D'un balcon à l'autre

il y a
7 min
139
lectures
14
En compétition

Ecrire le plus possible pour aller à la rencontre des lecteurs. Naviguer des atmosphères aux personnages, ou inversement, pour trouver une bonne histoire, LA bonne histoire  [+]

Image de Été 2020

Jour 9 du confinement

Le printemps était insolemment beau, du moins je le supposais, car la porte-fenêtre de mon appartement n’ouvre que sur un balcon de deux mètres carrés et du haut du septième étage le jardin de la copropriété ressemble à un rectangle vert avec une zone de jeux pour enfants bordée d’une allée. Les peupliers comme des sucettes géantes en sont les seuls arbres. Jusqu’à l’année dernière, un gros arbre de Judée apportait une touche de rose violent, mais il a dépéri peu à peu, les racines écrasées par les piétinements des enfants qui ont transformé la terre en béton sec et blanchâtre. L’arbre de Judée crevait dans l’indifférence générale et j’avais bien peur de le suivre dans les jours qui venaient. Je me lavais le visage le matin, mais je ne prenais plus de douche quotidienne. J’avais fait un effort la veille pour présenter à mon patron ma tête habituelle pendant la visioconférence. Je m’étais rasé et j’avais mis un polo propre que j’avais enlevé et jeté dans un coin dès la liaison coupée. Personne n’avait vu le jogging informe et les claquettes de plage que je portais en dessous. Quand il est devenu incontournable que toute la boîte passe en télétravail j’ai trouvé ça fun. Être à la maison pour bosser, plus de trajets, plus de collègues à supporter, avancer tranquillement sur les projets à mon rythme, cool. Erreur. Fabio (mon boss) n’avait jamais été aussi nerveux, il fallait maintenir le contact client, donner des repères concrets, revoir la politique de facturation parce que quand l’activité repartirait il faudrait être au taquet, tout de suite. Fabio stressait et je le comprenais, la moitié de sa famille était en Lombardie bouclée depuis un mois et ce n’était pas la joie. Un mois ! Je n’osais même pas y penser, dans un mois je serais desséché comme un raisin de Corinthe à moins que je sois devenu obèse à force de bouffer des pâtes, ou alors je me serais jeté par la fenêtre, ou je serais mort d’ennui avant, tout était possible. Mon père m’appelait tous les deux jours : « Alors quoi de neuf aujourd’hui ? » Putain papa rien de neuf, j’ai du vieux si ça te dit : j’ai passé huit heures devant mon écran, je me suis fait des nouilles, j’ai regardé Netflix et je me suis endormi sur le canapé. La prochaine fois qu’il appelle, je lui dirai qu’on espace les conversations à trois jours, je n’aurai pas mieux à raconter, il m’énerverait juste un jour de moins. Les gosses ne sortaient plus dehors. D’un côté ça faisait moins de bruit d’un autre je me demandais ce qu’en faisaient leurs parents ?
J’allais retrouver mon écran après une pause un peu étirée quand je vis une silhouette apparaître sur le balcon de l’immeuble d’en face au sixième. Il était à vendre depuis plusieurs mois et visiblement un nouveau propriétaire avait emménagé avant le confinement sans que je m’en aperçoive. Une nouvelle propriétaire plutôt si j’en jugeais par la longueur des cheveux qui bougeaient dans le dos de la personne. Ou alors un couple, un jeune couple, premier achat. La fille donna un coup de balai, rentra puis ressortit un paquet blanc à la main qu’elle déplia et tendit le long de la rambarde de son balcon, une banderole ou un drap. Je réajustai mes lunettes pour lire : « Si on se déguisait ? Rendez-vous à 18 h au balcon ». N’importe quoi ! Il ne suffisait plus de sortir tous les soirs à 20 h pour applaudir les soignants des hôpitaux et montrer notre solidarité, il fallait maintenant participer aux idées de la première bonne âme venue qui se croyait en charge de distraire ses compatriotes ! Se déguiser et puis quoi encore !
Du boulot m’attendait, le chantier Martez et Jaillet, un immeuble en rénovation dans le quartier des Frères Lumières dont Fabio voulait faire une vitrine pour la boîte. Je me suis mis le casque sur les oreilles, j’ai pioché une play-list rock sur internet et posé le portable près de moi. Gros soupir, allez bosse mon vieux. Quand je me suis arrêté le dos moulu et les yeux piquants il était près de 18 h, j’avais tenu quatre heures sans me laisser aller à la moindre distraction. Un exploit, sans compter que je n’étais pas mécontent de ce que j’avais fait : une cage d’escalier/puits de lumière dans un mélange bois et acier qui permettrait à chaque habitant de disposer d’un palier à utiliser comme un jardin intérieur. Ça pouvait se révéler dans l’air du temps et plaire. Je posai le casque, Fabio n’avait envoyé aucun message de tout l’après-midi. Je m’étirai. Un fond sonore me parvint depuis dehors, des voix qui parlaient fort, des rires. Je me levai et allai sur le balcon. Une dizaine de personnes s’interpelaient d’un immeuble à l’autre. Je me penchai et regardai le balcon du cinquième d’où montaient des cris excités, je distinguai un foulard noir et une épée en plastique. Je tournai la tête, un Obélix, un chevalier, un extra-terrestre vert, Dark Vador, Greedo, un Schtroumpf, un fantôme, un plongeur en palmes, chacun sur son balcon, chacun s’agitant. Je tombais sans l’avoir voulu en plein milieu d’un carnaval hétéroclite qui s’amusait dans un défilé vertical. En face, derrière la banderole d’invitation se tenait une fée en robe longue bleu ciel, un hennin sur la tête, une baguette magique à la main. Les échanges s’arrêtèrent soudain et la fée cria dans ma direction : « C’est original comme déguisement, qu’est-ce que c’est, un robot fatigué ? » Je sentis que tous les regards se tournaient vers mon perchoir. Jogging tombant (le même) tee-shirt blanc (enfin blanc) claquettes de plage (encore).
— Faites tous un selfie, lança la fée, et envoyez-le-moi sur mon portable, je ferai un montage et vous le renverrai OK ?
Et sans plus de façon elle déploya une seconde banderole sur laquelle s’affichait en gros chiffres noirs son numéro. Cette fille était idiote ! Elle ne savait pas qu’on ne sème pas son numéro à tous les vents ? Je quittai le balcon furieux. De quoi ? De son inconscience ? Du fait que sa proposition ait rencontré si facilement un écho dans la résidence ? De l’enthousiasme avec lequel les gens s’étaient prêtés au jeu ? Ou parce qu’une fée bleue m’avait traité de robot fatigué ? Sans attendre, je lui envoyai un message bien senti du genre « Vous êtes complètement folle... ! etc., etc. ». J’attendis jusqu’à deux heures du matin une réponse qui ne vint pas et me réveillai ahuri pour me traîner jusqu’à mon lit où je m’écroulai. Quand je me réveillai à nouveau il était 9 h passées, et Fabio m'avait laissé quatre messages. Je bus un café, mastiquai un reste de croissant à moitié sec et allumai mon ordi. Je repris mon idée de la veille. Il faudrait fermer une partie du toit par une verrière, revoir l’écoulement des eaux de pluie. Pourquoi pas un récupérateur avec un système de robinet à chaque étage. De temps en temps je tâtais mon téléphone me demandant non pas si Fabio avait encore laissé un message, mais si la fée bleue m’avait répondu. À midi je sortis sur le balcon un sandwich à la main. Marre des pâtes. La banderole de la fée avait été tournée de l’autre côté et un nouveau message écrit : « Gâteaux. Vous recevrez le nom et le numéro de l’allée devant laquelle vous laisserez le vôtre. 10 min entre chaque livraison. » Cette fille tenait de la monitrice de colonie de vacances et de l’agent du FSB ! En une soirée elle avait récolté des numéros de portables, des adresses, des noms et était capable d’organiser une nouvelle activité. Je n’en revenais pas !
Mon portable tinta, je me précipitai, c’était elle. Si en plus elle me surveillait depuis sa fenêtre j’étais très mal parti. Son message : « Vous êtes dispensé de gâteaux. Visiblement vous n’appréciez pas les initiatives décalées. À moins que vous détestiez les balcons ? »
Je ne compris pas la question : « Je ne vois pas en quoi je pourrais détester ou aimer les balcons. »
La fée bleue : « Ah, si vous n’aimez pas les balcons... »
Moi : « ... »
La fée bleue : « Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu’un cri, et que si les baisers s’envoyaient par écrit, Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres ! »
Je restai perplexe hésitant à envoyer pour la seconde fois une série de points de suspension.
La fée bleue : « Extrait de la tirade du balcon de Cyrano de Bergerac »
J’étais tombé sur une intellectuelle voire une prof de français !
Piqué au vif, je me montrai cruel : « Vous croyez qu’à l’épreuve du temps vous continuerez à réussir à amuser la galerie ? »
La fée bleue : « Dommage, j’avais un autre balcon en réserve »
C’en était bien assez pour moi, les filles qui voulaient avoir le dernier mot me fatiguaient. À peine avions-nous stoppé notre conversation que mon père téléphona : « Alors quoi de neuf aujourd’hui ? » Vous auriez raconté vous, à votre père, que vous échangiez des SMS avec une fée à propos de balcons ? Moi non.
Après les gâteaux ce furent les chansons, puis les pizzas, puis les conseils de lecture, puis le bricolage d’une poule en carton, puis une séance de maquillage spécial ado, puis un cours de Pilates, puis un cours d’abdos-fessiers, puis la relation d’un voyage, je finis par me demander d’où elle sortait les draps pour écrire ses messages jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’elle était passée aux listings informatiques papier datant du déluge. Prof de français et écolo. Je continuai à bosser sur le projet Martez et Jaillet jusqu’à ce qu’il soit suffisamment au point pour que je le soumette à Fabio. Il me rappela dans la demi-heure qui suivit alors que, un peu en retrait de la porte-fenêtre, je guettais la dernière idée de la fée bleue.
— C’est génial ! s’exclama-t-il, où es-tu allé chercher tout ça ? La verrière, la collecte des eaux de pluie, le dégagement en terrasse collective, les potagers, le bac à compost près des poubelles avec bien sûr panneaux solaires et le top du top les ruches en partenariat avec un apiculteur local. Franchement je ne pensais pas que tu étais capable de monter un truc pareil, chapeau ! On va vendre ça une blinde !
Fabio était un romantique dans l’âme.
Je posai le portable sur mon petit bureau improvisé avec une planche depuis le début du confinement et sortis pour de bon sur le balcon. Je ne m’étais pas trompé, le printemps était vraiment insolent. Le soleil me chauffait la peau, j’allais récupérer mes lunettes. La fée accrochait sa banderole du jour : « Une fleur ou une image devant une allée. La récupérera qui voudra. » Elle était en jean, pieds nus, un tee-shirt trop long noué sur la hanche. Elle resta accoudée à la rambarde un moment, le menton appuyé sur ses bras croisés. Elle rentra, ressortit une cigarette à la main. Je crois que ce fut cette cigarette (et aussi le fait que je n’avais vu aucun mec sur le balcon) qui me poussa à lui envoyer un nouveau message. La fée bleue avait une faille quelque part, elle était une fille plus complexe que ce que je m’étais figuré, elle avait besoin des autres.
Moi : « Votre balcon est-il encore en réserve ? »
Je la vis sortir son portable de la poche de son jean, lire puis regarder dans ma direction.
La fée bleue : « Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet »
Cette fois je n’eus pas besoin de réfléchir à la réponse.
Moi : « Je n’aurai jamais le génie de Shakespeare, mais je crois que, comme Roméo, j’ai envie de me lancer dans la nuit. On accepte les fleurs en papier ? »
La fée bleue :  « On accepte »
Je fis de mon mieux pour découper, coller, scotcher une rose qui ressemblait peut-être une marguerite puis quand la nuit fut noire je descendis la déposer devant l’allée de la fée. À ce moment précis des centaines d’applaudissements éclatèrent à tous les balcons. Il était 20 h et ce n’était pas moi que l’on applaudissait. Cependant j’eus cette sensation incroyable de me retrouver sur une scène de théâtre et je pris conscience de la valeur de la reconnaissance collective moi qui n’étais jusque-là qu’un robot fatigué.
Plus tard, ma fée bleue m’avouerait que devant une telle coïncidence elle avait eu les larmes aux yeux.

14
14

Un petit mot pour l'auteur ? 10 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Joli texte sentimental qui annonce les prémisses...d'une belle histoire
Image de Rafael Durán Aja
Rafael Durán Aja · il y a
Bravo! C'est une belle histoire pour soulager le confinement.
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Un beau moment du confinement. Sans doute du vécu ? fort bien relaté.
Image de Encre LIBERTINE
Encre LIBERTINE · il y a
Moi aussi, j'ai eu les larmes aux yeux en lisant votre nouvelle. Merci pour cette jolie histoire pleine de poésie et d'humour.
Image de Gaelita Primavera
Gaelita Primavera · il y a
Bravo. J'avais peur de lire sur cette épreuve du confinement, de tomber dans du déjà vu...mais c'était avant de connaître la fée bleue.
Image de Marite
Marite · il y a
Bravo j'ai adoré ! Que de bonnes idées... Beau, émouvant, réel !
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une très jolie histoire où une initiative permet de développer d'autres idées et qui de message en message découvre le champ de la romance .
Image de Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Sympathique histoire complètement raccord avec l'époque et romantique à souhait...à la fin. En tout cas.
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire agréable et attrayante, Yanisley ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
Image de Gael Astet
Gael Astet · il y a
C'est comme ça qu'il faut écrire. Pile.

Vous aimerez aussi !