Duel

il y a
7 min
1
lecture
0
Un beau salon lumineux, une télévision grand format, des meubles cossus et confortables, des livres, quelques jouets qui traînent. Un couple.

L’homme, au visage figé se tient debout. Sa main serre l’épaule de la femme en pleurs. Elle lève son visage ravagé vers lui.

« Pourquoi, mais pourquoi, il avait toujours été si doux ? »

Il serre les dents et murmure :
« Que veux-tu que je te dise, ce sont malheureusement des choses qui arrivent »

Son regard se porte vers un coin de l’appartement. La Chambre.

Toute trace de sang a disparu.

Il a un bref sourire, que la femme, le visage enfoui dans ses mains, ne remarque pas.

L’enterrement avait été réussi, il faut dire qu’il avait mis le paquet ! Le petit cercueil blanc, les monceaux de fleurs, les peluches, les sanglots de la famille, les siens aussi bien sûr, le sourire réapparaît lorsqu’il pense brièvement à son superbe jeu d’acteur. Ne s’était-il pas montré digne ? Soutenant son épouse effondrée ? Et, cerise sur le gâteau cette gerbe déposée par le directeur de l’école maternelle où l’enfant de sa femme avait été scolarisé.

Un soupir de satisfaction lui échappe, un peu inquiet, il jette un rapide coup d’œil à la mère effondrée. Non, elle n’a rien remarqué, où alors elle a assimilé ce soupir à une plainte.

Aucune importance ! Encore un peu de patience et un nouvel accident pourra avoir lieu. Il lui faut prendre son temps simplement.

L’arme du crime a été détruite, il a tout fait pour d’ailleurs. Encore un grand moment de théâtre d’ailleurs.

Il ne peut s’empêcher de ressentir un léger inconfort lorsqu’il se remémore le regard plein d’incompréhension que le coupable lui avait lancé avant d’être emmené. « J’ai fait tout ce que tu m’as demandé pourtant » semblait-il vouloir dire.

Bah, pense-t-il, on ne peut pas faire d’omelette sans casser les œufs.

Bon, bien sûr en dépit de toutes ses précautions, il y avait quand même un caillou dans sa chaussure.

Cette lieutenante de la police qui s’était déplacée pour les premières constatations.

Fichue grande bringue rouquine, sapée comme un mec, comme si ça pouvait suffire à lui conférer un semblant de pouvoir. Idiote, va. Le problème c’est que cette fouineuse s’était permis de faire le tour des voisins pour savoir s’il traitait bien sa femme et ce sale mouflet.

Il étouffe de peu un nouveau ricanement, elle en a été pour ses frais. Un mari et un père modèle, c’est le refrain qu’elle a entendu à tous les étages.

Va savoir pourquoi elle l’a regardé comme s’il avait deux nez ! Bon, peut-être a-t-il paru trop affecté pour être complètement crédible, ou, et c’est sûrement l’explication la plus simple, encore une frustrée qui ne supporte pas la vue d’un beau mec.

Bref, maintenant que le gamin a tiré sa révérence, il va pouvoir s’occuper de Madame.

Mais pas tout de suite, il lui faut patienter un peu, une autre catastrophe dans la maison pourrait mettre la puce à l’oreille des autorités.

Au commissariat, la lieutenante Joëlle Hemery feuillette une fois encore le dossier du petit Adam, elle soupire en regardant la photo de ce beau petit bonhomme de cinq ans, aux grands yeux gris, au sourire craquant.

Elle s’attarde aussi sur les photos prises sur la scène de crime, bon d’accord ses supérieurs lui ont bien fait comprendre qu’il ne s’agissait que d’un malheureux accident, un chien devenu fou qui déchiquette un enfant c’est presque de la routine.

Il n’empêche Joëlle ne peut s’empêcher de penser que quelque chose cloche quelque part. Le labrador responsable du carnage est décrit par tous comme une brave bête, douce et calme. Elle semble être la seule à se demander ce qui a pu pousser cet animal à attaquer le petit Adam. En attendant, plus moyen d’en savoir plus, sur la demande expresse du maître, le chien a été euthanasié. D’ailleurs, en y réfléchissant bien, c’est peut-être ça qui la gêne le plus.

Elle regarde autour d’elle, elle n’est vraiment pas décidée à clore définitivement ce dossier. Sans en référer à ses supérieurs elle a lancé quelques lignes pour essayer d’en savoir plus sur cet homme qui est apparu dans la vie d’Adam et de sa mère une année plus tôt.

Le souvenir de sa rencontre avec cet homme lui fait courir un frisson dans le dos, son regard si froid et prétendument noyé de larmes, des larmes de crocodile ne peut-elle s’empêcher de penser, cette manière qu’il a eu de lui serrer longuement la main, la retenant un peu trop longtemps. Un beau mec c’est sûr, mais les tigres aussi sont beaux. Bref, tout un tas de petits détails qui la grattent et l’empêche de passer à autre chose. Alors, elle attend espérant ramener quelque chose d’intéressant dans ses filets.

Six mois plus tard, dans le beau salon lumineux, l’homme regarde sa femme boire le contenu du verre qu’il vient de lui servir. Un mince sourire joue sur ses lèvres.

Il était temps pour lui de passer à l’action, il en avait plus qu’assez de l’entendre lui parler encore et encore de son fils, de son merveilleux petit garçon qui et bla, bla, bla. En plus, c’est tout juste si elle est encore présentable.

Il commençait a en avoir assez de jouer le mari prévenant, encore que bien sûr c’est toujours une bonne chose que de se mettre les voisins dans la poche. Çà lui a d’ailleurs déjà très bien réussi les fois précédentes.

Une chose est sûre, le temps est arrivé pour lui de faire un retour sur investissement.

Il regarde donc sa cruche de bonne femme qui sirote son verre. Elle lui adresse un regard énamouré et reconnaissant.

Quelques minutes passent et son regard commence à vaciller, ses paupières clignent de plus en plus souvent. Elle porte la main à son cœur, le regarde et demande « Chéri, je ne me sens vraiment pas bien, peux-tu m’aider à regagner notre chambre ? »

Il se lève, la prend dans ses bras. Au moment de la déposer sur le lit, il lui adresse un sourire sarcastique et lui murmure « C’est bien très chère, il est temps de rejoindre ton sale marmot dans l’au-delà ». Juste avant de sombrer dans le coma la femme lui jette un regard éperdu. Il s’esclaffe, qu’il aime ce moment où sa victime comprend qu’elle s’est fait manipuler.

Bien, il n’a plus maintenant qu’à arranger un peu les choses, quelques médicaments harmonieusement répandus par terre, ramener le verre du salon, le remplir avec encore un peu d’alcool, le lui mettre dans la main pour qu’il tombe de manière naturelle lorsqu’elle rendra son dernier soupir.

Ensuite, encore quelques mois à tenir et il pourra revendre cet appartement qui lui rapportera un beau paquet, mettre la main sur l’héritage et se lancer à nouveau dans la traque d’une nouvelle proie juteuse.
Pour le moment, il doit s’assurer d’un bon alibi. Il sort donc de l’immeuble, se rend à la pharmacie pour récupérer des médicaments, cette imbécile de pharmacienne le félicite de si bien s’occuper de sa pôôôvre femme, modeste il la remercie « Mais c’est bien normal et puis vous savez je crois qu’elle commence à remonter la pente. Mais vous m’excuserez, il faut que je me dépêche, je n’aime pas trop la laisser seule ». Il voit dans le regard de la femme toute l’admiration qu’elle a pour un tel dévouement. Il sourit avec douceur et repart. Dans la rue, il étouffe un rire narquois, mais que les femmes peuvent être stupides parfois.

Il ralentit légèrement son pas, s’il a bien calculé les voisins d’en face ne devraient pas tarder à arriver et il tient beaucoup à ce qu’il le voit rentrer. Et voilà bingo, ils sont si prévisibles ces bourges prétentieux.

Ils montent l’escalier ensemble en devisant tranquillement.

Dans l’appartement silencieux, l’homme va vérifier si sa chère épouse est bien partie rejoindre un monde meilleur. Le tableau est encore plus réussi qu’il ne l’espérait, les yeux à demi-clos, le corps abandonné, la main ouverte comme une fleur au-dessus du verre renversé. C’est parfait, digne d’un film d’Hitchcock.

Maintenant il n’y a plus qu’à jouer la grande scène finale, aller frapper pantelant à la porte des voisins, les supplier d’appeler les secours et s’écrouler à leurs pieds.

A nouveau l’enterrement a été parfaitement réussi, il n’a pas lésiné, cercueil en chêne avec de magnifiques ferrures, des fleurs en avalanche, tout le gratin réuni, une messe de toute beauté. Les condoléances de tous, leurs félicitations pour avoir soutenu la malheureuse jusqu’au bout, leurs supplications pour qu’il ne se sente coupable de rien, leur assurance qu’il n’aurait pas pu faire mieux, bref, une matinée délicieuse où il a bu du petit lait. Encore quelques jours et il touchera le pactole avant de filer vers de nouveaux horizons et tous ces niais salueront sa décision de vouloir tourner la page.

Bon bien sûr, il a encore du se coltiner cette agaçante lieutenante qui l’a regardé comme s’il avait la gale. Celle-là, il aimerait bien lui faire payer son insolence avant de partir. Elle a encore eu le culot d’interroger le voisinage pour s’assurer que sa femme était bien dépressive et que son suicide n’était une surprise pour personne. La pharmacienne et les voisins ont été d’un précieux secours et elle s’est fait taper sur les doigts pour avoir harcelé un pauvre veuf.

Il rentre chez lui, eh oui, il peut enfin dire « chez lui » et plus « chez sa femme », que du bonheur. Il finit par se coucher l’esprit en paix. Le sommeil ne vient pas comme il l’avait espéré, il se tourne et se retourne, quelque chose cloche. Le silence a quelque chose de menaçant. Une sensation de lourdeur comme celle que l’on ressent avant l’arrivée d’un violent orage. Il lui semble entendre un bruit dans la chambre du petit morveux, des cambrioleurs n’auraient quand même pas oser profiter de l’enterrement pour s’introduire dans l’appartement ? Il doit en avoir le cœur net. Il se lève, empoigne une statuette et se dirige vers la porte.

Au commissariat, Joëlle regarde les documents qu’elle vient de recevoir. Elle a du mal à y croire, enfin, après de si longs mois où tous l’on considérée comme une obsédée revancharde, où ses supérieurs étaient à deux doigts de la sanctionner, l’information tant attendue est arrivée. Ce sale type n’est pas le preux chevalier sans peur et sans reproche qu’il voulait faire croire, c’est bien comme elle le pressentait un dangereux prédateur qui n’en est pas à son coup d’essai. Demain, dès que l’heure légale aura sonné, elle sera autorisée à aller le cueillir et à le ramener menottes aux poignets. La nuit va être longue.

A 6 heures du matin, Joëlle et ses collègues sont à pied d’œuvre, ils se font ouvrir la porte de l’immeuble par une concierge outrée de voir que ces fichus poulets vont encore s’acharner sur le pauvre monsieur du premier, si gentil, si généreux.

Joëlle frappe, s’identifie, exige qu’on lui ouvre. Mince aurait-il déjà joué les filles de l’air ? Un serrurier force la porte. La jeune femme s’avance en premier, arme au poing.

Dans le fond de l’appartement, la porte de la chambre du petit Adam est ouverte. Elle s’approche prudemment et tombe presque littéralement sur le cadavre étendu à terre.

L’homme a le visage déformé par un rictus d’horreur, sa main est crispée sur son cœur.

Le médecin appelé en urgence diagnostique une crise cardiaque. Joëlle ne peut y croire, ce salopard de tueur lui a échappé définitivement et il y a quelque chose d’ironique à se dire que c’est le cœur qui a lâché chez un monstre qui en était dépourvu.

Le corps a été emporté, Joëlle reste encore un peu sur place. Elle ne sait pas trop pourquoi, il est temps pour elle de tourner la page, mais c’est tellement amer de se dire que justice n’a pas été vraiment rendue. Alors qu’elle se dirige vers la sortie, des sons dans son dos la font se retourner précautionneusement.

Là dans l’embrasure de la porte des ombres se dessinent. Il y a un chien, une femme et un enfant. Elle entend un bref aboiement, un rire enfantin et un merci volent vers elle. Puis les silhouettes s’estompent et disparaissent. Joëlle tourne les talons, enfin en paix.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,