Eau-forte

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Porteur d'encre. Et garçon de café  [+]

Je revois comme chaque jours mon frère, lever les yeux sur la lame face à laquelle il sent l'acier se tenir, maîtrisé. Je n'y aurais vu que mon fade reflet d'homme. A lui, sur son visage, cette lame trace une bande de lumière. Tout autour, la pénombre est dominante. Depuis le fanal vert, l'odeur du feu de poivre pénètre les bois, les tentures, les tapis. Les fenêtres bleues nous gardent dans le travail tardif.

A moi, la plume, le papier, le boulier et l'ombre. Mon élément. Ma tâche : la mise en ordre administrative et comptable. L’équilibre des chiffres, les balances exactes. Mes lunettes d'un métal quelconque, mon habits de petite main. A lui, son œil affiné, ses dentelles, son chapeau rond, toute la lumière. Celle du faisceau réfléchit par l'habile chemin de miroirs, partant d'une infime source plus en hauteur, pour venir se rependre entre l'arme et la pupille. La poussière est conviée à venir servir la mise au point. Une création de notre père. Je n'ai jamais vu la lumière venir mourir ainsi devant mon œil.

Trois marchands, sont installés au bas du promontoire. Du thé noir leur est servi. La patience est de mise. Mon frère est assis en surplomb, quelques strates d'estrades posées les unes sur les autres, parachèvent le tableau et le cadre. Il est élevé par ce faisceau, et les marchand au bas se soumettent à l'expertise. Ainsi mon frère travail. Le silence les contemplent.

Il tient dans un morceau d’étoffe le tranchant, et d'une main légère, le manche. Il vois, la ligne de trempe, la vague du composite qui se déroule. Mer calme ou agitée ; elle doivent être unanimes. Juste au dessus d'elle, la gouttière, logement du vide, et le replis salutaire du guerrier sur le champ. Place de la chaire. Retrait de matière, régulier, utile par son absence. Le dos de la lame est de même parcouru d'un œil qui respire, prend dans son souffle propre la froideur. Le dos est la colonne, la voûte, la force, la gageure de la frappe, qui permet de fendre depuis l'autre face effilée ; Le tranchant, testé à la pulpe du pouce. Un fil de rasoir, remonté avec une infinie précaution jusqu'à la pointe, puis relâchée ; le poids reposant sur la main tenant le manche au plus près de la garde, invoquant l’équilibre. Trois doigts inspectent les arrêtes latérales, se rejoignant en biseau.

La lumière réapparaît une dernière fois vivement. Là, l’ensemble est habillé entièrement, par un recul franc. Puis, le petit employé du protocole s'avance tenant le fourreau de magnolia qu'il avance jusqu'au dernier taquet.

Généralement, mon frère et les marchants échangent quelques considérations sur le travail effectué par les disciples. Toujours, parfaitement exécuté, selon les règles et le savoir-faire de la maison. Du thé leur est de nouveau servi. S'en suit la seconde partie du travail et l'inspection de la soie recouverte d'une double coque de magnolia et d'une peau de requin bleu, gainé d'un laçage de cuir, tressé pour le combat. Enfin, le tsuba est inspecté avec précision. Il tient à la fois de l'utile garde afin de parer l’éventuel coup de taille; mais également de sculpture, d'ornement unique, dédié à l'art du combattant, à l'art du sculpteur, au styles mêlé, de la connaissance du feu, de la forge et du sang. Mon frère est passé expert dans l'art du tsuba, de manière plus avancée encore que dans celle de l'alliage. Le tsuba prend la forme et la figure d’éléments divers, d'esprits, de guerriers, d'animaux totémiques, de visions de natures. Mer féroce ou rochers invoqués à la manières de digues de secours ; feu de fureur, étendues d'eau calmes ; bœufs placides ou dragons enroulés, le regards fixe vers le fil du rasoir ; divinités shintoïstes ou serpents sorciers, démon perturbateur ou oiseaux monstrueux ; homme à bec, long nez rouge, fantômes ou demons.

Un mot qui raisonne, et l'un des disciple vient récupérer le sabre pour l'envelopper dans son lit de coton, scellant le travail de mon frère. Les marchands entre eux échangent quelques paroles encore, puis s'inclinent, très généralement sans plus de palabres. Ils sont invité à se retirer, souvent, alors que le thé fume encore. Ainsi la pièce s'est vidée.

Une fois la porte close sur les marchands, mon frère à basculé sa tête en arrière, au plus loin du faisceau de lumière et fermé les yeux dans l'ombre. L'employé du protocole, près la porte, à omis de retourner le premier miroir. Je pourrais me lever et faire pivoter sur son axe l’anse de bois. Mon frère demeure en bascule durant un temps. Sa barbe blanche est transpercée par la chaleur autour de laquelle dansent les éléments de poussière. Tout cela parait pouvoir s'embraser, comme un feu de paille sèche. Sa peau parcheminée sur son cou pourrait prendre ensuite facilement. Son estrade est propice, elle paraît, au bûcher. Son corps dans la lumière, sa tête inclinée dans le sombre, l'image de l'orée de la mort tranchante, me fait l'effet d'un conte. L'une de ces historie de tsuba. Oui. voilà la sculpture qui ornerais celui de mon sabre, l'image d'une légende, celle du frère occis, par la lumière elle même, coupé en son artère vitale par un jeu de miroir, découpé mais solidaire en même temps. Nul tranchant, pas de sang, mais la coupe nette du fil du jour, un rayon du soleil dans un crépuscule froid.

La porte grince de nouveau et l'employé du protocole passe son corps chétif dans l'embrasure. Il vois, mon frère dans la douleur. Il comprend, que la lumière le corrompt, puis il fait pivoter sur son axe l'anse de buis, plongeant d'un coup la pièce dans la pénombre.

Mes yeux se font à l'obscurité. Je vois mon frère se lever, descendre les marches aidé du jeune employé. Il passe la porte pour disparaître derrière la paroi de papier. La lumière d'une lanterne se fait et les accompagnent vers la bibliothèque. Je reste là, encore un moment. Mon travail pour la journée se termine. Mon livre se referme. J’attends que le bleu disparaisse. Je le préfère au noir, ce bleu d'hiver, de la fin des temps.

— Je dois avouer que j'ai de plus en plus de mal à définir les aspérités infimes sur le tranchant. J'ai du mal à discerner aussi le touché du cordage, le tressage, son motif. Autrefois il me suffisait d'empoigner le manche et je parvenais à discerner les lieux précis ou l'imperfection se situait. Je sent, toujours, heureusement, l’équilibre qui fait défaut. Le sabre d'Homushi, celui de tout à l'heure, le dernier, était parfaitement réalisé sauf une accroche sur la sculpture du tsuba. Une trace de lime ferait l'affaire. Mais ce fut difficile... J'ai trouvé. Mais ce fut difficile.

Mon frère se tient en tailleur, un thé fumant devant les genoux. Il parle à voix basse, la tête inclinée, les yeux plissés. Sa barbe, lentement, remue, tandis qu'il palabre. Le compte rendu de ses travaux est le rituel que nous opérons en chaque fins de journée. Notre père en faisait de même lorsque nous étions enfants. Avant cela, comme nous, dans sa jeunesse il avait été à l’œuvre, lui à la forge, son propre frère à l'administration.

Il est l'artiste, le forgeron. Il est devenu maître reconnu dans l'art de la confection du katana. Pour ma part, si je connais chacune des lignes de bilans de chacune des années, depuis le premier coup de marteau autour du milieu du dix-huitième siècle, si je peut établir avec exactitude l'ensemble des pièces d'outillage utilisées par nos sept apprentis, si je peux décrire le stade d'avancement théorique et pratique de ces derniers, si je connais chacun des recoins de cette maison, je ne suis reconnu de personne. Si ce n'est par les employés estimés du lieu, et par la mémoire de mon père. Mon frère, sa toute érudition dépasse les frontières même de la région. Des gens de Tokyo viennent régulièrement en visite pour suivre l'avancée de la confection de leurs armes. Si nous vivons dans la même maison, il demeure dans la lumière et mon propre élément est l'ombre. Mais il reste mon élément.

— Mon frère, tu dois savoir que je perd peu à peu mes facultés de regard sur le travail qu'effectue nos apprentis. Or, peut être l'a tu compris, tout au moins je l’espère, qu'aucun d'eux encore n'est capable de placer son ouvrage au niveau de la réputation de notre maison et de l’héritage de notre estimé père. Ce n'est pas sans m’inquiéter. Aussi il nous faut prendre nos précautions. Je ne serais pas éternel, et bien avant ma disparition, mon discernement se sera étiolé, peu à peu. Tu va noter, ce que je vais te dicter. Est tu prêt ?

Je prend en patience cette voix qui raisonne, qui m'invective, qui a pris le dessus au fil du temps, sur notre temple, notre maison. La mémoire de notre père.

— Note : Cette maison qui a traversé les décennies, presque les siècles entiers en nombre, doit se séparer de son ouvrage le plus fièrement abouti. Car le maître forgerons Yu Iro, n'est plus en capacité...

J’écoute mon frère user de la voix solennelle, la même qu'a un jour proféré notre père, lui même digne de la porter, pris de même dans la clarté. La voix de l'ombre n'exprime rien. La voix dans l'ombre se tient tapie, là, a chiffrer, a traduire pour l'archive, à transcrire les mots choisis dans un délié d'actes morts-nés. La voix s'exerce, l’éloquence se travaille, à force de pratique. Alors que la graphologie se perd, dans un dédale de traces d'encres, de papiers poussiéreux, prenant masse et poids, encombrement et lamentation, demandant soin constant, consultation, précaution. La voix est une cascade vivante, elle se dévide en tout instant, sans jamais se lester de trop de son élément, qui en sa base poursuit sa route, endiguée d'abord puis peu à peu libre, faisant un lit que d'autre prennent soin — roches, terres, végétaux — de bâtir pour son aise. La cascade est une hauteur, par excellence. Elle est la définition même du surplomb, de la brillance, de la sauvagerie du don et du talent. Elle est fertile, salutaire. S'il est la cascade, je suis le plancher de son fracas, seul lieu inexploré de sa magnificence. L'endroit exact ou le bouillon, de tout temps s'abat, aveugle et puissant.

—... Décidons d'organiser une réunion de famille au complet afin de décider du sort de notre grande entreprise, dont chacun pourra présenter candidature dans le but de poursuivre les enseignements de nos disciples. Un chemin nouveau doit être tracé afin de parvenir à placer le nom de notre clan...

Tandis que je l’écoute, je revois notre enfance. Nos balades ensemble, nos jeux dans les forêts alentour, nos courses le long des chemins. Nos planques dans les cultures, nos balades innocentes. Nos silences en retours... Le poids de la gravité. La stèle de pierre auprès de l'entrée du domaine, notre passage régulier. Le père de notre père, écrasé sous le sabre d'un ronin. Ce sabre forgé de sa main et payé de son tranchant imparfait. Cette dette que je note scrupuleusement dans mon livre, chaque fin d'année, à chaque bilan. La dette de commerçant, de l'acheteur que je sais exister. Ce qui pousse mon frère aujourd'hui à abdiquer en hâte. L'inconscient qui travail celui des ancêtre. J'y crois et je sais, qu'aujourd'hui, c'est ce qu'il entend en lui. Lumière de la famille, il est vulnérable. Ombre de l'ombre, je suis seul témoin de sa faiblesse.

—... Aussi, nous retirerons-nous, suite à cet événement, accompagnant la mémoire de notre père, dans l'un des monastère environnant notre Hokkaido natal. Nous aurons ainsi l'occasion de mettre en ordre nos réflexions...

J'ai noté cette dette, par écrit. Lui s'en sert en mémoire, comme balise. Mais il est une injure que cette ligne de compte. Ces Ronin qu'il nous faut servir depuis des temps reculés. Les maîtres de samouraïs passent encore, payant comptant, restant corrects. Ces Ronins. Vagues peau de lâches parcourant les prés, mendiants, à peine debout, Honteux de n'être plus des chiens. Je hais ces pourfendeurs. Il nous faut effacer cette ligne. Je le sais depuis un temps, depuis que mon bras est capable de porter l'outil et la lame. J'ai imaginé encore mille fois le sabre parfait, selon l'ordre de l'alliage, le motif, la tresse de cuire épaisse, la ligne de trempe bien droite et effilée, une gouttière régulière, une lame telle le fil d'un rasoir. Elle devra couper en deux en partant du sommet du crane, pour mourir sur la terre ou la roche, peu importe, au risque de la fendre, mais elle devra passer, les os un à un, par le bras le plus puissant, que la vengeance actionne.

—... C'est dans un soucis de transparence que je vous fait acte de cette trace malheureusement déplorable sur nos mémoires, de l'acte de barbarie d'un Ronin, qui, comme vous le savez, occis notre aimé parent, un soir d'hiver 1881....

Pour une arme mortelle, il faut une composition particulière. La marque de la mort doit être entièrement l'habit, du fourreau à l'estoc, du pommeau à la garde. L'arme doit être celle de l'ombre. Oui, c'est cela, la lame vengeresse doit apparaître de l'ombre et occire. Nulle lumière ne doit y porter son reflet. Une lame noire. Ou mieux encore... Une lame bleue. Bleue comme la nuit. Comme la fin des âges...Oui ! Nous devons décider de...

—...Aussi décidons nous d'effacer cette dette de nos tables. Ainsi, apaiser l'âme de notre défunt père. Pour cela...
— Mon frère ?
Un silence rompis le flot continu des paroles... La pièce entra dans un lieu statique ou seul la tête du forgerons Yu Iro bougea.
— M’interrompt tu, mon frère ? Alors que que je te dictais ?
— Je... Nous décidons d'effacer?
— Laisse moi donc poursuivre. Tient toit prêt.
Sa tête se retourna à nouveau vers le sol, ses yeux clos de nouveau.
— Et note : Pour cela, nous fabriquerons un Katana, d'une alliage que je confectionnerais moi même, comme dernière œuvre de ma carrière. Lame que nous vous présenterons lors de notre prochaine réunion, et qui tiendra lieu de stèle nouvelle, d'objet de mémoire, inoffensif car le fourreau, sera scellé à son habaki, verrouillé, à jamais. Nous organiserons...

Je revois sa nuque, penchée vers le sol. Je revois ce fil de lumière, à nouveau penché sur lui. Je l'imagine, encore, une part dans la clarté, l'autre dans les ténèbres. Alors, il a tout. S'il décide des comptes, en plus de décider de la forge. Il est un visage à deux visages, il est le bien et le mal. Il est une dualité, pauvrement binaire. Un compte juste, alors. Une forme d’équilibre, simple et juste. Il ne reste qu'une chose à faire... Alors que je m'abîme dans la nuit, depuis trop longtemps sans nuances. Aussi... Il doit laisser la place, enfin, à l'opposé, servir le soir si je sert le jour. La clarté doit le pourfendre et la justesse apparaître. Il doit être effacé car la balance, l’équilibre annule. Il n'y a plus de temps, l'obscurité prend le sabre. Avant qu'il ne soit trop tard.

— Oui. Effaçons la dette, mon frère.
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