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Un léger souffle d’air serpentait au ras du sol, envahissant d’une ténue tiédeur les ruelles alambiquées du village sur le plateau qui s’éveillait.
Violetta avait sorti une table dans la cour de l’école pour savourer, aux premières lumières du jour, son café du matin. Après un hiver qui avait mis les enfants à rude épreuve dans la salle de classe, qu’il était parfois difficile de réchauffer suffisamment, le moindre signe de retour à plus de douceur dans l’atmosphère et dans la terre la ravissait. Sa tasse à la main, elle souriait de voir le vent jouer à déchirer quelques écharpes de brume récalcitrantes. La journée promettait d’être belle.

Prise dans ses rêveries, c’est avec plusieurs minutes de retard qu’elle sonna la cloche qui annonçait que l’école allait commencer. Les premiers élèves passaient déjà le portail quand elle lâcha la chaîne qu’elle venait d’actionner et que résonnait encore le dernier coup de carillon. Elle les autorisa à déposer leurs cartables dans la classe puis à retourner à jouer dans la cour, le temps que tous leurs camarades soient arrivés. Une partie de foot s’improvisa gaiement. Quand le ballon lui arriva par inadvertance dans les pieds, Violetta ne résista pas et se lança à son tour dans le match. Elle fut assaillie de toutes parts par les enfants qui, revenus de leur surprise de voir un adulte se mêler à leur jeu, s’étaient instantanément ligués contre elle. Elle passa les lignes et arma son tir face au but adverse déserté de tout gardien avant de marquer. Les élèves firent cercle autour d’elle, lui hurlant des hourras. Violetta riait à gorge déployée, le regard brillant et les cheveux ébouriffés.
Un raclement de gorge les fit tous sursauter. Violetta fit signe aux enfants de rapidement rentrer en classe et prit quelques instants pour reprendre son souffle et se recoiffer avant de se retourner, les pommettes encore écarlates.

Candido se tenait face à elle. Il la regardait d’un air tout aussi perplexe qu’amusé. Ne pouvant rougir d’avantage, Violetta en profita pour simplement le saluer et lui demander la raison de cette visite impromptue à l’école en ce début de journée.
Candido lui répondit que Rodolfo l’envoyait pour une affaire d’importance pour le village tout entier. Mais, désolé de la déranger, il lui proposa de repasser à la fin de la journée. Violetta, ne lui laissant aucun loisir de refuser, le fit entrer en classe en lui expliquant que la première leçon ne serait pas longue et qu’ils auraient tout loisir de parler de ce sujet primordial durant la récréation.

Il se glissa maladroitement au fond de la petite salle pendant qu’elle distribuait les cahiers d’histoire à couverture orange. Il la regarda traverser les allées, énonçant les dates, se penchant par-dessus les épaules pour corriger quelques erreurs d’écriture, encourageant les retardataires...
C’était la première fois qu’il la voyait évoluer dans son univers d’institutrice. Il ne fut pas surpris de retrouver dans son enseignement les trésors d’attention et de vigilance qu’elle avait déployés lors des ateliers de lecture auxquels il avait assisté au café.
C’était également la première fois qu’il la rencontrait à une heure aussi matinale. Il se surprit à profiter des instants où elle ne pouvait le voir pour l’observer dans la clarté de la lumière qui traversait à l’oblique les carreaux de la salle. Comme en une mosaïque lui apparaissait des détails qu’il n’avait jamais remarqués jusque-là – le délié de ses doigts, la courbe de son cou, la finesse de ses chevilles.

Violetta sentait le regard de Candido accompagner le moindre de ses gestes. Elle en souriait intérieurement, ravie de constater qu’au lieu de s’en trouver paralysée – ce qu’elle avait craint aussitôt après l’avoir invité à entrer – il lui semblait se sentir portée et encouragée par l’attention empreinte de curiosité et de bienveillance qu’il lui portait.

Elle libéra les enfants rapidement après qu’ils aient fini de compléter leur fiche d’exercices. Ravis de l’aubaine, ils s’égaillèrent dans la cour et l’envahirent de la fraîcheur de leurs cris joyeux.
Violetta rejoint Candido au fond de la salle et lui demanda de lui expliquer en quoi elle pouvait, Rodolfo et lui, les aider. Il lui expliqua qu’une demande de subvention pour équilibrer les finances du village était en cours et qu’un courrier devait être adressé au conseil de région. Ils avaient besoin de son aide pour le rédiger dans les formes et maximiser ainsi les chances que leur requête aboutisse.
Violeta s’empressa d’accepter. Elle parcourut les papiers que Candido lui avait apportés et se rendit soudain compte que la date limite de dépôt du dossier était sur le point d’être dépassée. Ils réalisèrent que le facteur arriverait d’ici quelques heures et qu’il fallait que la lettre soit terminée avant qu’il relève le courrier. Candido se proposa d’occuper les enfants afin que Violetta puisse se consacrer à sa rédaction. Elle le remercia et se mit à l’ouvrage, tandis qu’il organisait dans la cour une compétition de course.

Quand elle se leva pour aller un chercher un papier propre après avoir fini de rédiger son brouillon, Violetta se glissa derrière la fenêtre pour regarder Candido œuvrer avec les enfants. Sa chemise claire remontée jusqu’aux coudes, il encourageait et rabrouait tour à tour les coureurs et spectateurs de sa voix chaude et grave, pour que chacun trouve sa place dans le tournoi. Son énergie et son enthousiasme communicatifs avaient galvanisé jusqu’aux écoliers les plus récalcitrants aux activités sportives.
Violetta l’observait dans la franche lumière qui inondait désormais la courette aux petits murs de pierre. Comme en une mosaïque lui apparaissait des détails qu’elle n’avait jamais remarqués jusque-là – l’angle franc de ses épaules, une cicatrice à la pliure de son avant-bras, la souple cambrure de sa taille.
Sentant son regard peser sur lui, Candido se retourna et lui sourit. Elle frissonna de s’être laissée aller à rêver à une autre réalité, dans laquelle certaines cartes majeures auraient été autrement rebattues. Se ressaisissant, elle lui fit signe qu’elle aurait bientôt terminé.

Le ahanement poussif de la camionnette du facteur qui peinait dans les derniers lacets de la montée la surprit dans sa deuxième relecture du courrier qu’elle avait achevé. Les enfants, qui l’avaient également entendu, s’étaient attroupés pour encourager l’estafette lorsqu’elle passerait. Violetta plia la feuille à la hâte, cacheta l’enveloppe et rejoignit Candido dans la cour. Elle écarta les enfants pour s’ouvrir un passage parmi eux. Candido la suivit. Arrivée au portail, Violetta fit volte-face et annonça que la matinée était terminée, exceptionnellement plus tôt qu’à l’accoutumée. Elle recommanda aux élèves, qui ne se firent aucunement prier, de rentrer chez eux pour le déjeuner.

Dans la rue, elle rattrapa Candido. Ils pressèrent le pas avant de se mettre à courir de concert vers le café au centre du village, à la terrasse duquel ils espéraient que le préposé aux postes prendrait le temps de se désaltérer. Sentant qu’elle le retardait, Violetta tendit l’enveloppe à Candido et l’encouragea à accélérer. Il attrapa la lettre et força encore l’allure jusqu’à disparaître à sa vue.
Elle s’arrêta le temps d’ôter ses trop lourdes chaussures et repris son chemin avec plus d’agilité. Elle entendit tout à coup les trois coups de corne que le facteur avait pour habitude de lancer quand il redémarrait et pria intérieurement pour que Candido soit arrivé à temps.
Tête baissée, elle tourna l’angle de la dernière rue et lui rentra dedans de plein fouet, alors qu'il s’en revenait justement vers elle. Surprise, elle poussa un léger cri. Il la reçut dans ses bras et lui annonça que le courrier était en route avec la camionnette qui redescendait vers la vallée. Ils partirent d’un même éclat de rire clair et lumineux, qui résonna dans la ruelle.
Candido sourit de la voir à nouveau décoiffée et lui proposa de ramasser les épingles à cheveux qu’elle avait semées dans sa course. Elle l’en remercia et, ses chaussures à la main, s’assit pour se reposer sur un banc de pierre à proximité. Ses orteils nus qui se balançaient dessinaient de douces arabesques sur le sol sablonneux. Lorsqu’il revint, Candido déposa trois pinces dans le creux que formait sa robe entre ses genoux. Il garda en main la quatrième avec laquelle il continua à jouer, assis à ses côtés. Elle lissa et rattacha une à une les mèches de ses cheveux qui s’étaient détachées pour leur redonner un semblant de respectabilité.

A l’ombre des murs de pierres de cette partie du village à cette heure désertée, sans que rien n’ait été prémédité, ils commencèrent à parler. A se raconter des bribes de leurs passés. Pas tout à fait des secrets puisque ces histoires, bien d’autres les connaissaient. Mais elles prenaient corps au fil de phrases qu’ils n’avaient encore jamais prononcées. Tour à tour, ils furent celui qui parle, écoute, se tait, questionne, accueille, comprend, bouscule, rassure.
L’ombre fraîche de la ruelle semblait s’être comme compactée autour de ces mots qu’ils exprimaient ainsi pour la première fois. Ces pensées, qu’ils n’avaient encore jamais aussi clairement formulées, semblaient se matérialiser au-dessus des pavés. Enchâssés dans cet écrin de pierre qu’ils scellaient tacitement au fur et à mesure qu’ils le dessinaient, il ne leur vint même pas à l’esprit de se promettre de n’en rien dire à personne, tant il était évident que ces aveux n’appartenaient qu’à eux.

Quand le silence eut recouvert de son voile les paroles qu’ils s’étaient confiées dans un souffle, Violetta lissa la dernière mèche qu’il lui restait à rattacher et tendit la main pour que Candido y dépose la quatrième épingle. Leurs doigts se frôlèrent dans ses cheveux quand il l’accrocha lui-même directement dans sa chevelure. Sans oser bouger, elle leva ses yeux noirs jusqu’à croiser les siens. Ils respirèrent à l’unisson puis se levèrent et reprirent silencieusement le chemin de l’école. Quiconque les auraient croisés, marchant tranquillement côte à côte, n’aurait pu soupçonner ce qui les tissait désormais l’un à l’autre.

Revenu dans la cour, Candido ramassa la veste qu’il avait abandonnée dans sa précipitation puis salua Violetta en inclinant doucement la tête. Elle lui répondit d’un lent battement de cils.
Les premiers élèves revenaient assister aux leçons de l’après-midi.

Le soir venu, Violetta rangea la table qui traînait encore dans la cour de l’école. Elle referma la double porte et monta l’escalier qui la menait à son logement à l’étage. Elle prit un léger repas froid et regarda le soleil finir de descendre à l’horizon. Les zébrures de nuages qui s’étiraient au ciel se teintaient de reflets ocres et mauves.
Elle se prit à songer à quel point il était étrange qu’on puisse dans le même temps recevoir sans avoir rien demandé... et se sentir manquer aussitôt de ce que l’on venait de gagner, au lieu de s’en trouver comblé.

A côté du fourneau, Candido racontait à Bella que la demande de subvention lancée par Rodolfo avait pu être finalisée à temps et que la lettre, emportée par le facteur, serait dès le lendemain parvenue à l’hôtel de région. Il faudrait encore patienter encore une quinzaine de jours pour recevoir en retour la décision budgétaire.
Tout en s’affairant à préparer le dîner, Bella le félicita de s’être autant impliqué dans cette affaire.
Elle appela leur fils. Il était l’heure de dresser le couvert. Candido lissa la nappe du plat de la main. Les assiettes à la main, elle se serra en riant contre lui pour qu’il replace dans sa coiffure l’épingle qui avait glissé tandis qu’elle se démenait en cuisine et qui menaçait de lui tomber devant les yeux.

Candido embrassa Bella sur le front en rattachant l'épingle à son chignon mais ne put s’empêcher de se remémorer la nuance plus sombre dont se teintait l’autre mèche de cheveux égarée, qu’il avait ce matin glissée du bout des doigts, au creux d'une chevelure pareillement désordonnée.






* * * * *
(cette nouvelle peut se lire après
« A la lettre » : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/a-la-lettre)
puis "L'écriture déchiffrée" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/l-ecriture-dechiffree)
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Atoutva · il y a
Un chapitre d'un roman.Douceur et tendresse.
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michel jarrié · il y a
Chaud au coeur ! On ne peut qu'aimer votre histoire et avoir un pincement au coeur au vu de cette impossible rencontre...
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A. Nardop · il y a
Une bien jolie histoire.
On pense au film Mademoiselle Chambon. Y aurait-il une suite ?

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Lucile Sempere · il y a
Que c’était doux et beau, cet instant de romance au goût d’interdit...
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Ginette Vijaya · il y a
Une histoire tout en nuances avec une chute ouverte .
Des touches de couleurs posées sur une scène de vie et on se demande où cela va mener .

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