3
min

Droit de réponse à Monsieur Marcel Aymé

Image de Ella Kozès

Ella Kozès

17 lectures

1

Prénom Nom : Jean Dutilleul dénommé “le passe-muraille”, hébergé dans une oeuvre éponyme

Objet : Je m’adresse par la présente au Syndicat des Personnages au sujet de mon auteur, M. Marcel Aymé.

Chers Camarades

Cet homme dresse un portrait de moi que je récuse vivement. En effet, après m’avoir présenté comme un employé tatillon de troisième classe, il fait de moi un personnage qui harcèlerait son supérieur hiérarchique, M. Lécuyer. Or, il convient de clarifier ma psychologie autrement que ne le fait M. Aymé. L’auteur ne décrit pas combien il est douloureux pour un fonctionnaire zélé de voir un arriviste ayant la prétention de moderniser la fonction publique de l’Enregistrement. Vous rendez-vous compte ? L’Enregistrement ! Afin que vous compreniez bien, imaginez qu’un chef de service impose de modifier les règles syndicales gravées dans le marbre depuis le début de l’existence de ce ministère. M. Lécuyer avait décidé de remplacer la formule d’introduction des réponses de l’Etat “Me reportant à votre honorée du tantième courant, et pour mémoire, à notre échange de lettres antérieur, j’ai l’honneur de vous informer...” par “En réponse à votre lettre du tant, je vous informe...”. Quel manque de panache ! C’était tout à fait impensable ! Je me suis donc érigé en gardien du temple de l’Enregistrement. Moi, vivant, les formules consacrées par un centenaire Républicain ne bougeront pas d’un iota. Il est évident que mon chef, très mécontent de ma résistance, tenta tout contre moi. Dans l’impossibilité de me licencier du fait de mon état de fonctionnaire, il ne put me rétrograder puisque j’étais positionné sur l’échelon le plus bas. Cependant, Chers Camarades, le devoir sacré d’objecteur de conscience nous commande de nous sacrifier pour protéger notre pays. C’est ce que je fis en bravant l’autorité toute puissante de ma hiérarchie. M. Lécuyer me mit physiquement au placard en me déménageant dans un obscur réduit attenant à son bureau. A chaque rédaction de courrier, je ne recevais que mépris et insultes suivis du sempiternel ordre de recommencer. Cet homme alla même jusqu’à me jeter mes lettres chiffonnées à la figure. Par honnêteté, je dois avouer qu’en effet, je répondis en utilisant mon don de passe-muraille. Je précise que le document de M. Aymé est public, à votre entière disposition. Poussé à bout, humilié du matin au soir, utilisant mon droit de réponse, je passais ma tête au travers de la cloison pour lui dire son fait. “Monsieur, vous êtes un voyou, un butor, et un galopin”. Vous constaterez la correction des mots utilisés. Je me réinstallais aussitôt à ma table de travail et mon chef, manquant d’imagination, ne perçut jamais mon petit jeu. Quelques mois plus tard, M. Lécuyer fut relevé de ses fonctions en raison d’un problème de santé. Je voudrais souligner ici l’incroyable étroitesse d’esprit de cet homme qui voulait révolutionner l’Enregistrement. Vous l’aurez compris : la première victime du harcèlement n’était pas M. Lécuyer, mais votre serviteur.

Par la suite, l’auteur me fait passer pour un voleur. Certes, je suis entré dans des établissements financiers pour me remplir les poches. Je suis devenu l’un des hommes les plus riches de Paris. Rendez-vous compte ! Traverser les murs les plus épais équivalait à faire sauter les protections des coffres forts. J’avoue avoir pris un réel plaisir à écouter les commentaires de mes collègues qui saluaient mon forfait de la veille. Cependant, M. Aymé laisse accroire que je thésaurisais égoïstement. A aucun moment, il n’explique que c’est, en grande partie, grâce à moi qu’il a pu se nourrir. Il est moralement difficile à un père de famille de porter plus longtemps l’entière responsabilité de ces opérations. Mon honneur est en cause. Tout le monde verra que si j’étais effectivement l’instrument, M. Aymé était le cerveau de l’affaire.

Enfin, mon auteur me fait passer pour un coureur de jupons. Je m’inscris totalement en faux. M. Aymé ne dit que des banalités sur le profond sentiment amoureux qui saisit mon coeur à la vue de la belle épouse captive d’un escroc brutal. Il insulte la mère de mes enfants en indiquant au lecteur qu’elle ne m’aurait regardé avec intérêt que pour mon apparence d’homme aisé. Ceci est proprement inadmissible ! Ensuite, il ne consacre qu’une phrase à nos ébats amoureux qui portèrent leurs fruits. Vous rendez-vous compte ? Cela va totalement à l’encontre de la réalité. Je ne saurais tolérer qu’il cache au lecteur le résultat de nos trop courtes amours : des jumeaux que je vois grandir. Ils me rejoignent dans l’épaisse muraille qui me retient prisonnier auprès de ma Viviane. Ah Viviane, elle a su m’enchanter pour m’enchaîner à son destin ! Que serais-je devenue sans elle pour illuminer mes jours ?

Le pouvoir dont me dotait mon auteur demandait des qualités fortes qu’il a parfois un peu légèrement dosées. Comment résister à cette potentialité offerte de se servir dans les caisses d’organismes faisant de l’argent, non pas avec leur travail, mais bien avec les revenus pris, que dis-je, taxés aux contribuables ? Vous serez d’accord avec mon dégoût des banques qui prélèvent l’argent à la source de la sueur des travailleurs exsangues. Chers Camarades syndiqués, j’espère que vous me pardonnerez d’avoir seulement songé à mettre en oeuvre la révolution que d’aucuns appellent de leurs voeux ? Tel n’était sans doute pas mon destin !
Ce don de passe-muraille me permettait de remettre en cause toute l’organisation de notre République, d’accéder à des secrets d’Etat pour les monnayer. Cependant, assujetti à mon engagement solennel de protéger mon pays comme tout fonctionnaire, je n’ai pas un instant songé à mettre en oeuvre pareil projet. Qu’avait en tête M. Aymé de son côté ? Convenez que ce don est bien étrange et que la France a eu de la chance qu’il me fut donné à moi seul.

Aussi, j’ai l’honneur de solliciter votre haute bienveillance pour une demande de réhabilitation de mon personnage courageux et droit, père de jumeaux scandaleusement passés aux oubliettes de cette histoire.

Je reste naturellement à votre entière disposition pour toute information complémentaire pouvant éclairer votre compréhension de cette nouvelle surgie de l’imaginaire de M. Aymé.

Je vous prie d’agréer, Chers Camarades, l’expression de ma considération très distinguée et de mon respect le plus profond pour la cause syndicale des Personnages que vous saurez défendre, à n’en pas douter.

Jean Dutilleul
1

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème