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Du bleu dans mon grenier

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La maison bleu ciel de mon père, mort il y presque un an, transpire la tristesse d’une fin d’époque : celle des artisans, des manuels, des industrieux, ceux qui disaient « il n’y a pas de mauvais outils il n’y a que de mauvais ouvriers !». Elle trône dans une campagne assez jolie le long d’un chemin vicinal devenu, en fin de compte, une artère « primordiale » pour desservir des lotissements tous plus kitchs les uns que les autres. Elle se compose d’un sous-sol en rez-de-chaussée et des pièces à vivre à l’étage, enfin d’un grenier dans les combles. Ce jour là, je suis obligé d’y venir seule car ma petite fille hospitalisée pour quelques semaines voulait que j’y récupère des bandes dessinées. Comme je ne souhaitais pas attendre le retour de mon mari... J’ai toujours un tremblement dans le cœur et la larme à l’œil en franchissant le seuil du portail forgé par mon père.
Ce dernier avait été agriculteur et à la trentaine : ferronnier. La terre, comme le fer furent ses passions. Il leur donnait des aspects si doux avec tant de violence qu’il en avait gagné des mains qui n’avaient plus rien d’humaines. D'ailleurs c’était le genre d’homme dont seul l’aspect extérieur changeait avec le temps. Pour le mental : les croyances, les façons de faire, ce qu’il fallait penser du monde, ce qu’il fallait dire ou ne pas dire, faire ou ne pas faire et comment, il était resté le même toute sa vie. Son hostilité à tout changement qui n’était pas naturel était une légende familiale ! Ce que l’on avait obtenu dans sa jeunesse par la force de son travail on le gardait quoi qu’il arrive et si possible sans le moindre apport du modernisme. Je suis sûre qu’il pensait à notre monde et ses tentations matérialistes comme à des inventions du diable ! Je ne vous raconte pas l’installation du téléphone sur le petit meuble du couloir ! Grifette était venu s’installer à demeure. Grifette c’était l’un des noms qu’il donnait au démon.
La maison était donc à l’image de l’homme : anachronique. Rien n’avait bougé depuis sa construction dans les années 65. Ni le tas de sable devant l’escalier, ni les tôles en "Everit" sur la terrasse. Ni la couleur des portes et des volets et encore moins le fouillis de plantes sur la gauche du jardin potager. Mais Dieu change-t-il Lui ? Quel besoin d’un ordre qui empêche à l’homme de bonne conscience de s’y retrouver dans son univers ?
Le potager justement. C’est là que je me rends en premier. C’était, avec les barreaux d’acier ouvragés qui défendaient les fenêtres, et grimpaient les escaliers pour servir de rampes, c’était disais-je son chef d’œuvre ! La perfection naturelle, une harmonie dans un monde perdu. Le visage du bonheur : les armées de légumes au garde à vous, les massifs de framboisiers, de cassis, de groseilliers en embuscade, la perfection du défilé des ceps de vignes soigneusement harnachés de fils de fer et de piquets de bois devenus avec le temps leur support de vie.
Et fin du fin, la terre ! Légère, sablonneuse, blonde, nue, douce comme un corps de femme entretenue par les caresses infinies d’un homme amoureux. J’adorais y venir pieds nus en compagnie de papa pour ramasser les pommes de terre qui cherchaient à me fuir. Je LES découvrais comme un trésor en fouillant entre les dents de la fourche bêche. J’aimais particulièrement ce travail d’équipe : lui, le Neptune de cet océan, plantait son trident en souriant et soulevait la vague qui recouvrait les tubercules : le fruit apparaissait comme par miracle. Il se donnait enfin une existence que je ne pouvais que soupçonner l’instant d’avant. C’était comme un cadeau de Noël. Comme le passage aléatoire du père Noël : on savait bien qu’il passerait mais je n’en étais jamais sûre. Jusqu’à ce que les paquets magiques apparaissent sous le sapin. Parfois une patate restait plantée dans un des crocs de la fourche bêche. Papa l’a retirait d’un geste brusque et j’en étais attristée. Je ramenais ma récolte à la maison dans un panier d’osier. C’était lourd, c’était bon, c’était le bonheur !
Pas une herbe ne venait vivre ici sa vie insensée de parasite, pas un insecte cocufieur n’y pouvait lutiner la laitue plus de quelques heures. Le ver du poireau et le doryphore y était impitoyablement massacré par le Prince des lieux, le Seigneur et Maître de cet univers ; mon Père ! Ce héros, veillait jalousement, presque nuit et jour à la fécondité virginale de son domaine. Les légumes et eux seuls avaient le droit à leur maquillage de princesse (Nous les filles n’avions que le savon de Marseille pour plaire au soleil !). Il leur pulvérisait un nuage bleu, de la bouillie bordelaise, à l’aide d’une pompe en cuivre dont il se chargeait avec peine. Je l'imaginais chevalier, un Don Quichotte à l’assaut de son univers secret, le seul monde de noblesse dans lequel il avait encore sa place. Sa Dulcinée, sa terre, n’avait rien à craindre : sa fécondité était assurée, le fruit de ses entrailles pouvait croître et multiplier en paix.
Le terreau de son potager était (peut-être ! je ne lui ai jamais posé la question) l’incarnation du corps fécond, mais vierge, de la mère du Christ. La terre mère pour les hommes de l’aube des temps. Et dire qu’elle était féconde n’avait pas de sens, elle était corne d’abondance. Aujourd’hui devant le spectacle de ce royaume redevenu jungle, je me baisse et dans un effort dérisoire pour retrouver ce paradis à jamais enfuit, j’arrache un ou deux pissenlits et une racine de chiendent. Je reconnais une pousse de pomme de terre au milieu de la chienlit. Et surprise ! A cet endroit un rideau de végétation recouvre le sol mais on le dirait encore entretenu. Comment est-ce possible ? Je me redresse. Impossible ? J’ai bien ma petite idée, mais...
J’ouvre la porte côté jardin avec la vieille clé de toujours. J’entre. Un bruit léger de pas, comme un trottinement d’animal, me fait dresser l’oreille. Il me semble provenir d’en haut, mais tellement assourdi, comme venu des combles dans lesquels j’avais installé mon coin de jeune fille. Au bout de quelques instants le calme revient. Comment ne pas imaginer une famille de loirs ou d’oiseaux nocturnes ayant pris leurs quartiers dans le grenier. Inquiète j’enclenche le disjoncteur du sous-sol. La voiture, couverte d’un vieux drap joue les fantômes. La porte du cellier, menaçante me regarde d’un sale oeil. Elle me fait peur depuis mon enfance. Le soir je la poussais en douce pour tirer le vin au tonneau, ou choisir un bocal de haricots verts. Dire que je remontais à l’étage en courant est faux, je remontais les marches en volant, car arrivée en haut, le cœur battant à se rompre, je ne me souvenais plus les avoir gravies. D’ailleurs, arrivée sur le pallier, je me retournais toujours pour voir si, du sous-sol, ne montait pas le fameux monstre dont j’étais incapable de décrire la nature. Comment avais-je pu, une fois encore échapper à sa méchanceté maléfique ? Je serrais contre ma poitrine la bouteille conquise de haute lutte, me recomposais un visage serein et revenais à la cuisine ou m’attendait toute ma famille. Je tendais le vin à mon père sans croiser son regard pour ne pas me trahir. Ses yeux bleus brillaient de malice sous ses sourcils en broussaille. Je ne voulais pas lui donner plus de satisfaction qu’il en avait déjà de me savoir stupidement terrorisée par les habitants imaginaires d’une cave !
Aujourd’hui je m’efforce de monter le maudit escalier marche par marche, en repensant à ce chapitre peu glorieux de mon enfance. Arrivée dans l’entrée je remarque l’absence du crucifix. Seul le dessin plus sombre de la peinture porte encore les stigmates de la foi. Mon père, vous l’avez compris était croyant et pratiquant. Une foi chevillée au corps comme les ceps de sa vigne étaient enracinés dans leur sol. Et une pratique à la mesure de son caractère. Car plus important que la foi peut-être, étaient les rites. Il aimait leur absolue permanence. Qu’était Dieu pour lui ? Je crois avoir compris qu'il était acceptation. Mon père pensait qu’il était fier de ce qu’il avait si modestement accompli. Il savait mieux que personne le seul vrai chemin passait par la mort puis la résurrection des corps, et donc qu’il aurait à rendre des comptes ; et il s’y préparait comme se préparent les innocents : sérieusement mais la conscience tranquille !
C’est un plaisir de monter au grenier. On y accède par une échelle de bois et une trappe. J’y conserve tout mon univers d’enfant dans la première partie, le fond étant celui de mon père. Lorsque je fais pivoter la trappe je perçois l’odeur tant aimée : celle d’un sous-bois humide. Une lumière douce pénètre là par des vasistas placés de chaque côté du toit. Ici tout est douceur et confort. J’y ai porté des matelas, des voilages, mes livres, un bureau, et... mes bandes dessinées. Celles destinées à ma fille sont là ! Je m’assieds, en prends une. Pourquoi ne pas me reposer un peu ? Epuisée par les nuits passées à l’hôpital je décide de m’étendre pour lire. L’histoire m'emporte aussitôt. Mais à la troisième page le phénomène se reproduit : le bruit de course effrénée de minuscules et mystérieux personnages ou d’animaux. Je me redresse. Je n’ai pas peur.
Ils sont là ! J’en suis sûre ! Dans la partie réservée aux affaires de mon père. Je les entends se parler et rire en douce. Je me lève et tout doucement, pour ne pas les effrayer me dirige et tire délicatement le rideau de séparation. Et je les vois comme je vous vois : ils sont tout petits, coiffés d’un bonnet phrygien et d’une culotte blanche, leur peau est bleu-foncé. Ils me sourient tendrement, sauf un. Un grincheux. Il y a le grand schtroumpf, Puppy, le schtroumpf à lunette, et tous les autres. C’est donc bien cela. Ce sont eux qui entretiennent le jardin ! Je n’en reviens pas ! Il m’a fallu attendre trente ans pour en voir. La petite blonde me tend la main. Je m'en saisis volontiers. Sa peau est douce. Je m’attendais à quoi ? Elle me conduit vers un endroit éclairé par un rai de lumière filtrée par une fente dans le mur. Tous ont suivi. Je me fige. Mon père est là, debout, il nous regarde, magnanime dans sa grandeur, comme un Roi de conte de fées ses sujets !. « C’est notre chef me dit la blondinette, c’est le chef des schtroumpfs, vous ne le saviez pas ?..... ».
Je me réveille brusquement. J’ai du m’endormir. Je pose l’album que je lisais : Schtroumpf vert et vert Schtroumpf. Ayant repris mes esprits je regarde autour de moi. Bien sûr je suis seule. Cependant, le cœur battant, je me dirige vers l’endroit ou m’a conduit la schtroumpfette de mon rêve. En effet il est là ! Le soleil éclaire mon père adossé contre le lambris, son visage est noyé dans l’ombre. Emue aux larmes, incrédule, je tente de retrouver ma raison. J’y parviens après avoir prononcé doucement un « papa » timide et attendri qui n’a pas du dépasser le niveau sonore d’un silence. Je lui tends une main tremblante et tente de m’approcher de lui en contournant un carton. Décalée vers la droite je comprends ma méprise. Il s’agit de ses vêtements de travail disposés sur un cintre : son uniforme de toujours. Un pantalon de toile et une éternelle blouse, tous deux bleus. Je tâte la texture du tissu et porte le col de la blouse à mes narines. Il est usé par la barbe. Il ne reste rien de son odeur. Rien.
Faut-il accepter de pleurer ?

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Philhen · il y a
Comme d'habitude, superbe, de plus dans deux phrases séparées mais accolées ce "Mon Père, ce Héros" est grandissime...
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Christian Chaillet · il y a
C'était le but. Ce texte est inspiré de fait non réels dans leur déroulement mais de détails existants. Il ne peut y avoir de ressort sinon la mort.
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Christian Pluche · il y a
Beaucoup d'émotion dans cette évocation d'un personnage et d'une époque. Une belle évocation, mais qui, comment dire, est une description qui s'insérerait aisément dans un roman, pour qu'il se passe quelque chose. Il manque un ressort, perso je trouve qu'on reste un peu sur sa faim. Cet avis n'engage que moi, ce n'est donc pas vraiment une nouvelle me semble-t-il, un beau texte oui assurément !
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