Double Joe

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Double Joe remarquait pour la première fois qu'il ne voyait pas deux toits similaires. Son bureau du sixième étage n'avait pas de vis-à-vis direct, les autres immeubles étant à plusieurs kilomètres. De là il surplombait les nids douillets des habitants et pouvait s'interroger à foison sur les activités des occupants des tours lointaines. Quand on examine les habitudes qu'on ne devrait pas connaître on se prend facilement à rêver vivre cette vie. Très vite l'illusion cesse et l'on se dit que nous vivons nous-mêmes une de ces vies.

Double Joe ne se considérait pas comme riche. Au début de sa prise de poste il avait parfois été étonné de la façon dont on le toisait, ou par une politesse trop poussée. Maintenant depuis plus de dix ans, quinze ans sans doute il n'y pensait plus. Les études dans lesquelles ses parents l'ont poussé on débouché presque malgré dans le secteur du gaz. Sans grande conviction il y connut plusieurs domaines, d'abord dans le stockage puis dans la distribution, ce qui lui valu d'être reconnu par la précision de ses connaissances accumulées comme on remplit une tirelire sans vraiment y prêter attention. Etre considéré comme un expert a ses avantages: on vous sollicite et on prétend que vous avez à faire.

Debout contre la fenêtre il fit glisser ses doigts sur un bateau miniature, cadeau reçu plusieurs années auparavant. "Le vrai privilège de ce boulot, pensa-t-il, c'est de pouvoir regarder la pluie tomber". Le ciel se couvrait, et Double Joe se sentait le don de prévoir la pluie. Or les nuages de plus en plus sombres étaient bon signe. Une de ses collègues lui déposa des documents à signer. Quand elle fut à demi penchée par-dessus son bureau il ne put s'empêcher de constater qu'elle le fixait. Son regard ni beau ni torride possédait ce qu'il fallait de désir pour attirer son attention. Elle se releva et laissa ses pulsions réveillées revenir à la réalité. La pluie tapait contre la fenêtre et fit naître en Double Joe l'image d'elle et lui nus enlacés et trempés sur la moquette. Ces derniers temps il n'avait appelé personne quand il ne s'était pas senti bien. Il n'avait fait part de sa baisse de moral à personne croisant les doigts pour que ça lui passe vite. Il avait envie de prendre une bière, d'entendre les plaisanteries de ses camarades d'école et pourquoi pas de parler de son état à l'un d'eux.

Quelque part dans son bureau se trouvait encore la carte que lui avait préparée ses amis de l'école de commerce. Elle traînait dans l'unique placard de la pièce et il se rendit compte qu'il ne l'avait pas lue depuis des années. Il sortit le carton et le déposa sur la table de réunion. A peine le lâcha-t-il qu'il se figea: parmi les cartes, bibelots souvenirs et matériel de travail ressortait une photo identifiable d'un coup d’œil: par une fin d'après-midi d'été dans un champ, sa copine de l'époque se couvrait en partie le visage avec deux grandes pousses.

Il ne l'avait plus vue après qu'elle soit partie en Argentine. Ce qui devait durer trois mois en avait d'abord duré six, puis un an, et ils s'étaient perdus de vue. Il se rappela qu'il avait été tout excité d'apprendre qu'elle était acceptée en programme d'échange. Il avait pensé l'accompagner ou la rejoindre.

Pour quelle raison était-il finalement resté? Elle avait du en être informée entre février et avril, car elle était partie un 16 juin "pour s'habituer à la culture avant de commencer les cours". Il avait trouvé ça tôt mais n'avait rien dit, il savait qu'à son retour en novembre elle aurait été encore plus amoureuse, la disant aurait attisé son désir. Il se saisit de la photo en s'empêchant de la regarder, il voulait la respirer. Il ferma les yeux et se laissa emporter un matin de juin, ou était-ce en mai? Nous sommes peu de jours avant son départ, elle avait prévu de passer presque deux semaines avec sa famille avant de s'envoler. Il voit nettement l'odeur d'un parc encore frais, mouillé d'une pluie tout juste terminée, il peut sentir le parfum des fleurs gorgées d'eau. Le soleil du matin file entre d'épais nuages blancs et les arbres touffus.

Il se souvenait qu'ils avaient passé la nuit ensemble, non car il a gardé en mémoire les instants certainement sublimes de leur union mais un détail parlant: il n'avait pas pu retrouver sa deuxième chaussette dans les draps et en traversant le parc pour rentrer chez lui, béa comme jamais auparavant, vidé de son énergie et à la fois galvanisé pour l'éternité il se disait "c'est ça la vie tout simplement". Il regardait ceux qui promenaient leurs chiens, ceux qui couraient ou ceux qui étaient de passage et il se répétait qu'il n'avait qu'une chaussette et qu'il était comblé.

Il rouvrit les yeux et se sentit frissonnant. La pluie tombait maintenant à plusieurs centaines de mètres dehors, transformée en mur de gouttelettes. La photo lui renvoyait précisément l'image qu'il avait de sa copine: souriante et belle à souhait, son t-shirt avec un chat stylisé moulant, et sans doute une mini-jupe ou un shorty. Il avait été amoureux d'elle et en la voyant il se demandait comme il avait pu la laisser partir. Il espéra qu'elle était devenue heureuse. En scrutant l'image, tout lui revint en tête, tout son corps se remémora. Il ressentit le contact de sa peau douce, le fin excédent de peau qu'il aimait attraper parfois et mordiller souvent, ce corps qu'il adorait caresser du haut des seins jusqu'à l'aine, les baisers qu'il y avait déposé des milliers de fois. Pas une seule fois lorsqu'il avait embrassé cette peau il n'avait cessé de se dire qu'il était heureux et qu'il avait trouvé la femme de ses rêves.

Il vit défiler l'image de sa collègue et lui nus sur la moquette et eut honte de lui-même. Il était trop tard, il le savait. Il s'était longtemps répété qu'il savait ce qu'il faisait, l'important étant d'assurer son avenir. Il avait commencé par fréquenter ses amis de moins en moins, à moins sortir aussi dans les bars ou dans des événements. Les bons moments s'étaient espacés de plus en plus. Enfin, il arrêta de nouer des relations avec les personnes qu'il fréquentait le plus au travail. Il se disait qu'il avait le temps et le choix, que si il en avait envie il pourrait choisir de faire autre chose. Ce qu'il était n'excluait rien, pas même ce qu'il n'était pas. Il était aussi, en pensée, ces personnes qui voyagent, ces personnes qui se font des tatouages et qui s'assument. Il était aussi sportif et intrépide car il comprenait les sensations que ressentent les professionnels dont l'entraînement est le quotidien, car il avait en tête les effets que ça procurait. Il était aussi ces politiques, personnes carriéristes avec pour ambition pouvoir et reconnaissance car il aurait pu se jouer des règles en les tournant à son avantage. Il était ces personnes pleines de talent, musiciens, artistes, écrivains et même entrepreneurs, ces gens qui donnent leur énergie à un projet et font vivre leurs aspirations en leur donnant du sens.

Il ne pouvait se résoudre à n'être rien de tout ça car quand venait le voir dans son bureau du sixième étage avec une vue dégagée, c'était pour ses qualités d'être humain accompli. Ses qualités d'être avançant malgré tout sans aucune décision majeure sur sa personnalité et sa vie.
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