6
min

Dyspopie

8 lectures

0

Si l’entreprise Truc Entertainment était une maison de disque dont la vocation était la création artistique ; si ses actes respectaient sa devise officielle : « Honnêteté, Famille et Honneur » ; si elle plaçait véritablement le bienêtre de ses artistes au premier plan ; alors, sans doute qu’à la réception de ce mystérieux courrier, elle aurait gentiment demandé à l’expéditrice, une certaine Mademoiselle Kim, fille d’un très grand entrepreneur sud-coréen, d’aller se faire voir, elle et sa proposition scandaleuse.

Mais Truc Entertainment n’était pas ce genre d’entreprise. L’art importait peu. Sa première vocation était l’ambition. Elle souhaitait amasser du capital, grandir en Bourse et se maintenir majeure dans un univers très compétitif ; sa devise réelle, à défaut d’être officielle, était « Fourberie, Despotisme et Cupidité ». Le bienêtre de ses artistes était secondaire. Elle mettait régulièrement en danger leur santé, en leur imposant un surmenage tel qu’il provoquait des blessures ; en écourtant des convalescences ; en exigeant des régimes alimentaires si drastiques qu’ils menaient à des anorexies sévères. Aux yeux de Truc Entertainment, les artistes étaient des êtres remplaçables, des produits jetables conçus en vue d’une utilisation courte et non-réutilisable. Les groupes de musiciens qu’elle formait étaient tous sous obsolescence programmée.

A plusieurs reprises, déjà, Truc Entertainment avait demandé à ses artistes un travail qui n’était pas celui pour lequel elle les avait engagés, comme lorsqu’elle les avait obligés à dévoiler leur vie privée, à monter de toutes pièces des rumeurs de relations amoureuses, à montrer davantage leurs corps. Elle n’hésitait pas à les « prêter » pour des soirées politiques, ni à les « vendre » lors de ventes aux enchères dont le lot le plus convoité était un voyage en classe privilégiée, c’est-à-dire assis à côté de votre star préférée.
Alors, puisque Truc Entertainment n’était pas incorruptible, elle avait regardé le nombre de zéros assortis à la déraisonnable proposition de Mademoiselle Kim. La jeune fille avait une richesse à la hauteur de sa déraison. Et c’est ainsi que Truc Entertainment, au mépris de tous ses devoirs et de toute sa bienveillance supposée, accepta de soumettre la demande de cette personne aux intéressés.

Les deux jeunes hommes qui avaient le pouvoir d’y répondre, se trouvaient être deux très jeunes stars de la K-pop coréenne. L’un s’appelait Songki, l’autre Hagui, respectueusement âgé de dix-huit et seize ans. Ils faisaient partie d’un boysband qui débutait, sortant à peine de l’école de musique de Truc Entertainment. Leurs débuts étaient prometteurs, leur succès allait graduellement. De plus en plus de fans se pressaient pour les voir, lançant transparaître une hystérie collective en plein développement, l’incendie du buzz allait prendre, sans même avoir besoin d’un allume-feu.

Si Truc Entertainment était une maison de disque comme partout dans le Monde, alors, elle lècherait les bottes de ses petits poussins d’artistes qui promettaient de devenir de belles poules aux œufs d’or ; elle chouchouterait tout particulièrement Songki, dont la popularité n’était plus à faire ; elle ferait bien attention à ses désirs, de peur qu’il aille se faire produire ailleurs.
Si le monde du divertissement coréen fonctionnait comme le nôtre, alors, Songki aurait pu utiliser sa notoriété pour, ce soir-là, après avoir lu la proposition dépravante de Mademoiselle Kim, faire une sorte de grimace écœurée, repousser la lettre d’un seul doigt, puis, demander à son entreprise de transmettre son refus à l’expéditrice. Il serait, certainement, déjà de retour dans ses appartements, à boire une bière ou à prendre une douche. Cette affaire honteuse aurait été définitivement close et les deux chanteurs auraient pu continuer leur carrière.

Mais, puisque Songki était une star de K-pop, milieu dans lequel les rapports de pouvoirs sont inversés ; puisqu’il avait signé un contrat d’exclusivité sur sept ans, lui interdisant d’aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte ; puisqu’en Corée du Sud ce sont les agences qui ont le mot de la fin, lors de toutes les décisions, de la plus minime jusqu’à la plus fondamentale ; alors, lorsque l’incroyable demande fut exprimée, dire « non » n’avait pas suffi.

Songki et Hagui avaient exprimé leur refus, leur dégoût même, face à la proposition de Mademoiselle Kim. L’entreprise eut beau préciser que la moitié de l’argent offert leur reviendrait personnellement, les deux jeunes garçons avaient supplié pour ne pas faire cette chose. Ils s’étaient opposés, de toutes leurs forces, mais cette opposition n’eut aucune portée, car en réalité, face à leur agence, ils n’avaient aucun pouvoir, quel que soit leur notoriété. Suite à leur opposition, la simple proposition de Mademoiselle Kim, se transforma alors en ultimatum : Songki et Hagui devraient s’exécuter ou bien démissionner, mettre fin à leur trop courte carrière, à leurs rêves de gloire et de succès.

Si au moins la proposition de Mademoiselle Kim n’était pas aussi inacceptable. Si lorsqu’elle affirmait vouloir réaliser son plus important fantasme, elle songeait à une chose différente. Si cette fan, rêvait de partager avec Songki une nuit de sexe. Si la demoiselle avait, par ailleurs, été une gentille jeune fille de dix-huit ans, elle aussi, un peu entreprenante mais séduisante ; alors, peut-être que Songki n’aurait pas lutté aussi vivement contre cette proposition. Après tout, il s’était aussi lancé dans cette carrière en partie pour plaire aux filles. Il avait voulu être un sex-symbol. Il avait voulu que les femmes voient en lui un homme désirable. Alors, il aurait été capable de mettre de côté l’aspect avilissant de cette proposition et il aurait pu la concrétiser sans trop de peine. Cela aurait été une humiliation, mais, face à l’ultimatum imposé par son entreprise, au nom de sa carrière, il aurait cédé.

Mais malheureusement, même si les sex-symbols ont conscience d’initier un phénomène érotique, par la suite, ce dernier leur échappe totalement. Parmi les fans du groupe de Songki, il existait un fantasme particulièrement courant. Ce n’était un secret pour personne, pas même pour Songki et Hagui, beaucoup d’admiratrices de K-pop se plaisaient à imaginer entre les membres des groupes masculins des romances homosexuelles. Mademoiselle Kim s’inscrivait dans ce courant. Elle voulait que Songki et Hagui réalisent un fantasme dans lequel ils ne se tourneraient pas vers elle, mais l’un vers l’autre. Et ce n’était pas simplement un baiser ; ce n’était pas simplement des caresses ; ce n’était pas simplement d’audacieux préliminaires, non ; Mademoiselle Kim attendait d’eux un rapport sexuel complet, avec pénétration : une authentique sodomie.

Et il était hors de question de tricher. La proposition faisait la liste exhaustive de toutes les conditions qu’il faudrait remplir pour toucher la somme promise. Mademoiselle Kim ordonnait qu’ils interprètent cette relation de la manière la plus réaliste possible, avec leurs véritables corps, leurs véritables virginités. Il n’était pas question de tricher, de faire semblant, pas de miaulements enregistrés, de trucages vidéo ou d’effets spéciaux ; pas d’acteurs pornographiques superposées à des images de synthèse. La scène serait filmée du début à la fin, sans coupure, dans un unique plan séquence. L’usage de drogue était autorisé, mais pas celui de préservatifs. Il ne devait y avoir qu’eux deux sur les images. Au début du film, Songki devait être déjà présent dans la chambre, Hagui apparaitrait, en second, dans le champ de l’objectif. Il se précipiterait vers lui et ils échangeraient un baiser, langoureux. Songki retirerait les vêtements de Hagui. Ses mouvements devaient revêtir une forme de précipitation, comme s’il attendait cela depuis très longtemps. Il devrait embrasser son partenaire, dans le cou, sur l’épaule et en-dessous du téton. Hagui devait fermer les yeux. Ensuite, Songki devait retirerer ses propres vêtements, saisir les cheveux de Hagui et le guider vers son propre sexe en érection. Il y devait y avoir une fellation, qui devait être courte, car Songki devait avoir un trop fort désir de prendre possession de son partenaire. Il devait ensuite retourner Hagui, le mettre à quatre pattes, devant lui, et le pénétrer jusqu’à atteindre la jouissance.

Si Songki avait pu démissionner, il l’aurait fait, car, après cette lecture de scénario, il sut qu’il n’en serait pas capable. Il sut qu’il voulait partir, qu’il n’aurait plus de satisfaction au sein de cette entreprise, plus aucune confiance en eux, après qu’ils aient osé lui faire cet ultimatum ; qu’il verrait autrement les fans ; qu’il ne pourrait plus partager la scène avec Hagui, qu’il pouvait même dire Adieu à leur relation amicale, à tous les deux, s’ils exécutaient la proposition ; qu’il ne pourrait plus voir une caméra sans repenser à celle qui allait le filmer dans ce film pornographique ; que sa carrière était donc finie et qu’il risquait plus gros encore, puisqu’il risquait de ne plus supporter ses érections, de ne plus supporter son corps nu, d’avoir trop honte pour aller avec une femme. Il sut qu’il ne pourrait plus se regarder dans un miroir, sans avoir honte, si ce soir-là, il allait jusqu’au bout.

Mais même en sachant tout ça, même si c’était son choix de démissionner, quand on a signé un contrat avec une agence de K-pop, la démission est impossible. Truc Entertainment lui proposait ce choix, mais ce n’était qu’une mascarade de leur part.

Si Songki posait sa démission maintenant, il devrait verser à son entreprise des compensations. Elles étaient trop élevées pour lui, et surtout trop élevées pour sa famille qui s’était portée garante. Songki, s’il démissionnait, serait à la rue, et entrainerait dans sa misère toute sa famille proche : ses parents besogneux et sa petite sœur encore collégienne. Il n’avait pas le droit de dire non à son entreprise, son corps était tout comme le reste, comme sa voix, comme sa vie, il leur appartenait pendant encore six ans.

Alors, cette nuit-là, Songki ne déposa pas sa démission. Au lieu de ça, un assistant lui tendit une pilule bleue et une pilule blanche, qu’il attrapa. Il avala le viagra et le GHB, avant d’entrer sur un petit plateau de tournage. Il n’y avait qu’une caméra, tenue par l’homme qui lui donnait les instructions. Il ne regarda jamais cet homme, ni l’objet qu’il tenait, ni encore moins Hagui. Lorsqu’il exécuta une à une les étapes du scénario écrit à son attention, Songki détacha son esprit de son corps. Il ferma ses oreilles, pour ne plus entendre les cris de douleurs que Hagui peinait à retenir. Il oublia ses sens. Il ignora les réactions involontaires de ses organes déroutés par les drogues, son sexe crachant sa semence à l’intérieur du corps de Hagui. Il se força à rester dans son esprit, où il redessina sa propre histoire : un monde plein de « si ».

Si l’entreprise Truc Entertainment était une maison de disque dont la vocation...
0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur