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Duel

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Nous sommes arrivés à proximité de la station spatiale « Europa IX », notre principal objectif.
Le but de notre mission, tout à fait courante, est de remplacer certains ordinateurs qui commencent leur stade de vieillissement.
Je suis le spécialiste du service après-vente de ce genre d’opérations.
Notre vaisseau spatial se trouve en stationnement à une centaine de mètres à peine du satellite mais je ne peux ignorer un trac certain car pour la première fois il va me falloir quitter le solide pour me retrouver en plein univers et en état complet d’apesanteur.
Seul dans l’immensité inconnue.
Bien sûr je me trouve relié à la fusée par un câble (que j’espère solide) et ne risque nullement de me détacher mais tout de même l’appréhension existe. Surtout qu’on a bien chahuté le « bleu » que je suis avant et durant tout le trajet.
« On ne sait jamais ce qui peut arriver ! Tu te rends compte toi tournant autour de la Terre durant des siècles et des siècles dans la plus totale solitude, dans le silence le plus complet ? C’est affreux non ? »
Quel cauchemar ! je préfère en rire plutôt que d’y penser sérieusement et me mettre à en pleurer. Il est vrai que ce serait abominable. Mieux vaudrait en crever immédiatement.
Aussitôt je pense à Angèle, ma femme depuis deux ans, à ses rondeurs terriennes qui me rendent fou de désir, au bleu pale de ses yeux dans lesquels je me noie avec délice. Angèle est ma drogue, mon Gardénal à moi. Il me tarde déjà que cette mission prenne fin pour vite la retrouver. Je me propose même d’éviter dorénavant de me porter volontaire pour de si longs déplacements. Je ne veux plus m’éloigner de mon Angèle.
C’est l’heure d’y aller et plus vite ce sera terminé plus vite nous reprendrons le chemin du retour vers notre Terre, bien ferme, bien solide, enfin pour le moment.
Je n’ai rien oublié, une dernière vérification me le confirme, tout mon matériel est accroché autour de mon corps, je vais m’attaquer à mes ordinateurs défaillants.
La porte du sas ouverte, j’éprouve une appréhension grandissante, comme une prémonition, devant ce spectacle grandiose et impressionnant de cette immense mer noire qui m’attend pour m’engloutir à tout jamais.
Le câble se déroule sans à coup et j’avance sans rencontrer le moindre problème. RAS. Aucune difficulté non plus pour pénétrer dans le satellite et la réparation se termine en moins de quatre heures.
Je referme le sas et le quitte sans le moindre regret. Il me tarde de retrouver mes coéquipiers.
Je me trouve à cent cinquante mètres environ lorsque l’explosion se produit.
Une explosion silencieuse, inattendue, horrible. La fusée, sous l’onde de choc, se retrouve projetée à plusieurs centaines de mètres et se met aussitôt à dériver follement.
J’avoue que ma première réaction, avec le recul, me fait honte. En effet je n’ai pas pensé une seule seconde au sort de mes compagnons mais uniquement à vérifier si mon câble n’a pas cédé, si je me trouve toujours relié au vaisseau. C’est le cas mais mes glandes sudoripares se sont totalement vidées.
Le mécanisme qui devait me ramener ne fonctionne plus et j’ai l’impression d’effectuer le plus fou parcours de ski nautique tiré par une fusée livrée au gré de sa vitesse de propulsion insensée.
Il me faut des heures et des heures pour me rapprocher du vaisseau à la force de mes bras. Je suis épuisé, KO debout si l’on peut dire dans ma situation actuelle.
Enfin j’aperçois à quelques mètres la porte du sas mais déjà j’appréhende de découvrir l’ampleur de la catastrophe et surtout de voir ce que sont mes amis devenus. Y a-t-il des survivants ? Des blessés ? Ou sont-ils tous morts ?
C’est un spectacle d’apocalypse qui m’attend. Il ne reste plus rien d’intact. Les corps de mes compagnons sont disloqués aux quatre coins de l’habitacle.
Il me faut absolument prendre une décision qui ébranle toutes mes convictions les plus profondes. Je ne peux laisser les lieux en l’état ne serait-ce que pour une raison de survie. Je commence donc à déblayer les dégâts en balançant le tout vers l’extérieure. J’enveloppe soigneusement les corps déchiquetés de mes camarades (dans des draps de soie) et, après un bref cérémonial, les laisse doucement glisser vers l’infini.
A présent il me faut m’occuper de ma propre situation qui est, vous l’imaginez aisément, suffisamment dramatique en soi.
Je me trouve à bord d’une carcasse vide, sans aucun moyen de communication, sans contrôle de direction, sans mécanisme de propulsion, sans instruments de navigation, sans rien, quoi. Cette carcasse aveugle, sourde et muette, dérive en apesanteur et gravite autour de la Terre en des circonvolutions indéfinies.
Il est plus que probable que les ingénieurs du centre aérospatial ignorent totalement notre position actuelle et qu’ils n’ont aucune possibilité de localiser le vaisseau, et qu’ils n’en auront sans doute jamais aucune malgré tous les moyens dont ils disposent et qu’ils doivent déployer pour nous retrouver.
Une visite générale me laisse sur ma faim, c’est le moins qu’on puisse dire puisque de nourriture il n’en reste point. Toutes les réserves sont détruites. Un instant, mais un instant seulement je vous le jure, j’ai regretté de m’être débarrassé des restes de mes camarades : ne m’auraient-ils pas servis à me nourrir ?
Pas d’armement non plus mais cela me paraît moins gênant. Des armes pour quoi faire ? Contre qui ? C’est plutôt de compassion et d’amour dont j’ai besoin en ces instants. L’explosion et l’incendie qui a suivi n’ont rien laissé de récupérable. Un tour dans les vestiaires m’apporte ma première satisfaction. C’est vrai qu’il m’en faut peu pour me remonter le moral dans de telles circonstances. Je déniche avec une joie sans retenue quelques paquets de biscuits, deux boites de céréales déjà entamées, des bonbons à la réglisse, un paquet de pâte d’amandes, six tubes de lait condensé sucré et, richesse inespérée, un pack de 6 bouteilles plastiques de un litre et demi d’eau.
Immédiatement je planifie mon nouveau trésor en portions quotidiennes. J’ai de quoi tenir entre douze et quinze jours mais en ne consommant que le strict minimum. Juste de quoi survivre le plus longtemps possible.
Je range le tout en petits tas sur ce qui reste d’une table de calcul à moitié bancale.
Il ne me reste plus qu’à attendre et espérer.
Attendre et espérer quoi ? Rien.
Je m’allonge à même le sol sur de la charpie de chiffons d’origines diverses et m’endort.
Ne dit-on pas « Qui dort dîne » ?
Que les heures sont longues quand on est malheureux et qu’on n’a absolument rien à faire pour occuper son physique car mes neurones, eux, se bousculent au portillon de mes tristes pensées.
Je m’oblige à me souvenir de mon Angèle afin de ne pas oublier trop vite ses traits, pour que ma future faiblesse ne les efface pas.
Trois jours déjà et j’ai bien dû perdre trois kilos. Dire que sur Terre des millions d’obèses et de femmes insatisfaites recherchent des solutions fiables pour réduire leurs tas de graisse et leurs bourrelets.
Je résiste difficilement au désir de faire un sort à ma part du lendemain. J’ai une faim de loup et je me pose cette question : pourquoi me rationner de la sorte ? Que je meurre de soif et de faim dans quelques jours ou tout de suite, où est la différence ?
Allez soyons réaliste, ou fataliste, j’avale tout ce qui me reste et je me laisse partir tout doucement.
Est-ce que je vais souffrir ? J’imagine que ça ne va pas être une partie de plaisir et que je vais en baver sérieusement. Mais ne vaut-il pas mieux en baver un bon coup que de me rationner la bouffe pour en arriver au même point ? Ai-je un autre moyen de quitter ce monde en souffrant le moins possible ? Je n’en vois guère. La pendaison ? Impossible en apesanteur, pas d’arme, aucune drogue. Pourquoi n’ai-je pas gardé un morceau de plexi bien coupant ? C’est vrai que n’étant pas Mac Gyver, je n’en voyais pas l’utilité.
Mon regard se dirige vers le restant de table ou se situent mes maigres provisions.
Je sursaute, stupéfait.
Je rêve ou quoi ?
Attends ! Je compte les parts : trois jours ça fait six parts, plus celle de ce matin sept, il doit m’en rester 19 et je n’en compte que 17.
Ou bien j’ai oublié de noter une journée, mais c’est impossible car c’est le premier geste que je fais dès minuit, ou alors j’ai mangé deux fois en oubliant que je l’avais déjà fait ?
Serait-ce le commencement d’une lente folie ?
En regardant de plus près, il me semble que quelques miettes de céréales et de biscuit sont éparpillées sur le sol, devant la table.
Tout étant clos les courants d’air sont impossibles. Comment une telle chose à pu se produire ?
Enigme ?
Un jour de plus, ou une nuit, ici tout se mélange et je prie Dieu que ma montre ne m’abandonne pas car elle seule m’apporte le sentiment que j’existe en « régulant » mon sommeil, mon réveil, mes repas, mes exercices (Eh oui ! j’ai programmé des séances de culture physique matin et soir mais progressivement j’ai supprimé le matin et diminué celle du soir car mes forces s’épuisent et ne me le permettent plus). Je vais donc consommer ma mini portion matinale et je reste pétrifié : il manque de nouveau deux parts.
Une rage folle s’empare de moi. Deux jours du peu qu’il me reste à vivre ont disparu. Comment ? Il y a vraiment de quoi devenir dingue non ?
J’enquête minutieusement : encore des miettes sur le sol et pas celles d’hier que j’ai soigneusement ramassées mais des nouvelles.
Je passe une journée d’enfer à me creuser la tête mais en vain.
Il est évident que cela se produit quand je dors. Et bien cette nuit je ne dormirai pas. Je veillerai sur mon patrimoine et j’éluciderai ce mystère d’un autre monde.
Il est minuit et rien n’a bougé. Je me lève pour marquer le début d’une nouvelle journée, la cinquième.
Je veille.
Ce n’est pas gênant vu que je ne travaille pas le lendemain. Rien ne m’empêche de faire une petite sieste si le besoin s’en fait sentir, avant d’aller prendre l’apéritif avec Angèle à une terrasse de café de La Ciotat où nous avons nos habitudes estivales. Et puis nous rentrerons lentement main dans la main comme les amoureux que nous sommes toujours. Nous passerons devant le cinéma et Angèle me dira :
« Chéri ! Si on se faisait un ciné, qu’est-ce que tu en dis ? »
Je ne peux rien lui refuser, elle est si belle et je l’aime tant.
Un petit bruit sec me fait sursauter.
J’ai dû fermer les yeux quelques secondes et me suis mis à rêver.
Horreur ! Est-ce mon rêve ou plutôt un cauchemar qui se poursuit ?
Là, devant la table, sur le sol, une bestiole grosse comme mon avant bras, avec une queue longue et effilée. Elle ne fait nullement attention à moi, comme si elle était chez elle et que je sois l’intrus.
C’est un rat énorme, un rat bien nourri par toutes les victuailles qui se trouvaient dans la réserve avant l’explosion. Un rat qui à présent fait un sort à mes rations quotidiennes, qui chaque nuit se goinfre des quelques jours qu’il me reste à vivre.
J’éprouve immédiatement une haine meurtrière à son égard, il faut que je me débarrasse de lui séance tenante.
Comme s’il a lu dans mes pensées le rat se retire en effectuant un demi tour au ralenti, tel un « Lémurien » malgache.
Je me précipite sur lui, plonge pour le saisir, mes mains restent vides. Il a disparu je ne sais où.
La première chose qu’il me faut faire c’est de mettre à l’abri les quelques provisions qu’il me reste. Les poser hors de portée de cet animal. Mais rien ne ferme hermétiquement et je n’ai d’autres ressources que de les placer sur une sorte de plateau en équilibre sur le tube coulissant d’un siège. Jamais un rat ne pourra grimper sur cette barre d’acier lisse et chromée.
Ensuite il me faut impérativement débusquer ce rat. Découvrir où il se cache et l’éliminer. Mais il y a tellement de cachette possible dans l’habitacle d’un module et ses nombreuses dépendances. Il s’agit cependant d’une question de vie ou de mort. Ce sera lui ou moi. Un duel mortel va s’engager.
Mais quelle vie ? Le droit de mourir de faim le plus lentement possible, donc de souffrir plus longtemps ? C’est absurde, « irraisonnable », mais la volonté de vivre plus longtemps n’a rien de raisonnable, elle est humaine.
J’ai passé la journée à fouiller systématiquement chaque recoin du module. Je sais que c’est inutile, que je ne le trouverai pas, il est trop malin, mais je n’ai rien d’autre à faire.
Je m’aperçois cependant que cette activité pourtant bien dérisoire stimule mon appétit et il ne le faut surtout pas. Donc j’arrête mes recherches et réfléchis à un autre moyen de le détruire.
La nuit dernière il s’est montré à moins de trois mètres et cette nuit il y a de fortes chances qu’il récidive. La faim fait sortir le rat de sa cachette comme le loup des bois, c’est une certitude. Il n’est pas suffisamment malin pour déjouer mon attente.
J’ai réussi à démonter un tuyau d’acier d’un mètre de longueur. A l’aide de cette massue improvisée je vais lui faire sa fête.
Même dans l’espace, la nuit sans dormir est longue. Mes yeux finissent par cligner puis se fermer. Oh ! Quelques minutes seulement je suppose. C’est un bruit infernal qui me réveille en sursaut.
Grâce au clair de lune j’aperçois la planche à terre et toutes mes réserves éparpillées sur le sol.
Le rat s’enfuit avec une galette coincée dans sa gueule.
Comment s’est-il débrouillé pour faire basculer cette satanée planche ?
Avant de disparaître il se retourne et me fixe de ses yeux rouges et je crois distinguer comme une sorte d’ironie dans ce regard mais ce n’est probablement qu’un effet de mon imagination.
Je projette de toutes mes forces la barre d’acier dans sa direction. Elle atteint l’endroit exact où il se trouvait il y a un dixième de seconde mais il n’y est plus.
Je ne pense pas qu’il puisse représenter une menace sérieuse pour moi. Je finirai bien par l’avoir. Après tout ce n’est qu’une bête immonde, nuisible et pas suffisamment intelligente pour m’échapper longtemps.
J’ai rassemblé toutes mes provisions et les ai placées derrière mon dos. Il faudra que ce rat passe sur mon corps pour m’en dérober une miette.
Sera-t-il suffisamment inconscient pour m’attaquer ? Je sais qu’une morsure de cet animal peut m’être fatale, surtout ne disposant d’aucun antiseptique pour me soigner. Mais je ne vais pas avoir peur d’une bestiole, même de cette taille.
Je ne peux rester éveillé vingt quatre heures sur vingt quatre pour surveiller mon minuscule stock. C’est au dessus de mes forces.
Une légère caresse le long de mon bras droit me donne soudain envie de me gratter. Ce que je fais aussitôt. Ce qui me chatouille et me « gratouille » s’esquive rapidement et je fais un bond.
Le rat s’éloigne toujours aussi flegmatique avec encore un de mes biscuits dans sa gueule.
Il aurait pu me mordre mais ne l’a pas fait. Ce n’est donc pas mon ennemi. Tout au moins tant qu’il aura de la nourriture pour satisfaire sa faim. Après ?
Cette nourriture qu’il me vole représente des jours d’existence qui me sont ôtés. Cela ne peut continuer ainsi d’autant plus que je sens mes forces me quitter.
C’est sans doute ce que le rat doit attendre, que je sois dans l’incapacité de me défendre pour m’attaquer sans le moindre risque. Il n’est peut être pas si idiot que je l’imaginais.
Peu à peu une colère haineuse s’empare de moi. Ce n’est plus un jeu mais une guerre qui commence. Une guerre stratégique donc intelligente et j’ai un avantage indiscutable sur l’animal, du moins je m’autorise à le penser, dès l’engagement des hostilités et toutes les chances de l’emporter.
Je mastique avec soin et lenteur ma portion de nourriture quotidienne afin de la faire durer le plus longtemps possible. Je sais que dans quelques minutes je vais avoir de nouveau faim et qu’il me faudra patienter de longues et interminables heures.
Mes forces diminuent et mes facultés mentales également. Je passe plus de la moitié de mon temps à rêver, je vis dans une demie hébétude, et l’autre moitié à m’inquiéter et à m’impliquer dans ma lutte contre le mal représenté par ce rat.
L’une de mes bouteilles d’eau est tombée à terre. Je la relève et reste figé. Une petite flaque se précise sur le sol. J’examine de plus près : le rat a rongé le plastique pour me voler un peu de mon eau. Le salaud. Il veut ma mort. Je repose la bouteille en plaçant le petit trou vers le haut afin que le précieux liquide ne s’échappe pas.
Par l’un des hublots je fixe les étoiles avec le maigre espoir d’apercevoir l’une d’elles se rapprocher, signe de l’arrivée d’un secours. Mes mains tremblent, j’ai ainsi de longues minutes de panique intense au cours desquelles il m’arrive même de rechercher la présence de ce rat qui me dérobe des parcelles de vie mais qui, à part moi, est le seul être vivant dans notre univers.
La bouteille d’eau n’est plus à la même place. Je la retrouve trois mètres plus loin. Ce rat de merde l’a tirée jusque là-bas. C’est vrai qu’il a autant besoin que moi de ce liquide pour survivre.
Je ne peux retenir un accès de colère et me mets à hurler, fou de rage. Epuisé je m’écroule en proie à une lassitude prémonitoire. La fin n’est sans doute plus très loin. Plus qu’une question d’heures probablement.
Ses yeux rouges me fixent à travers la faille par laquelle il disparaît et qui se situe au bas de la paroi de séparation. Je l’ai certainement attiré par mes cris de fureur et il doit se poser des questions.
Est-ce qu’un rat se pose des questions ?
Et s’il se les pose y, répond-il ?
Si tel est le cas je sais qu’il doit rejoindre mes propres pensées : lequel de nous deux va crever le premier et servir ainsi se nourriture à l’autre ?
Nous nous guettons mutuellement. L’un de nous deux ne peut continuer à vivre que s’il bénéficie de l’apport calorique de la viande de l’autre.
Si je crève le rat survivra. Si c’est lui j’ajouterai quelques jours d’espoir et de souffrance à ma lente agonie.
J’ai à peine la force de me mouvoir et le rat le sait, il l’a senti. A présent il ne se gêne même plus pour traverser l’habitacle à quelques pas de moi. Seule la barre d’acier dans ma main le retient à distance respectable. Il est robuste lui, musclé, bien en chair et en pleine force physique.
Il me faut agir mais vite, très vite, tant qu’il me reste un brin de vigueur.
Mais que faire ?
J’ai une réponse mais il me faut sacrifier une partie de la nourriture qui me reste et je ne peux m’y résoudre.
Et pourtant ?
J’ai placé un demi biscuit et quelques gouttes d’eau à un mètre de moi et j’attends, la barre dressée et prête à s’abattre.
Il parcourt la pièce d’une paroi à l’autre mais à chaque nouveau passage il se rapproche insensiblement, me jauge de ses yeux qui ne font preuve d’aucune émotion.
Des yeux de tueur.
Il n’est plus qu’à quelques centimètres de mon appât. Mon bras tremble de fatigue, il s’ankylose.
D’un mouvement brusque il s’empare du biscuit. Je balance mon arme mais il se montre le plus rapide et d’un bond se met hors de portée.
Il n’a pas eu le temps de boire, c’est ma seule victoire.
Je ne peux retenir des larmes devant ce nouvel échec. Un jour de vie vient de disparaître. Je me penche lentement pour lécher la petite flaque d’eau sur le sol. Ce sera toujours ça qu’il n’aura pas.
Je n’en crois pas mes yeux, je dois rêver, le rat gît dans un recoin de l’habitacle sans se mouvoir. On dirait qu’il dort. Mais pourquoi est-il venu s’endormir près de moi ?
Je rampe silencieusement vers lui, épuisant ainsi mes dernières ressources énergétiques. Je ne suis plus qu’à quelques centimètres. Je peux alors m’apercevoir qu’il ne se porte pas aussi bien que je l’imaginais. Ses cotes saillent sous sa fourrure. Il est maigre lui aussi, presque aussi affaibli que moi.
La barre d’acier s’abat sur lui.
Je l’ai touché.
Il pousse un cri perçant, cri de douleur, et en boitant se retire par la faille.
Je ne l’ai pas tué et je reste étendu là à bout de souffle.
A présent je suis certain que c’est lui qui gagnera cette dernière bataille et se régalera de ma chair.
J’ai terminé ma dernière portion et bu mes dernières gouttes d’eau. La fin est proche.
Les heures s’écoulent sans que je m’en aperçoive, je n’ai plus la notion du temps, je ne souffre même plus. Je reste là assis, hébété, amorphe, déjà mort dans ma tête.
Je trouve ça complètement nul mais je me sens presque heureux que mon corps puisse permettre à mon ennemi de poursuivre sa route encore longtemps.
Dans la pénombre mon regard s’accroche à un léger mouvement. Le rat s’est positionné face à moi.
Il m’observe.
Les minutes qui suivent sont intenses d’émotion. Il sait que je vais mourir et il attend, s’impatiente même si j’en crois les frémissements de ses muscles.
- Je vais t’emmerder le plus longtemps possible mon vieux. Tu ne m’auras pas aussi facilement. Rien que de penser que je vais te servir de nourriture, me donne la force de résister encore un peu.
Instinctivement je cogne le sol avec ma barre d’acier. A chaque choc le rat sursaute. Il recule puis revient dans une sorte de danse rituelle, des pas de tango en quelque sorte.
Il me semble que le regard du rat s’illumine de haine et d’impatience. Il ne comprend sans doute pas pourquoi je persiste à résister alors que tout espoir s’est évanoui.
Je continue à frapper machinalement.
Le rat est toujours là, immobile, stoïque.
D’un mouvement brusque il s’élance vers sa planque, à travers la faille de la paroi. J’ai cru un instant qu’il se jetait sur moi.
Pourquoi s’est-il enfui ?
Un léger choc sur le fuselage éveille mon attention. La porte du sas s’ouvre lentement, très lentement. J’ai encore les ressources suffisantes pour apercevoir les combinaisons spatiales envahir l’habitacle.
On me soulève, me transporte, je vais enfin quitter mon tombeau, ma sépulture. Il me faut tenir, ce serait tellement idiot de crever à présent, à la dernière minute.
Le visage d’Angèle se dresse dans ma mémoire. Il me semble qu’il y a bien longtemps que je n’ai pas pensé à elle.
J’arrive Angèle, j’arrive mon cœur.
Je reviens de parmi les morts.
- Colonel Mercier, mon vieux vous êtes sauvé !
Il me reste encore la force de murmurer :
- Colonel je vous en prie, pouvez-vous laisser un peu de nourriture dans l’habitacle avant de partir ?
- De la nourriture ! Il y a un autre survivant ?
- Un rat colonel, rien qu’un rat. Il m’a aidé à tenir le coup. Il a faim, je vous en prie colonel.
Le colonel fait un geste et l’un de ses hommes pose sur le sol un lourd sac alimentaire.
Je suis heureux, le rat à de quoi se nourrir des mois et des mois. Il a lutté tout comme moi pour tenir le coup et il mérite bien ça.

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Pascal Depresle · il y a
Un beau texte, bien mal récompensé à mon goût. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci.
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SakimaRomane · il y a
J'aime beaucoup votre histoire :)
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Yann Suerte · il y a
Tres beau texte. Bravo. Si vos pas vous y perdent, je vous invite à venir visiter mon "Atelier". Belle journée
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