédige une lettre de remerciements pour l'équipe médico-chirurgicale, sourit de plus en plus à Betty.

Le 20 juillet, il cherche à s'intégrer à un atelier de poterie, aide un pensionnaire à traverser le réfectoire, rit à l'évocation du fait qu'il y a une semaine, les comprimés qu'aujourd'hui il refuse, régissaient jusqu'à l'ouverture de ses paupières.

Le 24 juillet, il fait des projets de vacances et de sorties avec Betty en sirotant un St Estèphe.

Le 25 juillet, il fait une sortie en ville non-accompagné.

Le 26 juillet, il se tire deux balles dans la tête. Une dans chaque temporal. A l’aide de deux armes.

Norbert repose le combiné de téléphone dans le fil duquel traîne encore une voix blanche qui lui annonce la mort d'Edouard.
Il dit tout haut sans état d'âme "Et de deux!".
Seules ses mains crispées sur une pochette définitivement refermée trahissent une émotion.

Après avoir abandonné la psychiatrie qui lui avait permis d'atteindre son premier but, Peter Cormery alias Norbert Saladin d'Anglure, est entré dans une unité de neurophysiologie à Oslo. Là, il a commencer à prélever sur des encéphales de suicidés dont il avait la charge d'étudier les neuromédiateurs, des neurones thalamiques desquels il a isolé une molécule. Non pas celle de l'état suicidaire, mais celle du passage à l'acte. Celle qui fait appuyer sur la détente, basculer le tabouret sous les pieds.
Il est parvenu a enchâsser cette molécule dans une capsule peptidique qui se délite lorsque le taux des trois hormones sus-citées atteint un certain seuil. En l'occurrence il avait réglé son effet retard sur le renouveau, l'appétit de vivre, l'innocence et la pureté... Autant de choses qu'on lui a ravies brutalement il y a quarante quatre ans.



Ses réglages mis au point il s'en fut au St Paul Institut, bardé de diplômes, en quatre ans il gravit avec maestria les échelons d'accès au grade de neurochirurgien, devint le bras droit du Pr Biserte.


Un pan de ciel venait de s'embraser à l'horizon, sous les feux d'un soleil qui jetait sa gourme avant de disparaître, happé par les ténèbres-Il sembla à Peter que son esprit suivait le même mouvement.

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