Donc je suis

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Je m'attendais au papier peint fleuri de ma chambre.
En ouvrant les paupières, je vois un écran télé qui surplombe une table grise.
Devant, mon père se tient debout, immobile, un paquet dans les mains.
— Es-tu réveillée ?
Je sors de mon rêve. Une histoire ennuyeuse et récurrente : un livre que je cherche à lire, mais dont les lettres se brouillent et s'envolent des pages. J'éprouve une grande fatigue dans la tête. Comme si je n'avais pas dormi. J'ignore l'heure.
Il place mes lunettes et la boîte à comprimés dans le tiroir de la table de nuit, pousse le vase de fleurs ainsi que le verre et la bouteille d'eau, puis pose son paquet sur le plateau. Il sourit, me prend la main, je sens la chaleur de la sienne. Je m'y pelote pour qu'elle m'abrite. Cette main paternelle est mon asile. Je suis heureuse.
— Maman ?
Des visages virevoltent derrière mon front, se bousculent, tournoient devant mes yeux avant de s'effacer. Les noms restent coincés dans ma gorge tandis qu'il me serre dans ses bras.
— Bon anniversaire, maman !
— Merci, mon grand.
« Anniversaire »... Ce mot résonne dans ma tête. Sous mon crâne, des tiroirs débordent. Ils laissent échapper leur contenu. J'ai beau additionner, soustraire, je ne parviens pas à calculer mon âge, mais dans l'opération, je récupère le prénom de mon fils.
— Christophe !?
Je le revois à la maternité. Le bébé le plus joli, la chose la plus parfaite que j'aie jamais eue sous les yeux... Une angoisse sourde monte, enfle ; j'ai peur que ne s'échappe d'une seconde à l'autre cette joie intense qui m'habite. Je m'y cramponne.
— Maman !... Ça va ?
Je suis assise dans le lit. Il me tient serré contre lui. J'entends sa respiration, douce et calme.
Il me donne son paquet. Celui-ci est entouré d'un ruban dont je ne parviens pas à démêler le nœud.
Je feins de vouloir retarder l'instant de la découverte de mon cadeau. Je le palpe, le soupèse, l'agite... enfin, la bande de tissu doré glisse.
C'est un album photo. J'ouvre une page. Sur le cliché, un enfant en aube, les cheveux longs, fixe l'objectif de ses grands yeux mystérieux.
J'essaie de me concentrer sur quelque détail, n'importe quoi...
Rien où me raccrocher sur le terrain vague de mes réminiscences. Dans ma mémoire, les traces du passé disparaissent tels ces duvets voltigeant dans l'air au printemps qui changent de direction chaque fois qu'on tente de les saisir. Je crains que le moindre mouvement puisse trahir cette fermentation de mon esprit. Je me tiens figée, tous les muscles de mon corps tendus.
— Tu te rappelles cette photo ?
— Bien sûr, c'est toi. Pour ta communion.
— Mais non, maman, c'est Nathalie. Elle est passée te voir ce matin, elle t'a apporté ces roses.
Je ferme les yeux. Mon cœur bat la chamade. J'essaie de penser à la visite de cette Nathalie, mais rien ne vient ; mon imagination ne fournit pas. La honte me brûle le front, je bégaie :
— Je ne me souviens pas.
Son visage près du mien est attentif. Il paraît déçu. Il lorgne discrètement sa montre et s'approche de moi. Il m'embrasse sur la joue. La porte de la chambre s'ouvre. On apporte un plateau-repas.
— Merci ! fait-il, je m'occupe d'elle.
Puis, se tournant vers moi :
— Je vais t'aider à dîner ! Elle sent bon cette soupe.
— Je n'ai pas faim.
Il soulève la cloche et porte la cuiller à mes lèvres :
— Comme lorsque j'étais petit : une pour Nathalie... une pour moi...
Sa voix paraît forcée ; il tente trop de donner à cette scène une apparence naturelle.
Tant bien que mal, en m'étouffant parfois, j'ingurgite le potage. Il n'a pas de goût. La moitié du bouillon coule le long de mon cou. Christophe me considère d'un air désemparé. Il remet le plateau sur la table et allume la télé.
Leurs émissions ne m'intéressent pas ; trop lassantes à regarder. D'ailleurs, lui ne regarde pas l'écran, mais souvent son poignet. Il est clair que cela fait un moment qu'il échafaude ce qu'il s'apprête à m'annoncer :
— Il faut que je parte.
Je lui agrippe le bras afin de sauver quelque chose de ce temps si précieux et si fugace que je ne retrouverai peut-être plus jamais.
Il me repousse avec douceur et, en me disant au revoir, m'embrasse à nouveau.
Je frissonne, suspendue au crissement de ses semelles sur le lino. Ma gorge se noue. Christophe quitte la chambre. J'angoisse.
Dans l'embrasure de la porte, j'entends l'infirmière lui parler à mi-voix :
— Ne soyez pas gêné. Dans une minute, elle aura déjà oublié votre visite.
— Pourtant, elle m'a semblé claire aujourd'hui.
Les larmes me submergent.
— Elle a, comme ça, lui ment-elle, de brèves et rares fenêtres lumineuses.
La panique s'empare de mon corps. L'album tombe au sol avec un bruit mou.
J'ai l'impression de flotter.
Je me suis, pour ainsi dire, perdue... mais tant que la tête va...
10

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Mijo Nouméa · il y a
La perte de nos souvenirs, de notre mémoire est bien rendue dans ce texte. Les personnages bien caractérisés, jusqu'à l'infirmière qui s'arrange de toujours maintenir un espoir dans l'esprit des familles.
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Daisy Reuse · il y a
Quant on sort de soi-même… une terrible réalité.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Ah ! Qu'est ce que le temps s'il ne devient plus que cela !
Pourquoi s'acharne-t-on à tant faire exister alors que ce qu'on a fait exister ne se souviendra pas qu'il a existé !

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Sylvianni sylvianni · il y a
quand la mémoire disparaît, le monde autour de soi vivent aussi dans le brouillard, faut en avoir été témoin pour en écrire une histoire. comme celle-ci.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Pour moi touchant au possible, merci, mon soutien
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Chantal Sourire · il y a
Plus que touchant...!

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