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Vesper

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Les ruines du Château étendaient leur empire jusqu’à la ligne d’horizon, et au-delà encore.
Une forêt plantée de conifères noyait les terres environnantes sous une mer vert pin. Les sapins, quand ils ne courbaient pas l’échine sous des vents contraires, impérieux et pérégrins, érigeaient chacun leur cime à qui mieux mieux. La lisière qu’ils traçaient sinuait de part et d’autre la lande alentour, dont la végétation, rare et rachitique, ne permettait à aucune espèce de survivre. Tout au plus vivotaient là, mussés dans ses replis, des animaux que la faim avait acculés au bord du désespoir. Des sous-bois, en revanche, montaient çà et là des hurlements poussés par les loups et autres bêtes sauvages. Des montagnes aux éperons escarpés, autant de dents déchiquetant le ciel, ceinturaient ces contrées peu amènes. Dans leur écrin, seul le silence, quelquefois rompu certes, orchestrait la danse des éléments. Quiconque s’aventurait en Valachie, en effet, s’exposait à l’hostilité quasi surnaturelle qui y régnait.
Mais revenons à notre Château.
Le temps, les intempéries et les miasmes avaient lentement mais sûrement grignoté le minerai, pourtant robuste, qui constituait l’étiage de l’édifice. Des ronces épaisses escaladaient des pans entiers du mur d’enceinte, lorsque ceux-ci ne s’étaient pas affaissés, formant alors béances et éboulis, soit autant d’invites à pénétrer au cœur du Château. Personne, toutefois encore, ne s’était risqué à l’intérieur ; toutes les ouvertures, portes et fenêtres, exhalaient des fumerolles violacées qui montaient en volutes, s’enroulaient autour des tours du Château. Ces dernières, de tailles et de circonférences très diverses, brandissaient leur faîte aiguisé, comme une armée ses étendards, tutoyant un ciel de suie. Les nues, sombres et vilaines, s’étaient massées et diluaient leur encre dans l’éther, plongeant la région dans des ténèbres éternelles. Quelques éclairs, parfois, striaient la voûte céleste, illuminant très brièvement le pourtour de la bâtisse, tandis que leur grondement proférait sa sentence divine. Une nuée de corbeaux tournaillait autour du Château et leur croassement emplissait un silence épais de très mauvais augures.
L’intérieur, quant à lui, était à l’image du maître de céans : vide, désolé et lamentable. La pierre, érodée par le temps, s’effritait en minuscules particules de poussière qui saturaient l’atmosphère. La tapisserie, qui celait plus mal que bien la corruption du lieu, avait été rongée par les créatures tapies dans les sombres recoins du Château. D’autres couloirs et passages, néanmoins, étaient éclairés d’une chiche lumière que dispensaient des chandelles à l’agonie. Statues, fontaines et autres monuments, qui autrefois participaient de la somptuosité du Château, n’avaient guère été épargnés non plus par la déliquescence. Comme si tous ces éléments concouraient à la ruine de léans.
Mon Cœur...
Dans ses appartements, Vlad Tepes couvait sa Rose d’un regard mélancolique. Ses doigts effilés, que prolongeaient de longs ongles acérés, caressaient la cloche de verre qui la protégeait. Les années, les décennies, les siècles même dénudaient la fleur en lui ôtant un à un ses pétales exsangues ; leur rouge écarlate s’était entretemps anémié. La tige qui la soutenait s’arquait un peu plus sous le poids des âges, et ses épines s’étaient depuis longtemps émoussées. La consomption qui l’affligeait, en somme, était à l’aune de la dégénération du Château et de son dominus.
Ce dernier, au terme de sa longue introspection, releva le menton, une lueur grenat embrasant désormais ses iris. Un imperceptible rictus rehaussa alors les commissures de ses lèvres, découvrant deux canines plus prononcées qu’à l’accoutumée. Le marbre de son visage, fin, lisse et glabre, demeurait imperméable à l’écoulement du temps. Une chevelure d’albâtre cascadait dans son dos comme le torrent dévalant des hauteurs. Le Prince des Ténèbres, en dépit de longs siècles d’errance à travers l’existence, avait conservé toute sa splendeur séraphique.
Sur la coiffeuse reposait une coupe de vin à demi remplie. Il s’en empara et vida son contenu d’un trait, avant que son regard nouvellement enfiévré ne harponne celui de son reflet dans la glace. Les démons n’ont pas de reflet, songea-t-il, du moins, dans les légendes contées aux mortels. À ces mots, il laissa éclater un rire aigu et précieux.
L’aristocrate virevolta ensuite avec toute la grâce et l’élégance dont il avait le secret, traversa la pièce d’un pas éthéré, le buste droit et le port altier. Ses talons pilonnaient les dalles du corridor et, tout le long, leur écho se réverbérait contre les murs du Château. Il remonta le long des colonnades et mourut dans les hauteurs insondables, réveillant une volée de chauve-souris affamées.
Une fébrilité croissante envahit le Compte à mesure qu’il s’enfonçait dans les souterrains de son Château. Trois flammes jumelles dévoraient progressivement la cire des bougies se consumant dans le chandelier qu’il brandissait face au manteau de ténèbres qui l’enveloppaient. Monta de ses lèvres une aria aux accents tantôt tragiques, tantôt pathétiques, et qui eut pour effet de repousser d’anciens esprits venus le tourmenter. L’ombre accrochée à ses pas guettait chaque mouvement, le reproduisait, l’amplifiait, tandis qu’un sourire invisible s’étirait sur son visage sans traits.
Parvenu aux portes des oubliettes, dans les entrailles mêmes de la terre, le gentilhomme effleurait du revers de la main les sculptures gravées à même le bois. Leur expression distordue, les physionomies ainsi ciselées dans le porche scandaient leur agonie. La vision d’ensemble, quant à elle, représentait l’Enfer tel qu’il a été décrit par Dante. Le seigneur des lieux coupa court à sa contemplation cependant, et les battants s’entrouvrirent sous la poussée vigoureuse de ses deux paumes... De l’interstice, les ténèbres déployèrent alors leurs bras tentaculaires, et il se laissa complètement engloutir par elles.





Les oubliettes ne semblaient avoir ni murs ni plafond. Les portes que le Compte avait franchies à l’instant étaient déjà loin derrière, si tant est qu’elles subsistassent encore quelque part. Un entrelac de murmures indistincts parvenait à ses oreilles et lui chuchotait de confuses paroles, toutes en proie à l’affliction qui imprégnait les lieux. Ou alors sourdaient-ils de ses propres viscères, de cette appétence qui le tiraillait un peu plus à chaque pas. Dans ce versant de la réalité, le dehors et le dedans s’étreignaient passionnément, allant jusqu’à se confondre l’un dans l’autre.
Le brasier qui enflammait son regard crût davantage ; à quelques pas de distance tombait des hauteurs un pâle rai de lune. Le trait décoché par l’astre révélait un pentagramme luminescent tracé dans la pierre. En son centre était suspendue, bras et jambes écartés, une jouvencelle, nubile à peine et déjà joliment potelée. Appétissante. Les fers qui meurtrissaient ses poignets et ses chevilles lui tiraient quelques sanglots. Les boucles blondes de ses cheveux inondaient son visage, baignaient dans ses larmes, étouffaient ses lamentations. Le monstre qui l’épiait sortit alors du couvert des ombres...
Où l’avait-il débusquée ? Dans quelque village aux alentours du Château, un soir de pleine lune, vraisemblablement. Agrestes de leur état, les villageois – ces culs-terreux – se cloîtraient entre leurs quatre murs à la nuit tombée, quand leur seigneur, pris d’une lubie, n’incendiait pas le chaume de leur logis. Quelquefois, il prenait possession d’un corps ou deux et les conduisait au bord d’un précipice, celui les séparant de la démence. L’on s’égosillait alors à tue-tête de part et d’autre le hameau, sollicitant de toute urgence un exorcisme.
L’imprudente jeune fille souleva péniblement ses paupières alourdies et détailla son ravisseur. Elle crut déceler, l’espace d’un instant, du repentir se noyer dans l’abysse de ses prunelles. À la suite de quoi un sourire cruel délita la délicatesse de son visage, dévoilant des crocs caractéristiques à son espèce. À cette vision, un hoquet de stupeur saisit la demoiselle. Le démon qui lui faisait à présent face insinua une longue langue entre ses dents, qui se tortilla ensuite, fouettant l’air empuanti du charnier. Ses pupilles s’étrécirent quant à elles jusqu’à former deux fentes d’où flamboyait toutes les passions de l’Enfer.
Le Compte laissa courir un doigt crochu sur la robe de sa prisonnière, et en défit une à une les coutures. Le vêtement coula lentement sur le galbe de la jeune fille, découvrant sa nudité. Toutes les nuances de rose colorèrent ses joues charnues tandis que sa peau diaphane scintillait sous les rayons de lune. À son cou pendait un crucifix que le Prince des Ténèbres, au terme d’une ultime seconde le partageant à l’effroi, s’empressa d’arracher avec véhémence.
Puis la dextre du maître caressa sa hanche, remonta jusqu’à la naissance de ses seins. Il en agrippa le gauche qu’il pétrit avec fermeté une longue minute durant. À ce contact givré, elle ne put réprimer un premier gémissement. Il relâcha alors peu à peu la pression, et décrivit, du bout du doigt, des cercles concentriques tout autour du mamelon.
Soudain, il en excoria la pointe, et un filet de sang souilla l’ivoire virginal de sa peau. Un frisson glacé parcourut ses chairs, monta jusqu’à sa gorge et lui arracha un petit cri. Déjà, le précieux fluide vermeil ruisselait en de longues trainées, sillonnait son abdomen, parvint à l’orée de son sexe. Son amant, agenouillé, cueillit du bout de la langue une perle de cette exquise liqueur. Elle renversa brusquement la tête en arrière et poussa un profond soupir d’aise.
L’incube remonta le cours du ruisseau jusqu’à sa nuque offerte. Son souffle glacial enlaça le cou de son récent amour, de sa fraiche victime. Il huma son parfum vanillé, scella ses paupières pour mieux s’en délecter. Elle l’implora de mettre un terme à son supplice, de la posséder enfin. Alors, n’y tenant plus, il planta ses canines d’un coup sec dans sa chair et s’abreuva à larges goulées de son élixir.
De petits gris aigus franchirent le seuil de ses lèvres et se perdirent en échos dans le silence obscur du cachot. Tandis qu’elle jappait, sa peau flétrissait, ses cheveux blanchirent et toute pulpe déserta sa lippe, désormais hideuse excroissance. Il but ainsi son âme jusqu’à lie, et à la dernière lichette, elle émit une plainte finale. Puissante. Grave. Orgasmique. Sa tête chût alors sur sa poitrine, et le rideau de ses cheveux tomba sur son regard éteint.




Vlad Tepes titubait dans la nuit qui s’était abattue sur son esprit. Satan l’avait maudit, destitué de son lustre, voilà bien des siècles, pour avoir défié jadis la Mort en personne. Supportant le faix de ses imprécations, il payait cher le prix de son Éternité. Désormais, il était condamné à traverser cette dernière, solitaire, tenaillé par les affres de l’existence. Le monde matériel était sa geôle, et Dieu son geôlier.
Il perdit peu à peu de sa substance au fil des âges ; en lui ne subsistait à présent plus une once de son humanité passée. Il s’était retrouvé tout bonnement incapable d’aimer, de poser des actes d’amour. Il ne s’énamourait en effet jamais de ses conquêtes, il s’en repaissait, les phagocytait, pour n’en laisser que des os rongés par les chiens de l’Enfer.
Mon Cœur...
Non !
Un souvenir confiné dans le néant. Une tendre promesse faite à l’être chéri. Il avait aimé, oui, d’un amour céladon, voilà fort longtemps... Il effleura par la pensée cette étincelle surgie des tréfonds de la mémoire.
Elle était radieuse, rayonnait telle une étoile au firmament. Elle virevoltait dans un champ de violettes, sa robe formant la corolle du plus beau des boutons. Son sourire illuminait les cœurs, chassa les dernières ténèbres tapies dans leurs abîmes. Son regard, lui, perçait le voile des illusions, déjouait le jeu des ombres qui trompaient les hommes depuis leurs origines...
Ces quelques réminiscences s’estompèrent d’elles-mêmes, abandonnant un Vlad désemparé à ses papillons noirs...
La Rose dans l’alcôve, elle, recouvra toute sa sublime d’antan.
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Le Colibri · il y a
Salut ! Tu m'as donné envie de m'y remettre également. Voilà pourquoi je partage des poèmes sur le site. Merci à toi pour la motivation ;)
à très vite mon ami

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Vesper · il y a
Merci beaucoup à toi, mon ami. Donner envie aux autres d'écrire est le but poursuivi. Je lirai tes poèmes ce soir, en rentrant chez moi, sois-en certain !
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