Dog's Fog

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Au temps de la prohibition, derrière les murs des rues de Boston, tout un monde sommeille. Au Dog’s Fog, l'alcool, le jeu et la prostitution

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"Pour moi ne comptent que ceux qui sont fous de quelque chose, fous de vivre, fous de parler, fous d'être sauvés, ceux qui ne bâillent jamais, qui ne disent pas de banalités, mais qui brûlent  [+]

Image de Hiver 2021
Elle entra dans le bar d’un pas ferme, tenant sa guitare devant elle, bien serrée contre son buste, tel un bouclier. Si elle comptait jusqu’à trois et ne faisait pas demi-tour, alors elle songea qu’elle aurait fait le plus difficile : se jeter dans l’arène. Les lumières étaient tamisées, un peu verdâtres, pas aussi chaleureuses ou intimes qu’elle l’avait imaginé. Le Dog’s Fog était un établissement clandestin qui jouissait plutôt d’une bonne réputation dans les milieux nyctalopes de Boston ; depuis plusieurs années, la même famille de vieille souche irlandaise tenait ce haut lieu de rencontres où se mêlaient jeux, paris illicites, alcool, jazz et prostitution, où s’asseyaient côte à côte truands notoires et riches négociants, politiques et petits patrons du quartier... Et personne dans la police de la ville n’y mettait les pieds, sauf à venir se faire grassement payer en échange d’un service rendu à Jo O’Conneil, l’illustre fils aîné du clan et propriétaire des lieux. Certes, le 18e amendement n’y était évidemment pas respecté, on pouvait même dire qu’il faisait prospérer les Irlandais, mais aucune descente de police, de mémoire d’habitants du quartier n’avait jamais gêné les activités du night-club.
Mary Mae se dirigea vers la scène au fond de la salle principale : le pianiste était installé et sirotait son troisième bourbon de cette fin d’après-midi ; une chanteuse à paillettes près du zinc, accoudée, à l’œil fatigué et trop grimé, parlait avec le barman ; deux filles au décolleté plongeant semblaient assoupies sur les fauteuils usés sur l’un des côtés de la scène. Tous parurent, à la jeune fille qui venait de mettre un pied dans ce tripot, comme en pause, figés dans leur rôle respectif, automates des vitrines de Noël que le machiniste aurait débranchés pour un moment sans spectateur, comme dans l’attente d’un signal, celui d’une remise en route.
À son hôtel, on lui avait donné l’adresse de la cave discrète où se présenter, et on lui avait recommandé de parler directement à Jo ; on lui avait assuré qu’avec son joli minois de provinciale du Sud, son accent de la Louisiane, et un peu de talent, elle pourrait, avec un peu de chance – mais la chance Mary Mae lui courait après plus qu’elle ne l’attrapait –, se faire engager pour un soir au moins, à condition de ne pas réclamer de salaire...
— Je cherche à voir Mr O’Conneil.
Le pianiste agita son verre en direction du barman, celui-ci envoya la chanteuse chercher le verre vide pour le remplir de nouveau. Quand elle repassa devant Mary Mae, elle la jaugea, des pieds à la tête, sans un sourire. La jeune fille distingua alors la légère enflure bleue sous l’œil gris, la dernière trace de l’amour jaloux de son fiancé du moment, celui qui s’installait tous les soirs au Dog’s Fog pour écouter sa belle d’une oreille distraite, tout l’esprit occupé par sa surveillance des mains trop baladeuses, des regards trop appuyés, des propos graveleux des clients de la nuit.
— Pour quoi faire la miss ? Tu as un rendez-vous ? la questionna le pianiste.
Il ne la regardait pas vraiment, il semblait rodé à ce genre d’introduction, de préliminaire. C’était comme le jeu du chat et de la souris. Mais Mary Mae n’avait pas décidé de se laisser manger toute crue, elle avait parcouru tout ce chemin depuis Bâton Rouge seule, avec son sac usé et sa guitare, son malheur qu’elle trainait avec elle depuis seize ans et un immense espoir : celui de chanter autre chose que le répertoire des cantiques, de se produire sur une scène autre que l’estrade de l’église évangéliste, d’entendre des applaudissements moins timides que ceux des fidèles et des grenouilles de bénitier, mais aussi de s’éloigner des champs trop pleins de pendaisons photographiées par ces hommes suprémacistes fiers de leurs crimes et de leurs intolérances. Oui, fuir tout ce puritanisme de façade et sa violence, pour enfin faire des rencontres artistiques – et tant pis s’il fallait vendre son âme au diable – qui lui permettraient d’enregistrer un premier disque avant la consécration d’une tournée... Elle rêvait trop fort Mary Mae, c’est ce que ses familles d’accueil successives avaient toujours répété au responsable de l’internat dans lequel elle avait atterri à six ans après la mort de ses deux parents. Trop de rêves, cela fait peur au peuple des ancrés au sol, de tous ceux qui ne voient pas les lignes bouger, les habitués du médiocre et du tiède.
— Non, mais on m’a dit qu’il y avait toujours de la place pour les nouvelles dans ce club.
— Cela dépend de toi ma jolie, ricana l’une des deux sirènes des fauteuils qui ne semblaient avoir émergé de leur sieste que pour jouer aux hyènes et aux commères. Tu as quoi comme talent ? Tu viens vendre tes fesses ou ta guitare ? Ici, les hommes aiment bien qu’on joue de la flûte avec eux...
La deuxième, plus jeune encore que Mary Mae ne le pensait – elle avait tout au plus dix-huit ans –, manqua s’étouffer de rire tandis qu’elle s’allumait une cigarette. Décidément, c’étaient des femmes dont il faudrait se méfier ici aussi. Tout comme à l’internat où les surveillantes avaient la main lourde sur les pensionnaires, dans les familles où les mères s’arrangeaient toujours pour donner plus de corvées et de gifles que d’amour ou d’affection seulement...
Une voix enrouée et au fort accent irlandais perça la semi-obscurité et les pensées de Mary Mae brutalement :
— Les nouvelles, je leur donne une seule chance. Tu joues ce soir à vingt et une heures, tu suis le numéro de Virginia, on verra bien si tu as eu raison de quitter ta campagne !
Mary Mae se demanda ce qui de sa tenue ou de ses expressions avait pu trahir aussi facilement ses origines. Mais elle se retourna pour faire face au patron de la boîte et le remercier. Il était plutôt impressionnant, massif, grand, le crâne presque à blanc, un tatouage courait de sa pomme d’Adam à son oreille gauche : une danse macabre apparemment, mais la jeune fille ne voulut pas le dévisager plus que de raison. Elle baissa d’abord les yeux puis les releva comme par défi, elle n’avait pas fait toute cette route pour se laisser impressionner par un homme, fût-ce le caïd du quartier, parce qu’un homme, cela restait pour Mary Mae un coffre-fort à percer, un potentiel placement à court terme, un réseau de connaissances à déployer. Rien de plus qu’une carte à jouer. Un coup de dé ! Malheureuse aux jeux, il lui restait à tresser les cordes de la séduction autour de cet homme puissant qui lui ouvrirait peut-être ainsi les portes de ses rêves : vivre de ses chansons.
— Merci beaucoup, Mr O’Conneil, vous ne le regretterez pas, tenta-t-elle de répondre, mais sa voix sortit difficilement comme caparaçonnée par sa peur et sa timidité.
Elle ne fut pas certaine qu’il l’eût entendue.
Elle fut alors immédiatement prise en charge par l’homme de main qui protégeait les filles, la nuit, des velléités agressives de certains clients. Pas les habitués, non, ceux-là savaient qu’il ne valait mieux pas échauffer le patron ; mais les touristes, les clients d’un soir, qui trop heureux d’avoir leur carton d’entrée pour la nuit, trop excités à l’idée d’avoir laissé leurs femmes qui militaient pour la tempérance à la maison, s’imaginaient pouvoir allier whisky de contrebande, effeuillage des filles et violences en tous genres une fois montés dans les petits salons privés à l’étage... Gary se faisait un plaisir de les éreinter de coups et de les jeter à la rue, après les avoir dépouillés de leurs derniers billets.
Il l’accompagna à travers le dédale de couloirs aux murs humides et miteux ; il y avait, alignés le long des murs, les tonneaux d’alcool distillé des Appalaches et certains rhums en provenance du Canada. Elle put en sentir le souffle spiritueux et interdit. Il la guida jusqu’à ce qui servait de loge ; lorsqu’elle pénétra dans la minuscule pièce, elle tomba nez à nez avec une autre femme, plutôt jolie bien que marquée par le temps, petite et forte en hanches, une coupe à la garçonne et une bouche rouge écarlate : elle aussi portait une robe longue assortie de brillants comme si dans ce bar, les seuls éclairs d’étoiles possibles étaient cousus sur le corps des filles. C’étaient pour elles que les clients payaient, pour entendre leurs voix, admirer les démarches chaloupées sur la scène, sentir la fièvre dans leurs yeux, deviner leurs corps et repartir aux bras de celles qui faisaient la figuration, celles qui ne chantaient pas, celles qui s’offraient avec les consommations et ouvraient grands les bras pour les bercer tard dans la nuit. Mary Mae se dit qu’elle avait intérêt à être vraiment douée à vingt et une heures, elle ne voulait pas se retrouver dans le camp des galantes qui ne tenaient plus que par la drogue, l’alcool et la terreur de retourner chez leurs parents après avoir échoué si près du but...
La garçonne passa devant car elle devait rejoindre la salle. Elle devait rapidement se placer un peu en arrière sur la scène, elle n’était que la choriste, la voix de soutien ou de secours les mauvais jours de la starlette du spectacle. Mary Mae entendit les sifflements de quelques hommes déjà éméchés : ils trépignaient d’impatience, Virginia montait sur scène et entamait son répertoire bien rôdé au milieu des applaudissements des consommateurs, installée comme à son habitude sur un coin du piano, afin d’être vue de tous.
La jeune fille posa son sac et sa guitare près d’un fauteuil élimé. Gary lui montra le portant et les quelques tenues de scène parmi lesquelles elle devrait faire un choix pour cette première représentation. Elle s’approcha des robes de couleurs vives, et opta pour la moins échancrée, la moins scintillante, une robe blanche. Gary restait planté près de la porte, elle lui fit signe de sortir. Elle voulait se changer seule au moins, se maquiller et se coiffer sans avoir son regard sur elle. Même si elle avait bien saisi qu’à partir de son premier pas au Dog’s Fog, elle avait abdiqué son droit de propriété sur son propre corps, elle en acceptait les risques.
Elle se dépouilla de sa tenue de voyage, utilisa l’eau froide d’une bassine disposée là pour se rincer le visage, les bras, les mains. Puis elle revêtit sa tenue d’apparat, trouva les chaussures adéquates et observa sa silhouette dans le miroir. Elle opta pour laisser ses cheveux longs dénoués, entourant son visage comme des lianes de feuillages d’automne. Les yeux verts contrastaient avec sa pâleur et sa toison rousse. Elle savait pertinemment que son physique ne correspondait pas à l’air du temps, mais après tout, passer pour une fille du Sud démodée voire arriérée, cela servirait peut-être à créer la surprise quand elle se mettrait à jouer de la guitare et à chanter de sa voix chaude et gutturale, sa voix de chanteuse noire dans un corps de blanche et frêle gamine.
Jo O’Conneil ne s’était même pas inquiété de son répertoire, n’avait rien exigé, rien demandé. Pensait-il qu’elle allait nécessairement flancher ou qu’elle serait si mauvaise qu’il n’aurait plus qu’à la ramasser à la sortie pour lui proposer un contrat d’un autre genre, celui qui la relèguerait en seconde zone, celui des poupées sans voix du Dog’s Fog ? Mary Mae n’en doutait pas, mais il verrait bien, oh oui, il se rendrait vite compte de la perle qu’il venait de pêcher sans le savoir encore... Seul le pianiste lui avait demandé ses compositions, ses partitions.
Quand Gary raccompagna Virginia à la loge, ce fut sans un regard pour celle qui venait de chanter pendant près d’une heure, qui avait scruté celui qui n’hésiterait pas à lui faire payer la moindre œillade et qui semblait maintenant vidée de toute substance, que Mary Mae prit son tour. Elle avait sorti sa guitare de son étui. Elle marcha tête baissée, les yeux tournés ailleurs, vers son monde intérieur, sa peur, son envie viscérale de crier ses émotions jusqu’à la scène. Nulle annonce, le pianiste l’attendait, toujours accroché à son verre de bourbon. Elle s’approcha du micro, avança dans le halo lumineux et commença à chanter : les premières notes voltigèrent lorsque les déflagrations des Tommy Gun couvrirent sa voix. Tout ne fut plus que bruits, explosions, fureurs, éclats de verres et de bouteilles, hurlements des clients et du personnel. La fumée des cigarettes se mêlait à celle des feux déclenchés par des assaillants du bar. Le fils aîné du gang Paolini encourageait ses troupes au carnage, ses hommes étaient partout. Il fallait laisser la sauvagerie aller jusqu’au bout, ne permettre à personne d’en réchapper ; des représailles sanglantes et en guise de signature, le feu pour anéantir le Dog’s Fog et son fameux propriétaire. Que personne, jamais, dans le quartier, n’imagine se rendre dans un des établissements du camp des Irlandais. Sous peine de mort violente. La contrebande ne pouvait enrichir qu’une famille ici-bas et il était clair que pour Francesco Paolini, ce serait la sienne ! Au bout de quelques minutes, il ne restait plus que des pantins désarticulés au sol et autour des petits salons ; à l’étage et dans la loge, tous avaient été exécutés sans exception. L’odeur du sang et de la poudre se mêlait aux exhalaisons du whisky et des cocktails répandus et aux parfums capiteux des filles repliées sur leurs blessures et agonisantes. Quand le silence entoura de son linceul le Dog’s Fog, Francesco s’approcha de la scène et se pencha pour retourner la fille à la robe blanche constellée d’éclaboussures sanglantes, il découvrit le visage de la chanteuse dont les cheveux roux poissaient de sang : dommage, elle était jolie, cette fille !
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Isabelle Is'Angel · il y a
Une fin .... surprenante !!!
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Henri Valéro · il y a
si elle comptait... alors elle songea ? Conditionnel suivi d'un passé simple? Concordance des temps désastreuse mais le reste m'a bien plu.
Il faut du souffle pour des paragraphes un peu longs

La mort est partout et l'âge ne saurait l'influencer. En jouant du piano dans sa prochaine vie cette belle évitera ce genre de problème. Je charrie et donne quand même un j'aime

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Prisca Emelian · il y a
Alors cher Henri: "Si elle comptait" n'est pas un conditionnel mais un imparfait de l'indicatif puisque comme le disaient nos instits, "les si n'aiment pas les -rai-", il peut donc être suivi d'un passé simple, d'autant qu'on est dans un monologue intérieur, et que certes j'aurais pu me passer du verbe -songer- pour écrire: "Si elle comptait...elle aurait fait" mais je voulais que l'on entre dans les pensées de Mary Mae immédiatement. En revanche, influEncer s'écrit bien avec un E et non un a...Merci toutefois pour votre commentaire bienveillant...
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Henri Valéro · il y a
et toc, l'influance est morte le E y a repris sa place.
Puis-je suggérer la lecture de RIC-RAC, une épopée engloutie dans les classements de SE, mais pourtant si belle.

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Romaric Filsraads · il y a
Belle écriture où le suspense s'invite allègrement et où le dénouement sidérant choque le lecteur.

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