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Eaux 

-         Regarde, regarde, Poissonlui, on a reçu une nouvelle carte postale ! Là, là sur la vitre. Mais regarde donc !

-         Oui, dit-il mollement, je vois. Ah, c’est encore la mer. Décidément, ils ne nous envoient que des photos de la mer, à croire que c’est leur unique préoccupation.

-         Tout de même, faut reconnaitre que c’est beau, si beau, dit Poissonnelle dans un soupir. Tu vois, là ce sont les fonds de Port-Cros, un petit paradis marin.

 Poissonlui et Poissonnelle habitaient dans un petit aquarium relégué sur le sol dans un coin du salon. Ils avaient eu leur temps heureux quand, tout fraichement offerts aux enfants, ils faisaient l’objet d’attention, de petites douceurs apéritives. Hélas, les fêtes de fin d’année avaient pris fin et les visites des enfants aussi. Les parents persistèrent plus longtemps et ils venaient frapper de l’index sur la vitre quand ils passaient devant les poissons. Deux jolis poissons rouges, ordinaires et résistants. En effet, ils survécurent aux changements d’eau plus rares, à la nourriture insipide jetée épisodiquement sans un regard. Le moindre intérêt des humains les lia dans leur univers liquide et clos.

 Ils s’étaient rencontrés dans le grand réservoir de l’animalerie où ils vivaient depuis leur arrivée en camion de l’écloserie. Ils avaient été effrayés, bousculés, entassés, sortis de l’eau brusquement avant d’amerrir dans ce bassin anonyme du magasin. Ils s’étaient retrouvés des milliers dans si peu d’espace ! Une foule de fantômes rouges, jaunes, orangés. Toutes les nuances étaient représentées dans les voiles languides de leurs queues. Mais, peu d’entrain, peu de vie dans cet univers où mangeaient d’abord les plus gros, les plus rapides. Poissonlui avait aperçu plus d’une fois la jolie demoiselle empanachée d’écarlate ; mais elle se cachait la plupart du temps, tentant de grappiller quelques miettes oubliées. Il était assez costaud Poissonlui, assez fort pour passer devant de plus petits que lui et atteindre les granulés délivrés par une machine idiote et bruyante. Il n’était pas courageux, non, mais la nature l’avait doté de nageoires musclées et d’une arête dorsale bien forte. D’un naturel pacifique et tranquille, il ne recherchait jamais la bagarre, fuyait toute confrontation ; il n’était pas en compétition avec les fiers-à-nageoires qui régnaient sur l’aquarium. Un jour, Poissonlui repéra sa belle dans un recoin, quasi-immobile depuis la veille. Seules les branchies de Poissonnelle frissonnaient afin de lui délivrer le minimum d’oxygène. Rester là, invisible aux yeux des brutes qui n’hésitaient pas à s’entredévorer pour quelques privautés. Rester là, observer les autres et se maintenir en vie malgré le manque de vagues, l’absence de récifs. Elle était tapie dans l’ombre quand elle remarqua les allers et venues de ce poisson soleil, gaillard mais peu agressif. Oui, il la regardait, elle qui essayait de disparaître. Mais que faisait-il ? « Il m’apporte de la nourriture dans une jolie bulle d’air ! ». Jamais on ne lui avait fait pareil cadeau, jamais un de ces codétenus n’avait eu la moindre intention à son égard. « Et lui, ce balourd, il m’offre un quart de granulé ! » Poissonnelle (car c’est ainsi qu’il l’appela) fut ravie de ce geste, attendrie par ce mâle rond et maladroit. Oui, il lui offrait à manger, mais il s’y reprit à plusieurs fois, car sa bulle d’air était difficile à diriger. Son paquet cadeau avait tendance à remonter et de nombreuses autres femelles le convoitaient : des maigres, des décolorées, des trop dodues. Non, son offrande était pour Poissonnelle, cette jolie poissonne aux nageoires délicatement ourlées, aux écailles dorées et aux yeux pétillants. Alors, courageusement il chassa les importunes d’un petit coup d’opercule, juste assez pour qu’elles s’éloignent. Il ne s’agissait pas, non plus, d’alerter les mâles forts et alertes qui risquaient de repérer son manège et de réquisitionner la nourriture.

Poissonnelle goba le granulé. Elle rosit légèrement et octroya à Poissonlui (car c’est ainsi qu’elle l’appela) une petite bulle d’air en forme de reconnaissance. Désormais, c’est très régulièrement que Poissonlui vint rendre visite à Poissonnelle. Elle accepta même, en sa compagnie, d’aller faire un petit tour, d’abord au fond du bassin, puis, peu à peu, plus haut, plus à la lumière.

Ils devinrent inséparables ; ils s’aimaient. Le bonheur devait lutter contre la multitude habitant ce bassin, mais il était possible si on était vigilant.

Vigilante, observatrice, elle l’était, Poissonnelle, et aussi rêveuse. Ses songes la portaient au-delà des frontières invisibles de son bassin, il lui restait des brides de sa vie d’autrefois. Rien de précis, mais une idée de grandeur, de mouvements d’eau, de ciel au-dessus de la tête et de paysages insoupçonnés sous son ventre d’argent. Elle avait vécu différemment un jour du temps passé, pas elle vraiment, mais ses ancêtres, ceux qui l’avaient précédée.  Elle le sentait. Il y avait dans le tréfonds de son corps des émotions à fleur d’écaille, des sensations d’immensité et de liberté.

Quand elle en parlait à Poissonlui, il la trouvait si délicate, plus attachante de jour en jour. Et même si les rêves de Poissonnelle lui étaient inaccessibles, il l’aimait encore plus de nourrir de telles pensées. Lui était pratique : il fallait manger sans se faire manger.

Neptune veillait sur leur bonheur car ils furent capturés ensemble par le vendeur quand des parents décidèrent d’offrir à leurs enfants un couple de poissons pour Noël. Depuis le temps qu’ils en réclamaient. « Deux poissons, un rouge et un jaune et on s’en occupera tous les jours, promis ! » Les enfants tinrent leur promesse et prodiguèrent moult soins aux poissons pendant quinze jours. Puis, ils se lassèrent de leur silence, de leurs promenades répétitives, de leurs mines semblablement inertes. Les enfants ne savaient pas décoder la forme de leurs bulles d’air, l’inclinaison de leur nageoire dorsale, ni les ballets incessants que Poissonnelle et Poissonlui inventaient l’un pour l’autre.

Au printemps, l’aquarium fut déplacé sur une petite table basse au fond du salon, on regardait moins les deux poissons, on ne se divertissait plus de leur vie apparemment uniforme. Petit à petit la vitre du petit bassin servit à afficher la liste des courses, puis elle ne reçut plus que des notes futiles et vite oubliées. Jusqu’à la première carte postale estivale : une jolie carte de Corse qui montrait la mer et une côte escarpée. La photo avait été placée face contre l’intérieur de l’aquarium par la mère de famille, un peu culpabilisée par l’abandon des poissons. Merveilleuse idée, qui nourrit les rêves de Poissonnelle. Elle pouvait enfin voir ce qui l’avait toujours attiré. Elle pouvait visualiser ses pensées intimes, ses ressentis immémoriaux. La mer, c’était cela son idéal, son but à atteindre désormais. Poissonnelle n’osa s’en ouvrir tout de suite à Poissonlui. Mais quand une autre carte postale vint s’ajouter à la première, exposant la côte méditerranéenne de Fréjus et une autre encore montrant le site de Port-Cros, la poissonne en discuta avec Poissonlui : « Il nous faut partir, aller dans notre milieu naturel, j’en rêve depuis toujours. Regarde ces fonds marins, ils nous attendent. »

A partir de ce moment-là, les deux poissons réfléchirent et essayèrent de planifier leur évasion, leur grand départ vers l’eau immense de la Méditerranée. Ils observèrent alentour en sautant au-dessus de la surface, mais rien ne ressemblait à une route quelconque vers la mer. L’environnement était sec, loin de tout ruisseau, de toute rivière menant au paradis aquatique tant espéré. Poissonlui n’était pas téméraire mais il partagea le projet de Poissonnelle par amour pour elle. Il essaya d’imaginer comment parvenir à s’échapper.

Il entreprit de bricoler le petit scaphandrier couché dans le gravier du fond pour l’inverser dans sa fonction : être lesté d’eau et étanche à l’air. Ils pourraient s’évader en se confinant à l’intérieur. Mais une fois réalisé, le scaphandre ne pouvait plus être bougé tant il était lourd de toute l’eau contenue. 

Poissonnelle et Poissonlui essayèrent ensuite de réparer la petite épave du décor aquatique. Une fois remplie partiellement d’eau, la petite barque permettrait de naviguer sur un cours d’eau. Mais quel cours d’eau et comment l’atteindre en partant de l’aquarium ?

La réalité de leur enfermement, la difficulté de se déplacer forçaient leur rêve à faire moins parler de lui mais il persista dans les esprits des amoureux. De temps en temps il refaisait surface, et, telle une onde d’eau venait heurter les berges de leurs désirs.

L’hiver arriva, l’aquarium de la maison se retrouva par terre, délaissé, ses habitants ne survivant seulement de miettes de nourriture et d’une eau renouvelée de temps en temps ; plus un regard, plus de petits coups frappés à la vitre. L’univers rêvé des deux poissons demeurait inaccessible et la mer hors d’atteinte jusqu’au jour où une rupture de canalisation répandit dans la maison une inondation salvatrice. L’eau coulait à grand bruit, promesse de larges horizons. Elle montait doucement, elle gagna la surface du bocal et celui-ci se mit à flotter. Alors Poissonlui et Poissonnelle se mirent à aller d’un côté à l’autre pour le faire tanguer, tant et si bien que l’eau finit par envahir la prison transparente. L’eau libre et l’eau recluse se mélangèrent, les deux poissons filèrent. Il ne leur restait plus qu’à se laisser porter. Leur seul souci était de maintenir l’un près de l’autre. Ils étaient légers et les courants d’eau furent attentifs à ne pas les séparer. Après avoir sauté dans un grand collecteur, ils furent portés sur des kilomètres en aval. Ils connurent le ruisseau, la rivière puis le fleuve.

Ils descendaient, descendaient et leurs cœurs se gonflaient d’amour et de joie. Il leur fut ainsi plus aisé de flotter et d’atteindre enfin la Méditerranée.
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Lolanou · il y a
La liberté n'a pas de prix !
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Miguel · il y a
Ah! Les contes. Très réussi K-TY et très original. J'aime quand les histoires d'amour finissent bien. Bises.
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K-TI · il y a
Merci Michel pour tes compliments, c'est très gentil. Bises à toi et à très bientôt j'espère. Cathy
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Solthyr · il y a
J'adore ! C'est tendre et original ! Et si bien écrit !!!!!
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Chr · il y a
superbe conte aquatique, qui se termine bien, il ne manque qu'a créer une petite famille
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