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Douglas Fox (1970-1999) Shéhérazade, nue, dans la galerie du Musée National (1997) Huile sur toile, 18cm X 50cm

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Cécile Goguely

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Douglas Fox, diront ses détracteurs, avait eu de la chance : son existence avait filé tout droit vers l'accident, comme d'un seul trait de pinceau. Dieu, auquel Douglas n'avait jamais cru, aurait choisi pour dessiner la vie de celui-là une encre de chine des plus pures et une brosse en poils de renard. Il aurait retenu son souffle et senti sa main se laisser guider, se laisser déraper sous l'influence d'un Douglas Fox plus insolent que jamais.
Je suis veilleur de nuit au Musée National, et Douglas était mon ami.

Nous avions dix-neuf ans et venions d'entrer aux Beaux-Arts. Son visage glabre et ses habits d'un chic un peu classique, très parisien, lui permettaient de s'effacer parmi nous. Il ne prenait que rarement la parole, détachant bien les mots pour masquer son accent américain. Son visage marquait peu la surprise, jamais l'admiration et ne se déformait vraiment que pour rire avec nous, d'un rire franc et dépourvu de clin d'œil complice. Il riait simplement, ne lançait pas de plaisanterie et reprenait dès que possible une expression de concentration lisse. Le seul vrai sentiment qui semblait le mouvoir était la volonté de peindre. Il avait très peu d'estime pour l'argent, aucun sens de l'économie. Déjà plus riche que nous et par son seul travail, Douglas dépensait en habits et en matériel le moindre bénéfice. Il faisait des copies pour un faussaire et ne s'en vantait pas auprès des camarades, mais me payait de temps en temps de bons repas au restaurant. J'étais aussi passionné de peinture que lui. Douglas était intarissable sur le sujet mais gardait une réserve trop mature pour son âge lorsqu'il s'agissait d'évoquer ses émotions. Admiration, rancune ou jalousie ne faisaient pas partie de sa vie, de même que l'amour ou le désir, semblait-t-il. Je n'ai jamais entendu ni vu Douglas s'emballer pour une fille ou pour un garçon, manifester le moindre emportement, et pourtant j'étais proche de lui. Son absence d'états d'âme, qu'il s'agisse de ressentiment contre nos professeurs ou bien de culpabilité à l'égard de ses activités illégales m'effrayait parfois, mais Douglas sachant s'amuser, mes craintes s'évanouissaient aussitôt. « Comprend-il vraiment notre monde ? » me demandaient nos camarades. Je ne savais pas quoi dire. Nous eûmes la réponse avec notre premier travail en classe. Deux personnages qui marchaient dans la rue, le deuxième qui nous regardait, et ces silhouettes tracées de mémoire, volées un jour ou deux auparavant, si parfaites, si réelles, et ce regard plus vivant qu'une photographie, comme si les yeux étaient pris dans la toile. Aucun de nous ne restait trop longtemps devant cette œuvre, se sentant mis à nu par un tableau qui osait le dévisager. Nous défilions, impressionnés ; Douglas ne montrait aucune fierté, aucune gaucherie exagérée devant nos réactions. Le professeur fit quelques compliments, en désigna certains, dont moi, comme exemple, mais sa remarque envers Douglas fut mâtinée de sarcasmes maladroits sur son accent américain et son désir de rentrer faire, plus tard, sa carrière à New-York. Nos maîtres tentaient déjà de se protéger de son talent foudroyant. Tout le monde savait mais mon ami restait imperméable aux compliments, rares, qui s'échappaient de nos bouches. Il nous décourageait très vite et arguait souvent du fait que ses toiles originales se vendaient mal parce que les galeristes en avaient peur. Je savais, moi, que ses copies et ses faux, en revanche, se vendaient comme des petits pains.

C'est à cette époque-là que, refusant l'invitation de mon ami Douglas à partager son commerce florissant de faux Rembrandt et de copies de Léonard, je pris l'honnête occupation de gardien de musée, de nuit, réservant ainsi mes journées pour peindre en lumière naturelle. Douglas et moi nous retrouvions souvent au petit matin, moi au sortir du travail et lui à la fin d'une nuit de peinture ou de tournée des bars. Nous passions alors la journée chez l'un ou chez l'autre, et si l'inspiration nous venait, nous usions indifféremment du matériel que nous considérions commun. Je retenais mes confidences, me méfiant des aptitudes effrayantes de mon ami à saisir chez les autres les mouvements indécis du corps, l'équilibre fragile d'une silhouette et de les harmoniser à un regard d'une justesse sans faille, trahissant l'inquiétude ou la curiosité d'un animal. Je n'osais partager avec lui mes doutes et mes angoisses, redoutant de les retrouver sur une toile, expérience d'autant plus vexante que Douglas aurait prétendu s'inspirer d'une autre personne, d'un homme croisé dans la rue et de lui avoir prêté des sentiments par lui-même éprouvés. Cela n'aurait été qu'un mensonge de plus car je savais que le doute ne l'effleurait pas, et qu'il savait que je savais.

Pourtant j'ai fini par me laisser faire. Allez savoir pourquoi Douglas provoquait ces choses-là. Le rire désarmait mes méfiances et nous aimions rire tous les deux, des autres, de la situation, de mes cauchemars. Je n'ai rien vu venir.

Il avait posé ses tableaux contre un mur de son atelier, en attendant qu'ils sèchent. Je m'étais approché.
— C'est qui ? demandais-je pour dissiper mon trouble.
— Shéhérazade, lança Douglas, se servant du prénom comme d'un projectile, pour masquer sa fierté d'avoir piégé dans ses pinceaux des morceaux de mes rêves.
— Et pourquoi ? continuais-je, délayant ma méfiance.
— Parce qu'elle partage tes nuits.

Les tableaux alignés constituaient une sorte de bande dessinée sans chronologie. On y voyait une jeune fille vêtue d'un pull marin et d'un jean rouge, coiffée d'une casquette de vendeuse de Fast-food. Sur la casquette on pouvait lire « no night without you ». Douglas aimait les références modernes, volées au quotidien, qu'il mêlait au style plus classique de sa peinture. Shéhérazade poursuivie par une ombre aux contours flous dardait sur moi un regard d'angoisse familier. Elle pleurait ensuite toute seule dans un coin du deuxième tableau. Elle inclinait la tête vers le sol et ses beaux yeux sombres semblaient fixer une rainure du parquet. On reconnaissait, à gauche, une banquette du musée national où je travaillais. Il m'arrivait de m'y endormir, la nuit, pendant mon travail. J'étais alors la proie de violents cauchemars qui n'avaient rien d'original mais dont la récurrence fascinait Douglas. La douleur, sur le troisième tableau, tordait le visage de la jeune fille. Elle essayait de se dégager de la poigne de son agresseur qui la tenait par les chevilles. Le pied de Shéhérazade commençait à se détacher de sa jambe. J'en rêvais moi aussi : pour échapper à tous ceux qui me poursuivaient, il m'arrivait souvent dans mes cauchemars de me couper un membre.
Les tableaux étaient excellents. Ils dégageaient une angoisse communicative. D'autant plus communicative qu'il s'agissait de mes propres peurs qui m'étaient renvoyées. Cette brune aux vêtements actuels, Douglas avait dû la trouver dans la rue et son regard photographique aura capté la moindre grâce de ses mouvements. Ses regards et sa peur étaient les miens, plus brûlants que dans un miroir.

— Ceux-là, tu devrais les montrer, et insister.
— J'y compte bien.

Ce furent nos derniers mots d'amis. Douglas réussit si vite et si bien que ses œuvres cessèrent d'effrayer le monde. Grâce à ses trois Shéhérazade rapidement adoptées par le Musée National dans sa collection permanente, il devint, et ce malgré son lieu de résidence, le peintre New-yorkais le plus coté du monde. Dans sa manie de dilapider pièces et billets comme on divise et disperse un ennemi, il s'acheta toutes sortes de bolides et avala des kilomètres. Inconscient du prix de la vie tel qu'il l'avait toujours été, j'ai refusé de croire à son suicide. S'il s'était planté contre un arbre dans un virage c'est parce qu'il lui fallait filer de plus en plus vite et de plus en plus droit. Peindre et dépenser sans compter.

J'avais été son ami, j'étais toujours veilleur de nuit. Je n'avais jamais eu son ambition, jamais vraiment souhaité vivre de mon art, préférant un travail honnête à celui de copiste, quand il faut bien manger. Mais je commençais à en avoir assez d'habiter ce petit appartement et je n'avais pas pardonné à Douglas Fox de m'avoir volé mes plus intimes angoisses pour connaître enfin le succès. Les tabloïds, toujours friands de psychologie facile, attribuaient le destin brisé de Douglas à une fragilité, une sensibilité que l'on retrouvait dans son œuvre. Ils citaient et montraient souvent sa série de Shéhérazade, ses tableaux les plus célèbres, et vantaient ce regard saisissant de vérité. Ils affirmaient que c'était bien celui de Douglas Fox, le glaçant peintre à la mode qui naviguait à vue dans le monde du show-biz sans se laisser impressionner, en prenant ce qu'il y avait à prendre. Tant de talent ne pouvait, selon la morale populaire, émaner d'un être insensible à ce point, mais plutôt d'une personnalité double qui cachait ses doutes par bravade. Je n'avais pas conté tous mes cauchemars à mon ami. J'avais pudiquement gardé le silence sur mon rêve fréquent où je me retrouvais tout nu au milieu d'une foule, souvent celle, faussement tolérante, des visiteurs de musée. Je voulais bien trouver des prétextes pour rire avec lui, mais pas trop à mes dépends, tout de même. Douglas vantait mes talents de faussaire inexploités ; quatre mois après sa mort, je me permis d'essayer.

Afin d'obtenir un avis sincère, j'invitai le conservateur à dîner chez moi et lui proposais de visiter en même temps mon atelier. Il savait que je peignais et c'était un homme sympathique. Il avisa tout de suite l'imitation.

— Oh, mais vous gardez ça chez vous ?
— Oui, Douglas était un ami, ajoutai-je d'un ton sibyllin.
— C'est magnifique, une autre Shéhérazade. C'est tout à fait dans la lignée. Il vous l'avait offert ?
— Non, mais c'était aussi un peu son atelier...
— C'est un souvenir, je suppose...
— Oui.
— Un souvenir inestimable. Si vous souhaitiez vous en séparer... mais peut-être que j'abuse. Malgré l'authenticité indubitable, il faudra qu'on contacte un expert.

Son empressement agit sur moi par contagion et je m'engageai à vendre cette peinture au musée qui possédait les tableaux originaux, celui où je travaillais. L'expert viendrait chez moi dans un mois, je serais démasqué, c'était vraiment n'importe quoi. La première nuit qui suivit la visite du conservateur, je m'endormis sur la banquette, au musée, et fis un rêve. Shéhérazade me poursuivait, menaçante et effrontée. Elle me reprochait de l'avoir déshabillée sans son accord.
— Je n'ai jamais posé pour toi, assénait-elle, tu n'avais pas le droit.
Elle se saisissait de mon pied pour m'empêcher de m'échapper, lequel se séparait de mon corps dans une souffrance épouvantable et je me réveillais en criant, devant les véritables Shéhérazade de Douglas Fox et leur son regard si réaliste, culpabilisateur, qu'il me poussait à changer de salle. Je fis ce rêve tous les jours de la semaine suivante et dus me renseigner sur les cauchemars et comment lutter contre. Petit à petit, je réussis à me retourner pendant sa poursuite, à planter mon regard droit dans le sien, à lui parler. Au début, elle ne voulait pas m'entendre. Elle continuait d'asséner :
— Je n'ai jamais posé pour toi, tu n'avais pas le droit.
Et puis je réussis à la convaincre de m'écouter. Le jour, la visite imminente de l'expert me terrifiait toujours autant et je cherchais, en vain, une solution de repli. La nuit, mes craintes s'effaçaient peu à peu. Shéhérazade cessa de me poursuivre : elle venait partager mes songes, disait-elle, uniquement pour discuter. Le jour d'après, elle m'apporta des pinceaux et des couleurs. Enfin la nuit qui précéda la visite de l'expert, je m'endormis, je ne sais comment, tant je croyais être stressé. Cette fois-là Shéhérazade me proposa de poser nue, rien que pour moi. Je me réveillai en sueur, puis je rentrai chez moi.
J'avais préparé des boissons et des petits gâteaux, sur une suggestion nocturne de mon modèle. Le tableau n'avait pas bougé, il attendait l'expert. Il me semblait très réussi et c'est vrai qu'il avait trompé le conservateur... mais que dirait le spécialiste ? Ce dernier ne pouvait pas se tromper. Il ne se trompa pas.
— Vous avez là, dit-il, un véritable Douglas Fox.

PRIX

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Cajocle · il y a
belle histoire, bien écrite
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Marie · il y a
Original, intéressant, bien écrit... J'ai, vous l'aurez deviné, beaucoup aimé votre texte. J'espère que BB sera gros dormeur afin que vous puissiez écrire. Mon vote et mes encouragements.
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Dolotarasse · il y a
Tout simplement magnifique. Vous signez-là une oeuvre très particulière. Vous êtes bien entrée dans le monde des peintres, des talents dans l'ombre... Bravo !
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Christian Pluche · il y a
C'est beau, prenant, écrit avec style. Un vrai moment littéraire qui mérite d'être lu par le plus grand nombre, bravo ! Bonne chance à votre texte !
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Athor · il y a
J'ai été attiré par ce titre long et original. Ce texte, écrit avec finesse, offre une vision de l'art très particulière où le talent artistique fait voler en éclat les frontières du réel pour faire basculer le récit dans le fantastique. Peut-être que le talent finit par devenir contagieux lorsque l'on côtoie un génie ? Quoi qu'il en soit, on ne peut s'empêcher de se demander ce que va choisir de faire le nouveau Douglas Fox. Mon vote :-)
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Kyou · il y a
j'aime votre texte, remarquablement bien écrit, et son atmosphère fantastique.
Je m'étonne qu'il n'obtienne pas davantage de votes!

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Utilisateur désactivé · il y a
Tout à fait d'accord. On se demande parfois si les textes réellement littéraires ont leur place ici. Je veux dire les textes fins, subtils sans la bonne grosse histoire bien bordée, les bons gros effets, la bonne grosse chute, tous ces textes par ailleurs forts sympathiques mais un cran en dessous de celui-là, c'est évident. Il y en a quelques uns comme celui de Cécile en tous les cas et c'est tant mieux.
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Cécile Goguely · il y a
Mon compagnon me dit à l'instant tu suscites des débats, c'est intéressant... En tous cas merci pour tous ces commentaires, je n'ai hélas pas le temps de répondre à chacun ce soir mais je vais le faire, promis (j'ai un petit bébé qui m'occupe pas mal)
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Utilisateur désactivé · il y a
Je corrige un peu mes propos car c'est ce que voulais faire en fait mais tu as répondu avant! Ceci étant je ne sais pas comment le dire: ça n'est pas que les autres textes soient mauvais, loin de là, il y en a de très bons mais celui-ci propose autre chose, je trouve. Et bonne nuit à petit bébé!
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Utilisateur désactivé · il y a
Magnifique! J'ai été emporté par votre écriture sensible et délicate! C'est vraiment un texte de littérature. L'histoire est formidable, bref je suis emballé! Bravo!
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@d@v · il y a
J'aime beaucoup ce texte, bravo Cécile.
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Lagantoise · il y a
Une plume qui nous entraîne dans un monde de peinture comme la martre sur la toile....
Je vous adresse mon vote+ qui n'est pas une copie ni un rêve
Mon poème en lice prix d'Automne..si le cœur vous en dit..bien entendu..
'' Le silence s'endort sous une nuit d'argent''

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Severine Beau · il y a
Joli coup de pinceau !
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