Double plongée

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Il va sans dire qu’à cette époque, je n’avais qu’une idée en tête, réaliser ce putain de film ! Après deux années de tâtonnements et de nombreuses réécritures, mon scénario était enfin prêt, le casting quasiment bouclé, mais le budget... hélas, loin d’être finalisé, même en raflant les dernières économies de ma grand-mère, ma plus indéfectible admiratrice depuis l’enfance. Alors bien sûr, je m’impatientais. A quarante ans, Roman Polanski avait déjà à son actif Le couteau dans l’eau, Répulsion, Cul de sac et Rosemary’s Baby. Déprimant quand on y songe ! Aussi, plus le temps passait, plus je doutais que Double plongée (c’était le titre de mon film) voit le jour l’année de mes quarante ans justement et ce, bien entendu, en toute modestie face à mon Maître ! Pour trouver du fric, je courais donc les cocktails parisiens, j’avalais des litres de cafés au Deux Magots ou au Flore et durant deux saisons consécutives, je hantais les couloirs du Festival de Cannes, logeant à plus de vingt kilomètres de là dans une piaule que je partageais alors avec deux autres types qui, comme moi, cherchaient désespérément un producteur. Et si j’avais fière allure dans mon smoking de location, je rentrais chaque soir en clopinant, les pieds en compote dans mes chaussures vernies. Si vous les remplissez de papier journal mouillé, vous gagnerez bien un petit centimètre, s’était excusé le loueur en me confiant sa dernière paire d’une bonne pointure inférieure à la mienne ! Voilà où j’en étais lorsque le hasard me souriant, je rencontrai Olga lors d’une soirée à la Californie Pézou, sur les hauteurs de Cannes. Soirée très chic où d’énigmatiques serveurs vêtus de somptueux kimonos de soie noire zigzaguaient entre les convives tenant à bout de bras de lourds plateaux chargés de sushis roses et blancs. Dépourvu de carton d’invitation, j’avais, pour braver le contrôle, emboité le pas au petit groupe qui accompagnait Win Wenders (Palme d’Or potentielle pour Paris Texas). La pluie qui n’avait cessé de toute la journée, s’était enfin arrêtée et la colline embaumait. Je n’en aurais pas dit autant de mes pauvres pieds qui fumaient lamentablement dans mes maudites godasses ! La douleur augmentant mon acuité visuelle, je remarquai alors un splendide canapé fleuri dont les profonds coussins semblaient n’attendre que moi. Le visage crispé, je fonçais vers ce sauveur puis m’écroulais dans un râle, après avoir au passage (trop occupé par l’objectif à atteindre) bousculé avec force un individu qui n’était autre... que Olga dont la tunique de soie ivoire avait accueilli non sans surprise tout le contenu de sa coupe de Champagne. Je balbutiais quelques mots d’excuse inaudibles auxquels elle ne parut pas prêter la moindre attention. Sa coupe était vide et comme je lui semblais bien mal en point, c’était à elle dorénavant de prendre la situation en mains. Je soupirai d’aise... je m’acharnais depuis de si longs mois sur ma foutue condition, elle ne pouvait pas mieux dire ! Alors, seuls au monde sur notre canapé fleuri, nous bûmes du Champagne jusqu’au petit jour. Double plongée, un scénario qui rattrape son auteur ou un auteur rattrapé par sa fiction ? Les deux, dis-je. Très intéressant ! Et le tournage ? J’attends... Il te manque du fric ? Je peux déjà t’aider pour les repérages. Ainsi, Olga, avec ses belles pommettes slaves, ses magnifiques yeux gris verts et sa démarche féline devint ma productrice et (je n’hésite pas à le dire) mon unique et véritable amour. Jusqu’à ma rencontre avec elle, j’avais toujours prôné la liberté sexuelle. Sans doute parce que cela arrangeait mes affaires... mais voilà Olga était entrée dans ma vie, et tout bascula très vite. La constance de sa présence vira à l’obsession. Sur le plateau, j’exigeais qu’elle demeurât à mes côtés et dès qu’elle s’éloignait de mon champ visuel, je paniquais. Olga, enfin où est Olga ! L’équipe ricanait dans mon dos. Olga aussi parfois. Aussitôt la peur me saisissait. Et si elle rencontrait quelqu’un d’autre ? Après tout, elle avait si vite succombé à mes charmes, pourquoi n’aurait-elle pas la même appétence pour ceux d’un autre ! J’avais beau fuir cette éventualité, elle m’obsédait chaque jour davantage jusqu’à atteindre son apogée le jour où elle m’annonça son départ précipité pour Amsterdam où, disait-elle, habitait sa cousine. Le tournage de Double Plongée était presque achevé, nous étions sur le point d’entamer le montage et ce départ subit me plongea dans un profond désespoir. J’avais donc vu juste ! La veille de ce jour fatidique, j’auscultais son corps. Je la reniflais. J’étais comme un pauvre chien qui pressent qu’au prochain carrefour son maître va l’éjecter hors de la voiture. Avec qui tu pars ? Et samedi matin, pourquoi ce retard sur le tournage ? Ta cousine, ce ne serait pas plutôt un mec ? Et notre film, tu disais que c’était notre bébé ! Merde, Olga, je te défends de partir ! Tu me défends ? Disant cela, elle se jeta sur moi et me couvrit de petits baisers pointus. Je devenais dingue. Les jours passèrent, le montage piétinait et Olga revint enfin d’Amsterdam. Mais ce ne fut pas accompagnée d’un homme, mais à bord d’une luxueuse péniche dont la mise en ordre des papiers avait nécessité qu’elle demeurât sur place deux semaines de plus. Une péniche ! C’est bien là, l’idée saugrenue d’une nana bourrée de fric ! Je regrettais déjà mes propos, mais ce qui était dit, était dit et il fallait que je me rende à l’évidence, j’étais jaloux. Maladivement jaloux. Autour de moi, le monde se vidait peu à peu. Plus de couleurs, ni de parfums... plus d’élégantes aux terrasses des cafés. Soleil ou pluie, du pareil au même ! Et depuis son retour, Olga semblait me fuir. Tantôt, il lui fallait rendre visite à sa sœur à Londres, tantôt à son ex-mari à Genève ou encore suivre les travaux de son appartement de Nice. Enfin, sonna l’heure de présenter mon film à la presse. J’étais à cran. Assis au premier rang, entouré d’un parterre de critiques, je guettais fébrile l’entrée de la salle de projection déjà bondée. Olga, mon indispensable Olga, que faisait-elle ? Lorsqu’elle franchit enfin la porte, elle n’était pas seule mais flanquée d’un type insipide (j’ai toujours détesté les blonds fadasses) qu’elle me présenta comme un producteur de films d’animation. Et néanmoins ami, précisa-t-elle. J’avais réussi à conserver un siège près de moi, mais n’en avait guère prévu deux. D’ailleurs que m’importait la présence de ce type ! Olga et lui furent contraints de se rabattre sur les fauteuils du fond. Ce qui ne me gêne nullement, dit l’homme. La lumière s’éteignit et je n’eus pas à lui dire que sa gêne, je m’en foutais royal ! Quelques jours plus tard, alors que je lisais et relisais dans le bureau de la production une excellente critique parue la veille dans Le Monde, Olga (avec toute sa douceur), m’expliqua qu’elle ne pouvait continuer ainsi. Ton film est maintenant fini et il va bien marcher... ça je le sais et... Ainsi, ai-je coupé, que veux-tu dire par ainsi ? Ainsi, je veux dire... cette violence... Moi, violent ! Non, pas toi... mais nous... cette passion qui nous déraisonne... On dit, qui nous fait déraisonner, ma chérie. Minable la remarque sur le vocabulaire ! OK, déraisonner... mais qu’est-ce que ça change... je veux juste te dire que j’ai besoin de calme. D’ailleurs, c’est pour être au calme qu’elle avait choisi de vivre sur une péniche. Benoît pense... Benoît ? Oui, l’ami que je t’ai présenté l’autre soir. Ah oui, Benoit ! Celui-là... il fallait que je vérifie par moi-même ! Alors, j’ai suivi Olga. J’ai pisté (gardant avec rage une certaine distance entre nous) sa petite voiture jusqu’au quai d’amarrage. Le soir tombait doucement et la lumière blafarde des réverbères se reflétait sur les pavés luisants. Olga a garé sa voiture à une trentaine de mètres de la péniche. Sur le pont, la silhouette sombre d’un homme se détachait sur un fond de ciel laiteux. Olga marchait d’un pas décidé en direction de cet homme. J’ai crié, Olga ! Elle s’est retournée. Laisse-moi tranquille, Louis ! Les choses sont ainsi, c’est tout ! De quelles choses parlaient-elles ! Notre histoire, une chose ! Depuis la péniche, le fameux Benoit (car ce ne pouvait qu’être lui) a balancé quelques mots inaudibles. Alors, j’ai redémarré ma voiture (une imposante 500 SEC dont j’étais très fier) et j’ai roulé au pas, déterminé, vers Olga. Elle s’est retournée. Dans le halo des phares, son visage figé avait la couleur de la cire. Puis elle s’est mise à courir d’une manière désordonnée. Ses chevilles se tordaient sur les pavés glissants. Et moi, j’avançais toujours... Elle s’est alors arrêtée net et m’a fixé les yeux pleins de larmes. Maintenant fonce, espèce de dingue, qu’elle a crié. Ça, qu’elle ait dit, espèce de dingue, je n’en suis pas certain. Peut-être n’a-t-elle rien dit. Toutes les vitres de ma voiture étaient fermées et j’avais mis le Concerto pour violon et orchestre de Beethoven. A fond, comme toujours lorsque je roule... Et là, subitement, hypnotisé par la lueur des phares, la puissance de la musique et l’immobilité tremblante d’Olga, j’ai violemment braqué (tout en accélérant) pour terminer ma course, hébété, juste derrière le parapet de sécurité qui avait volé en éclats. A trois cheveux d’achever ma course dans la Seine !
Et après ? Après, rien. Je n’ai plus revu Olga (rien d’étonnant à cela). Quant à Double plongée, le film a, selon ses pronostics, plutôt bien marché. Je crois d’ailleurs (même si ce n’est pas un Polanski) que c’est un bon film... un bon film à suspense où le héros (totalement taré, tout de même) percute la femme de sa vie et écope d’une peine de dix ans de prison ferme pour tentative de meurtre avec préméditation.
La victime ? Une prénommée Olga... bien sûr !
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Mireille Bosq · il y a
Une beauté millionnaire qui vous les distribue généreusement pour vous financer, ça doit être rarissime. Mais le milieu du cinéma est plein de surprises...Je suppose.