Échappée belle

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En compétition
Image de Été 2020

Elle est seule face à sa feuille blanche.
Elle tripote son stylo, ouvre et referme le capuchon : elle ne sait pas vraiment par où commencer.
Pourtant, la semaine dernière, quelle excitation après avoir envoyé sa lettre à la résidence Les Passiflores ! Mais aujourd’hui, c’est d’une plume timide qu’elle trace ses premières phrases.

Chère Marguerite,
Je suis très heureuse que vous ayez répondu à ma proposition. Depuis plusieurs semaines, comme beaucoup d’entre nous, je m’abreuve d’informations, toutes plus angoissantes les unes que les autres. Quand finalement les projecteurs se sont tournés vers les EHPAD, je n’ai pas eu de peine à imaginer la détresse dans laquelle, sûrement, vous vous trouviez, privés des visites de vos proches et figés par la peur de succomber à ce virus inconnu.
Alors j’ai pensé à ma grand-mère, qui nous a quittés il y a 2 ans. Je me suis demandé comment elle aurait vécu cette période, et ce qui aurait pu la soulager. Elle a passé les dernières années de sa vie à la résidence Les Passiflores et y a été très heureuse.

Elle s’arrête un instant sur cette dernière phrase, se demandant s’il ne s’agissait pas là d’un doux mensonge. Bien soignée, évidemment, très entourée, toujours, mais heureuse ?
Elle se revoit, poussant la grille de la résidence, avec, enserrant sa poitrine, un poids qui devenait chaque fois un peu plus lourd. Elle retrouvait sa grand-mère dans la salle commune, assise dans un fauteuil, les yeux dans le brouillard, l’esprit vagabondant à bicyclette sur les routes de campagne de son enfance. Quand elle s’approchait d’elle, qu’elle reconnaissait sa petite-fille, le voile se déchirait et un soleil d’été irradiait son regard :
— Tiens, mais voilà ma minette !
Le poids dans sa poitrine s’envolait comme un ballon dans le ciel et elle fourrait son nez dans le cou de sa grand-mère, juste dans le pli, à l’endroit le plus doux. Alors sa grand-mère riait comme une enfant qu’on chatouille.
S’il faisait beau, elles allaient à pas minuscules faire un tour dans le jardin. La discussion était décousue, entre les vaches qu’il fallait garder, on ne pouvait plus faire confiance à Bobby, le chien de la ferme, et la vieille voisine, qui lui avait rendu visite la veille, et qui pourtant, la pauvre, était clouée au lit depuis des semaines.
Après quelques mètres, elles s’asseyaient sur un banc :
— On a fait une sacrée promenade aujourd’hui, pas vrai ?
Alors elle ajoutait, comme si elle quémandait une gourmandise :
— Dis, tu me récites un poème ? La maîtresse t’en a bien appris de jolis ?
Grâce à sa grand-mère, bien après l’école primaire, elle connaissait encore par cœur Jacques Charpentreau et Maurice Carême.
Puis elles regagnaient la chambre et là, comme si elle comprenait que leurs chemins allaient bientôt se séparer, les yeux de sa grand-mère prenaient la couleur d’un ciel d’orage. Un éclair de lucidité la ramenait dans la réalité, faisant brutalement s’écrouler le monde de souvenirs dans lequel elle était réfugiée :
— Je ne peux même pas t’offrir à goûter...
Le poids dans sa poitrine devenait si lourd qu’elle était prête à exploser.

C’est en souvenir de ma grand-mère que j’ai proposé de correspondre avec les résidents qui en auraient l’envie. Je suis donc ravie de faire ainsi votre connaissance grâce à cet échange épistolaire.
Vous m’écrivez que vous avez 92 ans, que vous être une ancienne institutrice, et que vous avez quitté votre maison il y a 6 mois, à la suite d’une chute et d’une rupture du col du fémur : vous n’avez donc pas connu ma grand-mère. Pourtant j’ai l’intuition que vous auriez eu beaucoup à partager.
À mon tour de me présenter. J’ai vingt et un ans. Je suis une étudiante en droit à Bordeaux et ma famille habite en Bretagne. Alors vous comprenez que ma proposition d’échanges de lettres est un peu intéressée ! Comme vous probablement, je m’ennuie loin de mes proches, et même si je communique beaucoup sur les réseaux sociaux et que j’essaie d’étudier le plus sérieusement possible, je trouve le temps bien long. Paradoxalement, je sais qu’attendre votre réponse m’aidera à patienter...
Avec toute mon amitié.

— Vous avez du courrier !
C’est Lucile, l’aide-soignante, qui s’approche de Marguerite, alors qu’elle s’est presque assoupie dans un des fauteuils de la salle commune.
Une lettre, avec l’adresse écrite soigneusement à l’encre bleue. Une lettre manuscrite, comme on n’en reçoit plus.
Marguerite la saisit le cœur battant et la glisse dans la poche de sa jupe plissée, comme une adolescente dissimulerait un billet d’amour. Les commères qui lorgnent sur la scène depuis tout à l’heure en seront pour leurs frais : elle attendra d’être seule dans sa chambre pour ouvrir la lettre.

Marguerite est seule face à sa feuille blanche.
Elle tripote son stylo, ouvre et referme le capuchon : elle ne sait pas vraiment par où commencer.
C’est d’une plume timide qu’elle trace ses premières phrases, se décidant finalement pour le récit de son enfance.
Si sa fille savait... Depuis le temps qu’elle lui demande d’écrire ses souvenirs pour ses arrière-petits-enfants.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je raconte ?
— Enfin Maman, une vie, quand elle est aussi longue que la tienne... Elle est remplie de petites histoires qui sont autant de parcelles de la grande Histoire !
Sa fille lui avait même offert un cahier, que Marguerite avait rangé au fond d’un placard sans y toucher.
De toute façon, sa fille n’en saura rien. Ces lettres sont un secret.

11 h 30 : c’est l’heure de descendre à la boîte aux lettres. Elle se recoiffe, enfile une veste et des chaussures. Il n’y a que trois étages à descendre et pratiquement aucune chance de croiser qui que ce soit, mais elle se prépare comme pour un rendez-vous.
Elle sait que le facteur ne passe plus tous les jours. Pourtant on dirait qu’il a deviné combien ces lettres sont importantes : les réponses de Marguerite lui arrivent avec une régularité de métronome, tous les quatre jours. Elle descend quand même à la boîte aux lettres tous les jours : on ne sait jamais.

Et puis un jour, sans crier gare, la boîte aux lettres est restée vide. Elle descend chaque jour vérifier, mais sa main ne rencontre au fond de la boîte que le froid du métal. Marguerite s’est tue et cette pensée la glace.
Après avoir fini par se convaincre que ce ne peut plus être un simple retard du facteur, elle se décide à décrocher son téléphone.
— Les Passiflores, Lucie, à votre service.
— Je viens... euh... je voudrais prendre des nouvelles : Marguerite, comment va-t-elle ?
— Marguerite ? Elle vient de tomber malade.
— Malade ?
— Oui, elle s’est mise à tousser, il y a deux jours. Depuis, elle lutte. Elle est très courageuse, vous savez.
— Je peux lui écrire ?
— Bien sûr, je lui lirai votre lettre.
— Et si... Vous me préviendrez ?
— Bien sûr, ne vous inquiétez pas, je vous préviendrai.

Elle est seule face à sa feuille blanche.
Elle tripote son stylo, ouvre et referme le capuchon : elle ne sait pas vraiment par où commencer. Quelle inspiration pourrait redonner du souffle à Marguerite ? C’est d’une plume timide qu’elle trace les premiers vers du poème de Boris Vian :
L’évadé
Il a dévalé la colline
Ses pieds faisaient rouler des pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie
Il respirait l'odeur des arbres
Il respirait de tout son corps
La lumière l'accompagnait
Et lui faisait danser son ombre
Pourvu qu'ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil
Les canons d'acier bleu crachaient
Des courtes flammes de feu sec
Pourvu qu'ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l'eau
Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu'ils me laissent le temps
Il s'est relevé pour sauter
Pourvu qu'ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L'a foudroyé sur l'autre rive
Le sang et l'eau se sont mêlés
Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil
Le temps de rire aux assassins
Le temps d'atteindre l'autre rive
Le temps de courir vers la femme
Il avait eu le temps de vivre

Tous les jours elle descend fouiller sa boîte aux lettres. Tous les jours, c’est le silence de Marguerite que lui renvoie la cavité. Un silence qui annonce la tragédie.
Pourtant elle ne se résigne pas à décrocher son téléphone, à rappeler la résidence. Tant que personne ne l’a formulée à voix haute, la terrible nouvelle n’existe pas. Marguerite est toujours vivante.

Chère amie,
J’ai toujours cru au pouvoir des mots. J’ai toujours pensé que les mots pouvaient sauver des vies.
Aujourd’hui, je suis sur le balcon. Je sens le soleil sur ma peau, le vent frais qui soulève mes cheveux. Les nuages font la course dans le ciel. Dans le jardin de la résidence, je verrai bientôt fleurir les passiflores, ces fleurs fascinantes et paradoxales, dont les pétales et le pistil si délicats rappellent la violence de la passion du Christ.
Lorsque votre lettre est arrivée, j’étais sur le point de lâcher prise, de me laisser glisser tout doucement. Mais grâce à vos mots, je me suis échappée. J’ai faussé compagnie à Charon qui, en quelques coups de rame, voulait me débarquer sur l’autre rive.
C’est ma dernière échappée. Je sais bien qu’elle ne durera pas. Mais j’aurai quand même encore le temps. Le temps de boire à ce ruisseau, le temps de porter à ma bouche deux feuilles gorgées de soleil, le temps de rire aux assassins, le temps d’atteindre l’autre rive. Le temps de courir vous écrire :
Merci.
Marguerite

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Gaelita Primavera · il y a
Quelle émotion me submerge en lisant cette amitié! Quel beau lien que celui d'une petite fille et de sa grand mère. Merci de m'avoir fait penser aux goûters de mon enfance. Merci.
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Magali Clairgeau · il y a
Votre texte m'a beaucoup touché. Vos mots sont justes, simples, vrais et remplis de tendresse. Merci!
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Gina Bernier · il y a
Une correspondance qui fait chaud au coeur.La correspondance d'une jeunette et parfaite inconnue peut rendre l'envie à une personne âgée de continuer sur le "chemin", coincée dans un EHPAD. Les souvenirs de la grand mère lui reviennent en mémoire car elle était sa "petiote" qui lui rafraichissait sa vie passée le temps d'une visite....Que mettre dans ces lettres autant pour l'une que pour l'autre?Bénéfiques pour les deux; Joli et j'aime
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Joan · il y a
Une nouvelle sensible que J'ai largement appréciée.
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Françoise Desvigne · il y a
Beaucoup d'émotion, joli texte !
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Keith Simmonds · il y a
Une merveilleuse plume pour évoquer, avec tant d'émotion et de sensibilité, cette histoire qui ne cesse de nous prendre aux tripes ! Une invitation à venir découvrir “L’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Un grand merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Joëlle Brethes · il y a
J'ai la larme à l’œil en terminant votre texte... Bravo !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Beaucoup d'émotion dans ce texte . Vous évoquez également le pouvoir des mots . La thérapie par l'écriture est ici bien évoquée. Un texte qui me parle .
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Guy Bellinger · il y a
Un texte qui vous colle les larmes aux yeux. C'est très beau. Aussi beau que le poème de Boris Vian.
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Roxane Soixante-treize · il y a
Beaucoup d'émotion en vous lisant. L'écriture est naturelle, pleine de sensibilité et de justesse pour décrire ces âges de la vie que tout sépare, sauf, parfois une certaine fragilité en réalisant la vie devant soi, qui n'est pas tout-à-fait encore, et celle qui fut, et qui, doucement, s'en va.

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