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Double je

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Tine GABRIEL

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''Mais cela ne sert à rien, à être deux, alors qu'il reste à peine assez de moi pour ne faire qu'un''.

Cette phrase résonnait en elle comme une ritournelle insatiable, du genre à s'incruster jusqu'à ce que quelque chose se passe enfin et décide de lui donner du merveilleux et de l'excès, indispensables à son équilibre.
En attendant, elle était condamnée à s'inventer des mondes et des personnages parallèles en les faisant cohabiter dans son univers, avec l'espoir de les voir surgir un jour pour de vrai et savoir enfin de quel côté du miroir elle allait pouvoir s'incarner...

C'est en sortant de la pâtisserie ''o espelho do prazer '' - le ''miroir du plaisir'' - qu'elle avait trébuché. Entre deux pavés. Même qu'elle avait failli s'étaler de tout son long, sa pasteis de nata entre les doigts... Il était 13 H 00 et elle avait une petite fringale.
C'est en se redressant qu'elle avait découvert le nom de la rue affiché en lettres noires sur la plaque de pierre blanche : ''Rua Garett''.

Là, maintenant, elle se trouvait dans une des rues les plus pittoresques de Lisbonne, aux pavés de basalte et de calcaire, grouillant d'une foule bardée de Nikon et de boutiques plus étonnantes les unes que les autres.
Soudain, son regard s'arrêta devant le numéro 75 et ses yeux s'écarquillèrent, comme aimantés par un éclair fulgurant. Juste en face de la statue de Alberto Pessoa, à côté d'une librairie dont le nom chatouilla sa mémoire : ''Bertrand Cheshire'', s'étalait une grande vitrine sur laquelle se réverbéraient des milliers de rayons de soleil.
Et derrière cette immense vitrine étincelait un masque monumental composé d'une multitude de miroirs qui se déployaient sur plus de 5 mètres de long, s’annexant ainsi tout l'espace.
Elle leva la tête et put lire l'enseigne : ''Dinah Galerie''.
Mue par une curiosité des plus folles, elle décida d'entrer.

A l'intérieur résonnait un brouhaha assourdissant sur fond de musique pop rock. A l’accueil, une simple petite table transparente avec quelques magazines épars. Ensuite une immense pièce interminable dont le fond formait un coude d’où semblait émaner ce bourdonnement confus. Surplombant l'axe principal, une énorme verrière n'en finissait pas de diffuser sa clarté insolente, renforcée par des dizaines de spots lumineux.
Elle regarda autour d'elle et ce qu'elle vit lui coupa littéralement le souffle.
Derrière le masque, paradait un immense escarpin à talon aiguille géante dont les facettes rutilantes claquaient comme des flaques de lumières, éclaboussant les miroirs jusqu’à la vitrine dans un frisson d’argent. A moitié aveuglée, elle baissa les yeux et ses pieds semblèrent soudain s’éloigner à perte de vue.
Intriguée et émerveillée à la fois, elle s'approcha de plus près et réalisa que le stiletto était composé de couvercles et de casseroles en inox sertis de pseuso clips. Comme quoi, la cuisine nécessite beaucoup de talent, y compris des talents-aiguilles...
Elle continua sur sa droite, attirée par une sculpture de petite taille cette fois-ci quand, machinalement elle leva la tête. Ce qu'elle découvrit alors lui cisailla la rétine : un immense lustre virginal dégoulinait de milliers de pampilles et leur clinquance se réfractait contre la verrière dans un albedo séditieux.
En s’approchant, elle s'aperçut que les pampilles étaient constituées de tampons hygiéniques enveloppés de cellophane et agrémentés de fils bleus ruisselant comme une fine pluie d'été.

Soudain, une sculpture molle hallucinatoire se précipita devant ses yeux éblouis et elle se trouva bientôt face à plusieurs tentacules multicolores hérissées de pointes se déployant au dessus de sa tête.
Avec ses patchworks de luxueux brocards, de festons, de velours et de crochets, l'ensemble offrait un prodigieux lacis où l'inventivité se confondait avec l'exagération, où l'audace se conjuguait avec l'extravagance ; bref, où l'on quittait subitement la banalité du monde parce que la vérité décidément, n'en finissait pas de se trouver ailleurs...

- Alors? Conquise par ‘’Mary Poppins’’?
Une femme aux longs cheveux marrons avec une bouche incroyablement rouge lui souriait comme une enfant malicieuse.
- Heu.. Pardon ?
- La bestiole au dessus de votre tête...
- Oh ! Désolée... Oui... C'est complètement... Magique...
- Bon, si vous voulez boire un verre, suivez-moi. Le vernissage est au fond, dans la salle 2-5-7.

Elle suivit la femme qui rejoignit bientôt le fameux brouhaha d’où un murmure s’échappa :.
- Ah... Enfin la revoilà ! Joanna, on a besoin de toi pour...
Le reste de la phrase se dilua dans la cacophonie ambiante.
Elle se souvint alors de l‘affiche sur la porte de la galerie ‘’Rétrospective Joanna Vasconcelos’’
Une flûte de champagne plus tard, sa tête commença à tourner.

- Vous êtes sûre que ça va bien ?
A nouveau le sourire rouge mutin s'adressait à elle.
- Heu oui parfaitement ! Je me présente, je suis...
- Non non, inutile. Je devine qui vous êtes. Dites-moi plutôt comment vous êtes arrivée jusqu'ici ?
- Attirée par l'éclat de la vitrine, avec toute cette lumière qui jaillissait... J'ai eu envie de...
- Passer de l'autre côté de mes miroirs. Avouez le...

Elle observait Joanna. Joanna et sa rondeur enfantine sur les joues. Joanna et ses yeux incroyablement vifs. Et puis cet aplomb mêlé de légèreté, de certitude et de détachement à la fois, cette fraîcheur incroyable, cette façon de ne pas se prendre au sérieux qu'on devinait immédiatement.
Elle se reprit et lui répondit :
- Parlez-moi de vous. De votre processus créatif. De votre univers. Comment faites-vous pour imaginer tout ça ?
Joanna sembla réfléchir un court instant puis les paroles jaillirent comme un geiser espiègle :
- Exactement comme vous. Je parle aux choses et elles me répondent, elles me suggèrent.
Ensuite je les agrandis, je les exagère, je les transforme, je finis par les interroger en les intégrant dans mon quotidien, en les sublimant pour leur donner une nouvelle exaltation.
- Mais je ne suis pas du tout comme ça, moi, je vous assure. D'ailleurs, je m'excuse mais je ne me suis même pas présentée. Je m'appelle Carole et suis juste une journaliste un peu curieuse qui pige pour le magazine ''Rolling Stones '' en essayant de dégotter des interviews exclusives d'artistes atypiques.
Croyez-moi, je n'ai absolument rien d'extraordinaire comparé à votre génie.
J'ai atterri par hasard dans cette galerie. Rue Garett. Absolument par hasard. Et quand j'ai découvert toutes ces sculptures merveilleuses, j'avoue que je...
- Vous avez eu envie de vous évader...
- Heu... J'ai adoré votre chaussure géante qui m'a rappelé ma petite taille
- Oh ! ''Marylin" est seulement une chaussure clinquante qui fait mal aux pieds. Le côté ''sois belle et tais-toi''
- Peut-être mais en tous cas, elle est impressionnante. On se sent tellement minuscule à côté.

Elle aurait voulu suspendre le temps, rester là, à écouter cette femme-enfant pleine d'énergie créatrice, de fantaisie, d'excès et de contestations. Mais le temps se délitait en passant toujours et pas que son chemin. Et même si elle ne perdait jamais son temps, il finissait toujours par se perdre lui-même, tout seul avec l’effet d’un différé dans sa réalité ambiante.

- Au fait, vous avez vu mon chat? Comment l'avez-vous trouvé?
Carole prit un air perplexe.
- Non, ne me dites pas que vous n'avez pas encore vu mon ''Cat power'' recouvert de crochet? Il est posé sur une étagère, pas loin de ‘’Mary Poppins’’.
Et il sourit... Enfin, à moi il sourit et parfois son sourire disparaît à force de trop le regarder.
Venez, je vais vous le présenter.

Carole avança, impatiente de rencontrer l'animal au sourire élastique.
C'est alors qu'elle se retrouva face à une petite sculpture d'une cinquantaine de centimètres, prête à bondir, la queue plantée à la verticale, le dos rond et les pattes rassemblées. Cette statue aurait été saisissante de réalisme si elle n'avait pas été entièrement recouverte d'un coton blanc crocheté frisant le napperon vintage.
Elle observa attentivement le chat puis Joanna et finit par trouver que leur sourire était étrangement identique, comme une complicité siamoise.
Ces deux là réussissaient à calquer l'écarquillement de leur bouche par un énigmatique mimétisme.
Elle les examina encore mais soudain, leur sourire disparut en même temps.

- Vous avez besoin d'un renseignement Mademoiselle?
Carole se retourna brusquement. Devant elle se tenait une femme aux longs cheveux bruns.
- Joanna? articula-t-elle
- Non, Joanna est à Paris à l'heure actuelle. Elle est partie en tout début d'après-midi, avant la fin du vernissage.
- Oh mais je l'ai rencontrée tout à l'heure et je..c
- Ca m'étonnerait fort Mademoiselle. Joanna n'est restée que dix minutes à peine. Elle avait un avion à 14 h 30.

Carole s'éloigna en marmonnant une vague formule de politesse. Elle n'avait pas rêvé et ce n'est pas l'unique flûte de champagne qu'elle avait avalée qui aurait pu lui embrouiller la mémoire.
L'artiste lui avait bien parlé. Elle entendait encore sa voix claire lui expliquer sa façon de faire surgir le fantasque, l'insolite, le transformisme, le merveilleux.
Un début de migraine commença à s'infiltrer insidieusement dans son crâne, épuisant ses dernières velléités d'interrogations.

Elle fouilla dans son sac à main à la recherche d'un aspirine et tomba sur une petite boîte cartonnée à peine entamée.
Un médicament ? Des lettres noires se détachaient sur fond rouge : ''Clopixol''.
C'était quoi ça? Elle ne se souvenait pas avoir jamais vu cette boîte.
De toute façon, il fallait qu'elle rentre d'urgence à l'hôtel pour écrire son article.
Parce que quoiqu'ait pu lui raconter cette femme brune, elle avait bien interviewé cette prodigieuse artiste Portugaise Joanna Vasconcelos. Ses mots lui résonnaient même encore dans la tête : ''vous avez vu mon Cat Power"?
Cette interview serait un véritable clin d'oeil, une résonance à son dernier article paru dans le ‘’Rolling Stones’’ d’octobre sur cette chanteuse surnommée justement ''Cat Power''. Mimétisme encore? Après la musique, la sculpture...
Elle avait même déjà trouvé son accroche : ''Exagérer pour inventer''.

Elle s'arrêta devant le fleuriste situé à côté de son hôtel. La devanture scintillait de décorations rouges éclatantes parsemant des arrangements audacieux de toute pimpance. A travers la porte entre ouverte s'échappaient des exhalaisons de chlorophylle écarquillée comme un immense sourire.
Elle ne put s'empêcher de repenser à ''Cat power" et finit par esquisser un sourire, elle aussi, malgré elle.

Le masque de miroirs rejaillit soudain dans sa mémoire et, dans un sursaut de lucidité, se mit à réfléchir avant de renvoyer son image contre la vitrine.
Elle pénétra dans le hall de l’hôtel Mabel et s’installa confortablement dans un fauteuil en poussant un long soupir. Le trajet l’avait épuisée. Elle étendit ses jambes devant elle et s’apprêtait à ouvrir son sac pour chercher la carte magnétique de sa chambre lorsque soudain...
Un homme s’avança vers elle, les lèvres rouges pincées et l’air soucieux :
- Tout va bien? Vous avez bien pris vos comprimés régulièrement? Pas d’effet secondaire?
On se revoit de toutes façons la semaine prochaine à la même heure, comme d’habitude..
Mademoiselle Lewis? Mademoiselle Lewis? Rassemblez-vous!
... Alors seulement elle parvint à balbutier d’une voix blanche, le regard effaré :
- Oh...Docteur... Je crois juste que... J’ai de plus en plus de mal à ne faire qu’un dans ma tête... Et Alice prend toute la place...

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