Echec et mort

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Image de Eté 2017
J'avance ma tour sur l'échiquier. Au moment de la poser, elle me glisse des mains et atterrit sur sa case de destination avec un petit claquement sec. Elle oscille un instant avant de se stabiliser. Mon adversaire a légèrement froncé les sourcils. Probablement plus perturbé par ce petit bruit que par mon dernier coup. Je suis comme ma tour, je vacille. Je ne suis pas certain de remporter cette partie. Je croyais pourtant ma tactique infaillible. Grâce à elle, j'ai gagné tant de tournois, j'ai battu les grands maîtres. Pourtant, je ne pense pas que je pourrai vaincre le plus grand d'entre eux ce soir.

C'est une tactique surprenante. Je commence par perdre quelques pièces mineures. Mon adversaire se sent alors en confiance. La psychologie est presque aussi importante que la stratégie. Une fois l'échiquier dégagé, je peux alors utiliser mes pièces les plus fortes pendant que mon adversaire s'empêtre dans sa défense, gêné par ses pions. Je termine généralement par une combinaison de fous et de cavalier qui achève le roi adverse sans la moindre pitié.

Je sens arriver ma défaite et je me laisse aller à la rêverie. Je me revois, enfant, lors de ma première rencontre avec ce jeu. Je devais avoir onze ou douze ans à l'époque. Je rentrais de l'école en traversant un petit parc. Chaque jour, j'y voyais des joueurs d'échecs mais je n'avais jamais prêté beaucoup d'attention à ces couples qui me paraissaient d'un autre âge. Ou d'un autre monde. Silencieux, quasi immobiles, on aurait dit des automates. J'ai commencé à m'y intéresser le jour où j'ai vu ses yeux. D'un bleu très pâle, cristallin, ils m'ont hypnotisé au premier regard. Elle était debout, près d'une table de joueurs et suivait la partie avec attention. Toute de noir vêtue, ses traits étaient noyés dans la brume vaporeuse d'une écharpe de soie. Je me suis approché d'eux et j'ai regardé moi aussi. Mon premier contact avec les échecs. Mon premier coup de foudre.

Posément, mon adversaire recule son roi et le place sous la garde vigilante d'un fou. C'était le choix le plus logique, j'aurais agi de même. J'ai gagné un coup mais malheureusement, je ne sais pas quoi faire de cet avantage ; ou plutôt de ce délai gagné sur ma mise à mort. J'hésite entre poursuivre l'attaque, au risque de perdre une pièce supplémentaire et hâter ma chute, ou renforcer mes défenses dans l'espoir de glaner une partie nulle. Impulsivement, j'avance à nouveau ma tour. Echec. Je prends un risque énorme mais jamais jusqu'à présent cette technique n'a échoué. Mon adversaire plonge dans ses réflexions, je retourne à mes souvenirs.

Quand la partie fut terminée, les yeux bleus se sont éloignés. Elle n'avait pas prononcé un mot et pourtant j'étais sous le charme. C'est la voix du vieux qui m'a ramené sur terre.
— Elle est belle n'est-ce pas ? Toi aussi, tu as vu ses yeux, pas vrai ?
— Oui... euh... non... bafouillais-je
Le vieux me sourit avant de poursuivre.
— Les échecs, il n'y a que ça qui l'intéresse.
— Ah... je... si vous le dites...
— Assieds-toi, je vais t'apprendre.
Il venait de remporter la partie avec facilité. Son adversaire était parti à la recherche d'un partenaire plus proche de son niveau. Sans réfléchir, je me suis assis à la place laissée libre. Le vieux a alors commencé à m'enseigner les rudiments de ce jeu passionnant. Je suis revenu le lendemain et la place était encore libre. Ainsi que chacun des jours qui suivirent.

La reine. Comment ai-je pu l'oublier ? Je ne donne plus très cher de ma tour après cette bourde. La fin est proche cette fois. Je vais perdre mon premier match depuis des années. Il me reste quand même une petite chance. Si j'interpose mon cavalier, je sacrifie ma tour mais je peux espérer mettre mon roi à l'abri. Galope petit cheval et protège-moi ! Je me suis laissé distraire par mes souvenirs, ils vont me coûter cette victoire.

Il s'appelait Raoul. Il jouait dans ce parc depuis tellement longtemps qu'il avait oublié le jour où il était venu pour la première fois. Nous avons fait connaissance, petit à petit, pendant qu'il m'apprenait ses coups les plus brillants. J'ai commencé à disputer des parties moi aussi. Grâce à ses conseils, je restais invaincu mais j'étais loin de pouvoir le battre, aussi j'attendais avec impatience le jour où je pourrais enfin le défier. Les yeux bleus venaient régulièrement. Ces jours-là, je ne savais pas jouer. Son regard me faisait perdre ma concentration. Raoul m'a avoué un jour qu'elle le troublait lui aussi. Il évitait son regard.
— C'est pour moi qu'elle vient. M'a-t-il confié un jour.
— Pour les échecs ?
Il m'a regardé longuement avant de soupirer.
— Pour les échecs, si on veut. Les échecs c'est la vie sur un petit plateau. Un jour tu comprendras
— Vous allez faire une partie ?
— Quand je serai prêt, petit. Quand je serai prêt...
J'ai cru que ce jour ne viendrait jamais et pourtant... Je m'en souviens comme si c'était hier. Les yeux bleus sont arrivés, drapés de noir comme à leur habitude. Sans dire un mot, ils se sont installés devant Raoul. Avec beaucoup d'élégance, elle lui a laissé les blancs pour qu'il débute la partie. Raoul a commencé sa tactique habituelle. Sa technique infaillible, celle-là même que j'utilise aujourd'hui encore. Elle réfléchissait longtemps avant de déplacer ses pièces, Raoul en faisait de même. Il gardait les yeux obstinément rivés sur les cases de l'échiquier. Je savais qu'il cherchait à éviter son regard. Ce jour-là, j'ai vu Raoul en difficulté. Pour la première fois, ses défenses se laissaient déborder. Quand elle a commencé une attaque de la reine appuyée par un fou, Raoul a levé les yeux et a soutenu son regard. C'est à ce moment que j'ai compris que la partie était finie. Il l'a compris aussi, il serait mat en six coups. Il a pris son roi entre le pouce et l'index et l'a fait tomber doucement. Il a roulé lentement pour s'arrêter contre la reine noire. L'inconnue s'est levée et elle est partie sans un mot. Je la regardais s'éloigner, majestueuse, quand j'ai entendu un cri rauque derrière moi. Raoul venait de s'effondrer en emportant la petite table dans sa chute. Le roi blanc était maintenant couché dans la poussière. Le sommet de la pièce d'ivoire, légèrement taché de sang, se reflétait dans les yeux définitivement éteints de mon ami.

Il a sorti son fou, pour appuyer l'attaque de sa reine. Je tourne la tête vers le public. Je ne distingue pas grand chose dans la pièce mal éclairée mais je les trouve rapidement. Ils sont là, au milieu de la foule. Deux étincelles bleues. Ces yeux qui ont visité mes rêves d'enfant avant de hanter mes cauchemars d'adulte. Cet éclat froid et dur, comme deux morceaux de glace plantés au milieu d'une tête sans visage. Ces yeux qui sont venus pour contempler ma chute. Je prends mon roi blanc entre le pouce et l'index et je le laisse tomber sur l'échiquier. Je me lève pour quitter la pièce. Tout tourne autour de moi. Je m'effondre dans les ténèbres. Il fait si noir. Une lueur s'allume au bout du tunnel. Une lumière bleue.

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