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Je refermai la porte sur mes amis. La pendaison de la crémaillère de mon nouveau loft avait été un succès. J’avais enfin trouvé un lieu qui me ressemblait ; un atelier situé en plein Montmartre et qui avait accueilli de grands noms de la peinture. L’endroit avait du cachet : murs blancs, poutres marron apparentes, haut plafond, et bénéficiait d’une superficie de 120 m2.
J’avais divisé la surface en deux espaces bien distincts. La partie logement : salle à manger/salon, cuisine, chambre... Aménagée dans un style bourgeois-bohème avec des meubles chinés qui créaient une atmosphère chaleureuse.
La deuxième partie la plus grande et la plus importante à mes yeux abritait mon atelier. Celui-ci était spacieux et doté d’une excellente luminosité grâce aux immenses fenêtres. J’avais investi dans du matériel de qualité : chevalets, toiles, tubes de peinture acrylique, pinceaux...
Fraîchement diplômé de l’école des beaux-arts de Paris, je rêvais de peindre des toiles dignes des plus grands afin d’atteindre la célébrité et d’être reconnu par mes pairs. L’argent n’était pas ma priorité ; la reconnaissance, si !
Impatient de me mettre au travail, je me levais à l’aube pour profiter de la lumière du jour. Pour mon premier tableau, je souhaitais représenter une vue de Montmartre. Ensuite, je projetais de mettre en scène plusieurs autres quartiers de Paris.
J’étais occupé à préparer le matériel nécessaire quand, soudain, un étrange objet attira mon regard. Incrédule, je fixai cette chose insolite qui n’aurait pas dû se trouver là. Intrigué, je m’approchai et l’observai attentivement. C’était une porte ancienne, merveilleusement ouvragée. Elle était marron chocolat et jurait étrangement avec le mur blanc crème fraîchement peint. Elle semblait venir d’une autre époque...
J’avais plusieurs fois fait le tour du propriétaire et, à aucun moment, je n’avais découvert cette porte !
Je fixai la poignée en cuivre. La curiosité me tenaillait, et je mourais d’envie d’ouvrir le battant pour découvrir ce qui se cachait derrière. Cependant, un doute m’assaillit soudain. Et si cette ouverture était un passage vers un monde hostile ou vers le néant, sans espoir de retour ? Hors de question de laisser le mystère s’installer ! Je saisis fermement la poignée, fis une légère prière et tournai doucement le pommeau.
La porte s’ouvrit facilement, et je découvris avec stupeur l’endroit exact où je pensais entamer mon premier tableau. Un peu étourdi, je contemplai le paysage puis me décidai à entrer dans la place. Après quelques minutes, une grande inspiration me vint et je me hâtai de prendre mon matériel.
Je travaillai longtemps et profitai de la belle lumière matinale qui illuminait Montmartre. J’étais inspiré et je ne pouvais plus lâcher mes pinceaux. À treize heures, je m’offris un sandwich poulet/crudités, accompagné d’une boisson gazeuse, dans la boulangerie qui me faisait face. Vers dix-huit heures, je remballai mon matériel et fus content de ne pas avoir à traverser tout le quartier pour rejoindre mon domicile.
***
Après trois jours de travail intense, mon tableau prenait une belle tournure. J’avais reproduit avec finesse la petite place avec sa fontaine, ses bancs rustiques, ses boutiques colorées au charme désuet, ses touristes qui se pressaient pour admirer ce quartier, territoire des peintres, écrivains, artistes confirmés ou en herbe. L’endroit était accueillant, chargé d’histoire ! J’avais su dupliquer sur la toile les détails, les couleurs, et l’ambiance qui s’en dégageaient.
La nuit, la porte disparaissait et le mur reprenait son apparence initiale. Elle s’évanouissait vers dix heures du soir pour réapparaître le matin au lever du soleil.
J’étais anxieux à l’idée qu’elle ne s’en aille pour toujours. J’avais fait des recherches sur internet pour savoir s’il y avait un article ou une personne qui mentionnait cet étrange phénomène, et en étais ressorti bredouille.
Ma curiosité était attisée. Est-ce que tous les anciens propriétaires avaient eu droit à la même surprise, ou étais-je le premier ? Je décidai de contacter l’agent immobilier qui m’avait permis d’acquérir ce bien et le questionnai pour savoir si l’appartement avait une porte cachée. Je compris à son silence qu’il devait me prendre pour un fou ; mon impression se confirma quand il me demanda si la porte principale ne me suffisait pas ! Je détournai la conversation en parlant de la gentillesse des voisins, puis mis fin à l’appel.
***
Cela faisait deux mois que la porte faisait partie de ma vie et m’aidait dans mon travail quotidien. J’avais brossé plusieurs quartiers de Paris, chers à mes yeux, et étais stupéfait de mon inspiration actuelle et de la vigueur qui m’animait. J’étais crevé mais heureux et pleinement satisfait de mes toiles qui reproduisaient avec une justesse étonnante toutes ces scènes de vies parisiennes.
Chaque fois que j’avais changé de tableau, la porte m’avait transporté à l’endroit que j’avais choisi pour l’œuvre suivante. C’était pratique mais très déconcertant, même si j’avais fini par m’y habituer.
Un samedi, j’invitai quelques amis à dîner, mais leur demandai d’arriver vers dix-neuf heures pour prendre l’apéritif. Je voulais leur présenter la porte et souhaitais en discuter avec eux. J’imaginais déjà leur surprise !
Vers dix-sept heures, je mis un peu d’ordre dans mon atelier et m’attardai quelques instants devant mes œuvres. J’étais impatient de montrer mon travail et d’obtenir une première opinion éclairée. Un coup d’œil à la pendule m’informa qu’il était temps d’aller prendre une douche avant de m’habiller pour accueillir mes invités.
Je faisais partie de ces peintres qui s’isolent quand ils peignent mais qui aiment retrouver leurs amis et profiter d’une vie sociale. J’en avais besoin pour mon équilibre personnel et je ne souhaitais pas perdre mes proches à cause de mon travail, si prenant soit-il.
J’avais passé commande chez le traiteur asiatique où j’avais mes habitudes et avais mis les boissons au frais. Mes amis et moi avions une passion commune pour la cuisine chinoise, et le repas s’annonçait convivial mais surprenant. Ils allaient être bluffés par la porte, j’en étais certain !
***
Un coup de sonnette festif me sortit de mes pensées. Je jetai un regard amusé sur la porte qui semblait m’observer du coin de l’œil, et partis ouvrir.
Mes amis étaient tous là, heureux de me revoir après mon "hibernation peinture". Ils étaient au nombre de six : Thomas, Leïla, Aurélie, Mathieu, Karim et Stéphanie.
Après avoir pris de leurs nouvelles, je leur servis un apéritif, puis nous nous installâmes sur les canapés autour de la table basse où étaient disposées des coupelles qui contenaient un assortiment de chips et amuse-bouches. Je pris la parole pour les mettre dans la confidence.
Les conversations, qui étaient joyeuses et nourries, cessèrent, et je sentis des regards étonnés se poser sur moi. Je souriais en voyant les réactions des uns et des autres tandis que je racontais toute l’histoire. Puis je me levai et les invitai à me suivre dans l’atelier.
Arrivés sur les lieux, ce fut la consternation... pour moi. La porte avait disparu et le mur s’affichait nu, solitaire et blafard sous la lumière des plafonniers.
Mes amis rirent et déclarèrent que mon histoire était sympathique mais pas crédible pour deux sous. Puis ils changèrent de sujet en découvrant mes toiles resplendissantes de couleurs. Ils s’extasièrent et jugèrent qu’elles devaient être exposées de toute urgence. On n’avait pas le droit de laisser de tels bijoux à l’abri des regards. Karim déclara que j’étais nul pour raconter des histoires, mais que mon talent en peinture était indéniable. Désormais, le monde devrait compter sur Romain Lancet, peintre talentueux, dont les tableaux allaient se vendre comme des petits pains frais, un dimanche.
Les compliments me comblaient de bonheur. Le dîner se déroula dans la bonne humeur, et mes amis prirent congé vers deux heures du matin.
Après avoir fait un peu de rangement, je partis me coucher vaguement énervé contre cette porte qui m’avait fait faux bond au dernier moment. Je dormis très mal. Allait-elle réapparaître le lendemain ? Avais-je anéanti la magie qui s’opérait en diffusant l’information à mes proches ?
Le lendemain matin, je me levai aux aurores et courus jusqu’à l’atelier pour constater que la porte était de retour, sereine et toujours aussi belle. Soudain un message apparut, comme par enchantement :
Ne parle plus jamais de moi à qui que ce soit. Je n’existe que pour toi !
Mal à l’aise, je fixai de longues minutes les mots inscrits en lettres noires, tandis qu’une peur viscérale m’envahissait. J’avais le sentiment que la porte était vivante ; elle avait le pouvoir de penser, de voir et de communiquer. Elle semblait me connaître et s’insinuait perfidement dans ma vie.
La sueur perlait sur mon front et mon cerveau était en ébullition. Je tournai brusquement le dos à cet objet infect et retournai dans mon logement pour déjeuner. La faim m’avait désertée, mais je me forçai à avaler un peu de nourriture en prévision de la longue journée de travail qui m’attendait. Je passai l’heure suivante à faire le ménage dans la partie logement qui en avait bien besoin.
De retour dans mon atelier, je fus soulagé de constater que la porte avait repris son apparence normale. Enfin, je crois ! Le doute s’insinuait en moi. N’avais-je pas été victime d’une d’hallucination qui m’avait fait voir des phrases qui n’existaient que dans mon esprit ? C’est vrai que j’étais surmené en ce moment et j’avais peut-être simplement imaginé ces mots.
Une nouvelle inspiration me vint. Je voulais peindre la porte entrebâillée sur un paysage atypique. Après réflexion, mon choix se porta sur la ville de New York où je n’avais jamais eu l’occasion de me rendre. J’avais toujours rêvé de vacances aux États-Unis, mais ma situation financière ne m’avait jamais permis de réaliser ce projet trop coûteux.
Je tournai la poignée, et New York apparut comme par enchantement. J’étais époustouflé par la beauté du paysage qui s’offrait à mon regard ; les gratte-ciel, la mer à perte de vue et la statue de la Liberté au loin. Cette porte me permettait de me déplacer sans sortir de chez moi. Je voyageais sans avion, sans passeport, sans stress, et je gagnais un temps fou. En plus, aucune dépense de transport ou de problème de pollution. Les écolos seraient enchantés de posséder une telle ouverture.
Je décidai de croquer ce premier tableau, persuadé qu’il n’était que le premier d’une longue série. Après avoir peint une bonne partie de la matinée, je m’octroyai une pause déjeuner dans un petit restaurant de Manhattan. Des jeunes gens installés à la table voisine me proposèrent de me joindre à eux. Je protestai maladroitement -ma connaissance de l’américain était un peu limité-, mais ils insistèrent en me disant qu’ils avaient observé mon travail...
Le déjeuner se déroula dans une atmosphère bon enfant, et je fis connaissance avec Megan, une magnifique jeune femme qui parlait un peu français. Elle rêvait de visiter Paris, la Tour Eiffel, le musée du Louvre et Montmartre. Elle aimait les peintres, les écrivains, les poètes français, et nous passâmes l’après-midi à bavarder, assis sur un banc qui faisait face à la mer. Elle était suspendue à mes lèvres, et j’étais heureux de contenter sa curiosité. Les autres étaient repartis vaquer à leurs occupations, et nous étions seuls au monde. Nous nous découvrîmes de nombreux points communs : la cuisine asiatique (encore elle), la lecture, la peinture, les films... Mais surtout les causes chères à notre cœur comme la fin de la guerre dans le monde, l’éradication de la famine, et la préservation de la planète pour les générations futures.
Nous partîmes en excursion dans la ville mythique. J’étais étonné de pouvoir fouler cette terre si éloignée de Paris et pourtant si proche. La présence de Megan à mes côtés était irréelle. Son visage s’animait tandis qu’elle me parlait et je pouvais voir tout l’amour qu’elle avait pour New York. Ses cheveux blonds, ses traits fins, ses lèvres roses et sa silhouette gracieuse m’attiraient irrésistiblement. Je sentais que je ne lui étais pas indifférent.
Après avoir échangé nos coordonnées, nous nous quittâmes à regret vers dix-sept heures trente en promettant de nous revoir le lendemain. Songeur, je me dirigeai d’un pas vif et joyeux vers la porte pour regagner mon appartement. Je touchai le bouton de la porte et me brûlai les doigts à son contact. Je poussai un petit cri de douleur et lâchai l’objet. Étonnant ! Il n’y avait pas trop de chaleur, et je me demandai ce qui se passait. Je sortis un mouchoir de ma poche, enveloppai ma main droite et tournai la poignée.
Tandis que je faisais un peu de rangement, un message apparut soudain sur la porte :
C’est la dernière fois que tu vois cette Américaine. Tu lui diras que tu ne souhaites pas poursuivre la relation. D’ailleurs, elle n’est pas terrible cette fille !
Incrédule, je fixai les mots qui dansaient devant mes yeux. La porte était jalouse ; elle ne supportait pas que je fréquente Megan. Voilà l’explication du pommeau brûlant.
Le téléphone sonna. C’était Mathieu qui m’invitait à prendre un verre dans un petit café où nous avions nos habitudes. J’acceptai l’invitation avec plaisir. Je filai sous la douche tout en songeant à cette porte détestable qui écrit des messages aussi tordus. Certainement le prochain film de Science-Fiction de Spielberg. Un film à gros budget avec deux acteurs américains célèbres pour les personnages principaux. Quant à la porte, elle pourrait jouer son propre rôle ! Elle était exécrable, mais convaincante à souhait.
Mathieu m’avait donné rendez-vous « Au café des Artistes », situé non loin de mon atelier, et je le rejoignis à pied. Il était installé à la terrasse et se contenta de me "checker" la main en guise de bonjour. Il avait sa mine des jours de bonnes nouvelles, et ne tarda pas à m’expliquer la raison de cette entrevue inattendue. Il avait croisé un galeriste qui cherchait de nouveaux artistes à exposer et il lui avait parlé de moi, peintre néophyte mais très inspiré... Le marchand d’art, très intéressé, brûlait d’envie de rencontrer le génie que j’étais.
Stupéfait par la proposition, je restai plusieurs secondes sans parler. Mathieu me demanda si je n’étais pas froissé par son initiative et je dus le rassurer. J’étais content mais craignais d’être déçu. Je venais de débuter dans le métier, je trouvais mes toiles très belles, mais je ne pensais pas que mon travail était à la hauteur... Cela dit, rien n’était fait, et une rencontre avec le galeriste ne signifiait pas une exposition, ni des ventes assurées. Pourtant, c’est un oui enthousiaste que je donnai à Mathieu. La conversation dévia sur son métier ; il était graphiste publicitaire (nous nous étions rencontrés dans les allées d’un salon) et venait d’obtenir un contrat en or pour assurer la promo d’un nouveau parfum. C’était mon meilleur ami, et j’étais heureux pour lui. Quelques minutes plus tard, je le quittai en promettant de passer dîner un soir.
J’avais été à deux doigts de lui reparler de la porte, de mes voyages dans le monde, de Megan, mais m’étais abstenu. Qui pourrait avaler un truc pareil ? Même moi, je n’y croyais pas. Seuls mes tableaux témoignaient de son existence. J’aurais pu penser que j’étais fou, sinon !
***
Le lendemain et les jours suivants, je revis Megan. Ce n’était pas à la porte de me dicter ma conduite. Pour qui se prenait-elle, d’ailleurs ! On aurait dit une épouse jalouse d’une autre femme. Nous passâmes des heures à discuter autour d’un verre, d’un bon repas ou simplement sur un banc face à la mer. Grâce à elle, j’avais découvert une autre facette de New York ; la ville du farniente, du plaisir, qui était devenue pour moi la capitale de l’amour avec un grand A. J’étais heureux, amoureux et affligé. La femme de ma vie partait un mois à Los Angeles. Megan était directrice des ventes d’une grande enseigne de prêt à porter de luxe et devait choisir la nouvelle collection pour la saison prochaine.
Vers dix-huit heures, nous prîmes un dernier verre dans un petit café de Manhattan ; Megan devait s’envoler le soir même. Nous étions affectés par la séparation forcée mais savions que nos cœurs étaient liés pour toujours. Le temps allait nous paraître atrocement long. Je la pris dans mes bras pour m’imprégner de son odeur et de sa chaleur. Elle cacha son visage pour ne pas montrer qu’elle pleurait. Je la serrai contre moi et lui murmurai qu’elle comptait beaucoup pour moi et qu’à son retour, on officialiserait notre relation. Elle releva la tête et me fixa de son regard azur, brillant de larmes. Je hochai la tête et elle me sourit en retour.
Au cours des semaines qui suivirent, je peignis de magnifiques tableaux dans de nombreux pays. Je regagnais mon domicile chaque soir. Il m’arrivait de regretter d’être seul dans le secret et de ne pas pouvoir en discuter avec quelqu’un. On ne me croirait pas puisque je n’avais aucune preuve physique. J’avais essayé de filmer ou de prendre des photos, mais le résultat avait été décevant. Seul le mur apparaissait !
Le directeur de la galerie d’art devait venir le lendemain matin pour examiner mon travail, et je trépignais d’impatience. Je dormis mal et passai mon temps à me lever pour observer mes toiles ou ordonner mon atelier. J’étais fébrile à l’idée qu’il trouve mon œuvre insignifiante ou en décalage total avec les attentes de sa clientèle chic.
J’avais parlé à Megan de cette visite cruciale, et elle m’avait vivement encouragée. Elle me trouvait talentueux et précurseur.
***
Un impétueux coup de sonnette me tira de mes rêves, et je sautai de mon lit en catastrophe. L’alarme de mon portable n’était pas en cause, je l’avais éteinte à plusieurs reprises et m’étais rendormi. Quel abruti ! Je me levais à l’aube tous les jours et je loupais le coche le jour d’un rendez-vous professionnel ultra-important.Je passai rapidement un pantalon et une chemise propre (tant pis pour la douche), me lavai le visage en un instant et passai mes doigts dans mes cheveux courts avant de filer ouvrir.
L’homme qui me faisait face ne put réprimer un sourire en voyant ma mine chiffonnée. Il se présenta sous le nom de Roger Paludier et m’adressa une poignée de main franche. Il avait une cinquantaine d’années, des yeux curieux et un teint malade. Il devait passer le plus clair de son temps enfermé dans sa galerie. Je lui offris un café puis nous passâmes dans l’atelier. Le galeriste s’arrêta devant chaque tableau ; il scrutait les détails, les couleurs... Il se rapprochait, se reculait, touchait sa barbe parsemée de fils poivre et sel, mais ne disait rien. Son expression était fermée, et je ne parvenais pas à sentir ce qu’il pensait réellement. Le stress m’avait gagné et je faisais semblant de ranger mes pinceaux et mes tubes de gouache pour calmer mon angoisse.
Roger Paludier s’approcha de moi, l’air inquiet. Je compris à ce moment-là que mes toiles n’avaient pas eu le succès escompté et je m’apprêtai à lui dire que j’étais un jeune artiste débutant quand il me demanda :
— Quand serez-vous prêt ?
Je demeurai interdit. De quoi parlait-il exactement ? Est-ce qu’il me demandait quand je serai prêt à commencer à peindre sérieusement ? Comme un vrai peintre qui se respecte ?
L’homme, amusé par mon silence perturbé, reprit la parole :
— Jeune homme, je suis troublé par votre talent. Cela fait des années que je recherche un artiste capable de coucher sur ses toiles des scènes de vie aussi intenses en couleurs et en émotion. Vos tableaux sont authentiques, chaleureux, explosifs, colorés et dégagent un petit quelque chose qui me plaît. Je suis prêt à vous exposer dès que vous serez d'accord. Votre ami Mathieu était enthousiaste quand il parlait de votre œuvre, et je pensais à tort qu’il s’emballait pour rien. Je le rejoins complètement. Votre coup de pinceau est impressionnant de réalisme ; vous avez su saisir l’âme de chaque paysage que vous avez immortalisé sur vos toiles. Si vous exposez chez nous, attendez-vous à un raz de marée au niveau des ventes. J’ai rarement vu une peinture aussi novatrice !
Dérouté, je bafouillai quelques mots de remerciement, tandis que le galeriste me glissait sa carte dans la main en me demandant de l’appeler directement sur son portable à n’importe quelle heure.
Après son départ, je restai un long moment assis sur le canapé à contempler le bristol luxueux qui indiquait "Galeries du futur", dans le seizième arrondissement de Paris. Heureux, je composai le numéro de Mathieu et le remerciai longuement. Tout ça, c’était grâce à lui.
Megan rentrait le soir même, et il me tardait d’aller la voir pour lui annoncer de vive voix la bonne nouvelle du jour. J’avais également prévu de l’inviter à dîner à Paris et de la demander en mariage. Notre séparation avait confirmé, ce que je savais déjà : je ne pouvais plus vivre sans elle. Elle était dans toutes mes pensées et, même lorsque je peignais, son visage apparaissait devant mes yeux. C’était mon âme sœur !
***
Le taxi déposa Megan devant notre endroit de rendez-vous officiel : le banc qui faisait face à la mer et à Ellis Island. Je payai la course et donnai un généreux pourboire au chauffeur. J’avais vite compris que ma carte bleue, pourtant internationale, ne pouvait pas être acceptée par les vendeurs de hots dogs, de glaces... Heureusement, le petit bureau de change du coin de la rue avait résolu le problème.
Megan était plus belle que jamais, et je la serrai contre moi, heureux de la revoir. Elle me demanda comment j’avais fait pour revenir si vite de Paris. Elle s’inquiétait pour mes finances. Elle proposa de m’héberger pour que j’économise au moins le loyer. Je souris malgré moi et détournai la conversation en la questionnant sur son vol. J’étais décidé à tout lui raconter ; la rencontre avec Roger Paludier mais, surtout, l’existence de cette foutue porte.
Grâce à la magie du décalage horaire, Il faisait encore jour à New York, et nous nous installâmes sur notre banc pour discuter. Je lui demandai de me raconter comment s’était passé son séjour, et si elle avait bouclé sa prochaine saison. Elle hocha la tête avec satisfaction et se lança dans les premières explications. Elle me questionna sur mon rendez-vous avec le galeriste, et je lui narrai toute l’affaire. Elle était enchantée et, folle de bonheur, se jeta dans mes bras. Elle savait déjà que j’avais du talent et était persuadée que celui-ci aurait été reconnu tôt ou tard.
Je décidai de lui avouer mon secret et l’implorai de m’écouter attentivement. Je jetai un coup d’œil à la porte, mais celle-ci était sereine. Je baissai un peu le ton et commençai mon histoire. Alors que je parlais, je vis peu à peu l’expression du visage de Megan changer. Elle me dévisageait avec sérieux et paraissait affolée par mes propos. Je la rassurai et lui jurai sur ma peinture que tout ce que je lui disais était vrai. D’ailleurs, je projetais de l’emmener dîner ce soir à Paris ; elle pourrait dormir à la maison et on passerait le week-end à visiter la capitale. Un sourire éclaira soudain le visage de la jeune femme, tandis qu’elle me disait que ma blague était amusante mais qu’elle avait assez duré.
Frustré de ne pas être cru par la femme que j’aimais, je sortis mon téléphone portable de ma poche et lui montrai les dernières photos prises. Les dates et les lieux étaient indiqués. Megan comprit alors que je ne pouvais pas me trouver en Australie le matin et au Canada l’après-midi...
Après quelques minutes d'explications, je pris Megan par la main, me dirigeai vers la porte, et lui demandai ce qu’elle voyait. Elle m’annonça qu’elle ne voyait absolument rien, si ce n’est le cadre habituel, avec les passants, les voitures... Je serrai sa main très fort et touchai le bouton avec prudence. À mon grand soulagement, celui-ci était froid. Impatient de lui faire découvrir Paris et mon univers, je tournai la poignée et ouvris la porte sur mon appartement... Au moment de franchir le seuil, une force démesurée m’attira brutalement à l’intérieur et m’arracha la main de Megan. Je fus projeté violemment au sol où je me cognai la tête. Le temps de me retourner, la porte claqua brusquement, et je me retrouvai seul dans mon atelier. Megan avait disparu.
Affolé, je me levai précipitamment et me dirigeai d’un pas furieux vers la porte en hurlant : «  OU EST MEGAN ? »Je stoppai net en voyant une phrase se former soudain :
— La pouffe est restée à New York. Elle est très bien là-bas !
— Comme oses-tu me faire ça ! Tu es ignoble.
— Et toi, tu t’es vu ? Qu’as-tu fait pour moi ? As-tu cherché à me connaître ?
— C’est une plaisanterie ? Tu n’es qu’une porte !
— Oui, je suis une porte et je t’ai donné le monde à peindre. J’ai pris soin de toi. Et que m’as-tu donné en retour ? RIEN ! Tu ne sais même pas qui je suis. Pour ta gouverne, je me prénomme DOUNIA. En arabe, Dounia a plusieurs sens : il peut signifier "richesse", "source de vie" ou "le monde". Je m’aperçois que je me suis trompée sur toi, et que tu ne me mérites pas. Tu es égoïste et sans cœur !
Je m’apprêtais à répliquer quand, soudain, la porte s’évapora dans un grand bruit de sanglots.
Dérouté par les faits, je demeurai silencieux quelques minutes. Je parlais à un objet qui me reprochait des choses. Et pour couronner le tout, cette maudite porte avait un prénom. On aura tout vu ! Comment en étais-je arrivé là ? Je songeai à Megan et tentai de la contacter. Elle devait être catastrophée, la pauvre. Maintenant, elle savait que je disais la vérité puisque je m’étais évanoui sous ses yeux...
Malgré mes nombreux appels, Megan ne décrocha pas. Je laissai de nombreux messages sur son répondeur et la suppliais de me rappeler. Je commençais à m’inquiéter sérieusement. Et s’il lui était arrivé malheur ?
J’appelai la porte de toutes mes forces, mais mes implorations demeurèrent sans réponse. Elle était offensée.
Plus tard dans la soirée, je réchauffai un plat de lasagnes surgelées et me forçai à manger un peu. L’inquiétude me rongeait et j’avais bu des litres de café pour tenir le coup. Je parlais tout seul et je regrettais de ne pas avoir pris la dimension de cette satanée porte.
Pour une raison inconnue, la porte avait une âme, un cœur, des sentiments... Elle n’avait pas tort. Je n’étais qu’un égoïste. Je n’avais pas pris la peine de la connaître, de l’aimer ou de la remercier. En effet, elle était là pour moi depuis le début de l’aventure et, le premier étonnement passé, j’avais pris les choses avec détachement. J’aurais dû voir qu’elle souffrait à travers ses messages. Je ne savais rien d’elle ; d’où elle venait, son histoire, ses tourments... Maintenant il était trop tard. Je la voyais mal réapparaître le lendemain matin, comme si de rien n’était.
Je m’installai devant mon ordinateur pour faire une recherche approfondie sur une ancienne porte qui aurait un lien avec la peinture... Après deux heures de prospections, ma peine fut récompensée. Une légende racontait qu’au Moyen Orient, Dounia, une belle princesse, était tombée amoureuse du peintre qui faisait son portrait. Le roi, hors de lui, avait fait exécuter l’artiste et avait ordonné à un mage de chasser cet amour du cœur de la princesse. L’enchanteur s’était trompé dans la potion et avait transformé la jeune femme... en porte. Pour se libérer du sort, la porte était condamnée à hanter les ateliers des peintres, sans révéler son secret. Le charme serait rompu lorsqu’un peintre tomberait amoureux d’elle...
J’étais désolé pour Dounia, mais ce n’était pas mon problème ! J’avais déjà trouvé "ma princesse", et elle n’avait qu’à chercher un autre peintre...
En temps normal, cette histoire aussi atypique qu’intrigante m’aurait captivé, mais pas ce soir, où mes pensées étaient totalement focalisées sur Megan.
Le matin me trouva complètement épuisé. Je m’étais endormi à l’aube après avoir cogité toute la nuit. J’avais fait cauchemar sur cauchemar et je ne voyais pas d’issue favorable à mon problème. J’avais pris la décision de me rendre à l’aéroport afin d’attraper le premier vol pour New York. J’étais inquiet pour Megan et je voulais la retrouver. C’était la seule chose qui importait à mes yeux !
Je me levai comme un somnambule et pris la direction de la salle de bains. Mes pas me menèrent instinctivement dans mon atelier, et je vis la porte entrouverte sur New York. J’étais follement heureux de son retour et la remerciai d’avoir changé d’avis, mais elle demeura silencieuse. Je me rendis dans ma chambre, enfilai un jean, un tee-shirt, me coiffai avec les doigts et saisis mon blouson sur la chaise.
Fébrile, je revins dans l’atelier et m’aperçus avec soulagement que la porte n’avait pas bougé. Je m’engouffrai sur la place et me retrouvai devant Megan. Elle était couchée par terre, recroquevillée sur elle-même, et paraissait souffrante. Je me précipitai vers elle et m’agenouillai à ses côtés. Elle était consciente mais ne pouvait pas parler. Que lui était-il arrivé ? Je baissai les yeux et découvris une plaie dans son abdomen qui laissait échapper un flot de sang.
Épouvanté, je jetai un coup d’œil autour de moi pour demander de l’aide. Mais non seulement j’étais seul avec la jeune femme mais, en plus, New York s’était volatilisée pour laisser place à la savane Africaine dans toute sa splendeur.
Horrifié par la tragique situation, je tournai la tête vers la porte et aperçus le mot « fin », qui se formait en lettres rouges, tandis que la porte se dématérialisait lentement dans un grand rire méphistophélique. Deux lions qui semblaient affamés firent ensuite leur apparition...
FIN
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Sally hanari · il y a
Super réécriture de conte. J'ai beaucoup apprécié les interventions de dounia la porte parlante 😊
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Sally pour votre lecture.
Ce conte n'est pas une réécriture. Pure invention de ma part. J'ai laissé parler mon imagination ;-)
Bonne soirée !

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Teddy Soton · il y a
Bonjour Ratiba,
Un récit comme à son habitude bien mené et qui nous tient mystérieusement jusqu’à la fin, toujours un plaisir de vous lire :)
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien :)

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Ratiba Nasri · il y a
Merci Teddy pour ce beau retour. A bientôt sur votre page !
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Chorouk Naim · il y a
C'est joli
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Ratiba Nasri · il y a
Merci beaucoup. A bientôt sur votre page !
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Adjibaba · il y a
Très belle histoire!
Vous avez du talent Ratiba!
Je vote et je m'abonne avec plaisir.
Un petit saut dans " Entre justice et vengeance " : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Ratiba Nasri · il y a
Merci Adjibaba pour ce joli retour touchant. Mon prénom, c'est Ratiba :-)
Je viendrai vous lire avec plaisir !

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Adjibaba · il y a
Merci pour votre soutien.
"Entre justice et vengeance" est finale. Je vous invite à me soutenir encore.

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Virgo34 · il y a
Un texte parfaitement écrit qui tient en haleine jusqu'à la chute, laquelle appelle une suite.
Je suis en finale du Prix Imaginarius avec un conte que je vous invite à lire.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Ratiba Nasri · il y a
Merci Virgo pour ce beau commentaire. La suite est déjà dans la boite (cranniene). ;-)
Je l’ecrirai dès que mon emploi du temps sera un peu plus libre.
A bientôt sur votre page !

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Virgo34 · il y a
Merci.
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Marie-Françoise · il y a
Waouuuuu le roman n’est pas loin... je vote et vs invite à venir déguster mon Lapin Brun
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Marie-Françoise pour votre lecture. A bientôt !
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Moreac99 · il y a
Belle histoire... Pourquoi ne pas en faire un roman ? Car la chute m'a laissé sur ma faim...
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Moreac99. L’idée du roman est déjà dans la boîte (crânienne). ;-)
Je l’ecrirai dès que mon emploi du temps sera un peu plus libre.
Au plaisir !

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