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Echec

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Sophie Bricteux

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Ca n’a pas marché. Ce sont des choses qui arrivent.

Il y a des couples très bien, des couples beaux et heureux, qui finissent aussi par divorcer. Par se déchirer. Ca arrive. Il y a des âmes sœurs qui ne se rencontrent jamais. Des veufs et des veuves éplorés, incapables de continuer à vivre sans l’être aimé. Les solitaires, qui cherchent sans trouver. Les manipulés. Les abandonnés. Puis les foutus, les brisés.

C’est pas toujours beau, l’amour, il faut arrêter de se raconter des histoires. Pour la plupart des gens, c’est chiant. Pour quelques-uns, c’est dur. Tragique, même. Pourtant les plus belles amours sont celles qui sont impossibles. Personne ne veut l’admettre, or tout le monde rêve de connaître la passion au moins une fois dans sa vie, de jouer au Roméo, ou à la Juliette. Mais la vérité, c’est qu’à de rares exceptions près, aucun de ces doux rêveurs n’est capable d’assumer un tel amour, ni la fin qui va avec.

Je suis une de ces exceptions. J’ai vécu cette tragédie : ça n’a pas marché.

Il me faut aujourd’hui l’accepter. Dans ce bureau froid et sans vue, je signe quelques formulaires, la mort dans l’âme. Bien sûr, il va me falloir assumer ma décision. Je le sais. Ma vie va changer. Avais-je le choix ?

Elle avait déjà changé. Le jour où je l’ai rencontré. Que choisit-on ?

L’homme en face de moi a un regard sévère. Il me jauge, me juge, me condamne probablement avant même d’avoir pu entendre mon histoire. Il est de son côté, je le vois bien. Solidarité masculine : un classique, je suppose. Peut-être me prend-il pour une femme frivole, une séductrice machiavélique, je n’aurais peut-être pas dû mettre ce rouge à lèvre qu’il aimait pourtant tellement mais qui aujourd’hui me donne l’air d’une dominatrice arrogante, selon mon avocat. Moi je voulais juste me sentir jolie. Je me sens mal.

Qu’a-t-il dit, Lui ? Qu’a-t-il dit pour qu’aujourd’hui je doive porter la responsabilité de cet échec sur mes seules épaules ? Nous étions deux.

Il n’y aura pas d’arrangement à l’amiable, ça je peux tout de suite l’oublier, m’a dit l’avocat, un grand type jeune, à peine sorti de l’adolescence, il me semble que c’est sa première affaire de ce genre, ou sa première affaire tout court. Il semble ne rien comprendre, mais ça m’est égal. Je n’attends pas grand-chose de lui, je n’ai pas besoin de me défendre, j’attends que le temps passe. Je regarde par la fenêtre, je cherche un oiseau du regard, mais le ciel est gris, et vide.

Mon cœur aussi.

Ca n’a pas marché. Que puis-je y faire, à présent ? Je l’ai aimé si fort. Ca, personne ne peut le nier.

Ils ne veulent visiblement pas clôturer l’entretien. Ils ont des questions, encore des questions, auxquelles je ne comprends rien, et ils veulent des réponses. Mais cette vie qu’ils me racontent, ce n’est pas la mienne. Je ne reconnais pas mon histoire dans leurs mots froids et agressifs. Ils confondent tout.

Je ris, et mon rire les glace.

Alors je leur raconte notre rencontre. Une rencontre, c’est banal comme tout et merveilleux à la fois. Un moment qui se transforme déjà en souvenir, une page qui commence, une pierre à marquer, bien plus qu’une croix dans un calendrier : un changement d’état, irrévocable. C’était beau et c’était un mercredi d’avril, j’étais dans un bus, dans une robe bleue, dans mes pensées. La chance qui m’avait tant boudée semblait enfin m’avoir remarquée. Il s’était assis à côté de moi, m’avait souri. C’était le début de quelque chose, c’était aussi le début de la fin. Ca, je ne le savais pas encore.

Que choisit-on, dans le fond ?

La vérité, c’est qu’il me faisait rire, et qu’il me faisait chanter. Il m’a donné l’envie de me lever tous les matins, l’envie de rentrer après le boulot. Quand on vient d’aussi loin que moi, c’est pas rien. Il m’a donné l’espoir. C’est énorme. Il a rempli mes journées, rempli mon cœur, rempli mes pensées, je débordais de lui, tout était lui, j’étais enfin moi. A l’époque, la vie était douce. Enfin.

Avant lui je n’existais pas. Après lui, je ne suis rien.

Ca n’a pas marché, même si j’ai voulu y croire, même si j’avais tout organisé, tout prévu, tout rêvé. Je lui ai consacré ma vie, et que reste-t-il à présent ? Une décision. Je dois la tenir, aller jusqu’au bout, car la renier c’est renier ce que nous avons traversé, c’est refuser à nouveau d’exister.

L’homme en face de moi me demande combien de temps a duré notre relation, et je sens qu’il hésite sur ce dernier mot. Je réponds dix ans, simplement, et je vois bien qu’il ne me croit pas, il lance un regard sceptique à la femme qui, derrière son bureau, retranscrit mes déclarations d’un air enjoué. Je n’ai pas l’impression qu’elle comprend ce que je dis.

L’homme se penche vers moi, hausse le ton, dit que je mens, que la victime réfute toutes mes allégations, et ce mot victime me fait rire.

Ils ne comprennent pas.

D’un air las, l’homme me demande pourquoi. Mon avocat veut prendre la parole, il y a tant de raisons qui pourraient expliquer mon geste, mon passé, mes blessures, mes fragilités, je vois bien qu’il essaye de me trouver des circonstances atténuantes, mais la vérité est plus simple.

Ca n’a pas marché. Le manque d’expérience, sans doute, une dernière hésitation au moment fatidique.

Dix ans, deux mois, six jours : c’est ce qu’aura duré notre histoire, notre amour, notre passion silencieuse, notre attente douloureuse, ces moments privilégiés, dans le bus du matin, et celui du soir, presque tous les jours de la semaine, l’ivresse m’empoigne quand il monte, le manque m’assaille dès qu’il descend, chaque soir, chaque matin. Les émotions, les sentiments, et quelques frôlements épars, n’est-ce pas cela qui rend vivant ?

Je n’ai jamais manqué un rendez-vous. Je me suis rendue folle les rares fois où il n’est pas venu. J’ai été fidèle, mystérieuse, souriante, silencieuse : n’est-ce pas cela qu’il voulait ? Il m’a aimée. Il ne me l’a jamais dit, mais chacun de ses regards l’a exprimé. Nous n’avons jamais eu besoin de mots. Les mots auraient été dérisoires. Tout cela était bien trop grand.

Comment peut-il encore prétendre qu’il ne me connait pas ?

Un jour, il ne m’a plus regardée. Son indifférence a fini par me poignarder le cœur. J’ai trouvé ça juste d’en faire autant. La déesse de la justice porte un glaive, j’avais seulement un couteau de cuisine. Question d’époque, je suppose. J’ai pensé que ça ferait l’affaire, je me suis trompée. Ca n’a pas marché.

Le bus a dévié, la lame avec. Le peuple tel un seul homme m’a immobilisée, m’empêchant de l’approcher pour terminer ce qui avait été commencé. Le peuple qui va bientôt me juger. Il me semble qu’on ne peut pourtant pas être condamné deux fois pour les mêmes faits.

Mon avocat m’a dit que j’allais en prendre pour vingt ans. Vingt ans, c’est long et c’est court à la fois. J’aurai alors cinquante ans, je mettrai ma robe bleue et mon rouge à lèvre, et lui et moi on se retrouvera. Je sais déjà que ce jour viendra. Ce jour-là, ça ne ratera pas. Une balle pour lui, puis une pour moi. La prochaine fois, ça marchera.
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Eric Dubru · il y a
Bravo Fofie, juste un régal à lire
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Bill Pirretz · il y a
Poignant.
J'ai un peu peur.

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Eric Dubru · il y a
Fais gaffe mon bon Bill
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Virginie Havelange · il y a
Juste trop trop bien! J'attend le recueil avec impatience :)
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LECONOME · il y a
Bravo comme d'habitude
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