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Dix vents et marées

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Grenadine greed

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Appuyé nonchalamment au bastingage du pont supérieur, songeant à la vente faramineuse qu’il avait conclue une poignée de jours avant ses vacances, Sire Occo contemplait sous les étoiles une ligne d’horizon qui lui avait rarement parue aussi émouvante. Il avait décidé de sortir prendre l’air à l’approche de minuit, laissant à ses ronflements sonores Dame Tramonte Anne, son épouse depuis vingt-deux ans. Seul, il pouvait s’adonner à ses pensées les plus mégalomanes, rêvant aux stratagèmes dont il allait user pour devancer encore plus efficacement ses collaborateurs crevant d’envie d’obtenir le dixième de sa prestance et de ses avantages.
Le léger souffle de la nuit échouait à mettre en mouvement un seul de ses cheveux gominés, mais se vengeait en faisant trembloter et ondoyer les poils de ses avant-bras velus. Un léger sourire satisfait au coin des lèvres, l’air de rien, Sire Occo profitait de ce moment pour mater sans grande retenue – mais en rentrant le ventre – les jouvencelles passant devant son regard gourmand, en se disant qu’une éventuelle petite aventure ne serait pas pour lui déplaire.

Avec Dame Tramonte Anne, il y avait belle lurette qu’ils ne s’envoyaient plus en l’air. Déjà que leur histoire n’avait jamais eu beaucoup de souffle, mariage de raison et loyautés familiales obligent, ils n’avaient aujourd’hui plus en commun que l’orgueil de leur statut social. Et pour couronner le tout, des fois que cette croisière aurait pu leur permettre de retrouver un semblant de proximité, Dame Tramonte Anne avait eu l’inventivité de convier son cousin souffreteux Marin D’Aude-Housse, afin qu’il profite du climat méditerranéen qui apaiserait ses maux.
Sire Occo n’avait jamais eu beaucoup d’estime pour le cousin germain préféré de sa femme et le méprisait ostensiblement, le trouvant béni oui-oui, énervant et humide. Il est vrai que ce dernier qualificatif lui seyait à merveille. Marin avait les mains moites, les yeux larmoyants, et des gouttes de sueur perlaient souvent sur son front et sa lèvre supérieure. Malgré ses éternels coupe-vent et bottes en caoutchouc, au moindre courant d’air ou à la moindre inhalation malencontreuse d’air conditionné, son nez se muait en fontaine et sa bouche en bénitier, transformant sa voix en un gargouillis improbable l’empêchant de dire ses prières comme il se doit. Sire Occo s’amusait à répéter que Marin devrait penser à se convertir en ventriloque des Évangiles et faire la tournée des couvents. Cette boutade lui valait à coup sûr un regard glacial de sa femme, qui cependant ne lui coupait pas la chique plus d’une seconde, tant ses élucubrations anticléricales au sujet des traditions belle-familiales le mettaient en joie.

La première journée à bord fut d’un ennui royal. Le navire filait comme le vent vers sa première escale qui n’aurait lieu que le lendemain. Les passagers désœuvrés brassaient de l’air en buvant trop de cocktails et en se goinfrant de petits-fours, s’affalaient sur les divans et rivalisaient de blagues graveleuses et éventées qui retombaient comme des soufflés.
Marin d’Aude-Housse avait le mal de mer. Dame Tramonte Anne restait à son chevet et lui prodiguait de savants soins à base de citron et de bicarbonate. En fin de journée, quoique bavant encore un peu, Marin put tout de même se remettre sur pieds et quitter sa cabine pour assister au dîner.

C’est à ce moment-là que la croisière commença à devenir plus intéressante.
L’immense salle à manger était parsemée de tables dressées pour huit convives, spécialement conçues pour favoriser les rencontres entre nouveaux arrivants sur le paquebot.
Tributaires du pas lent d’un Marin bravant les derniers reflux nauséeux de son estomac à l’approche des cuisines, le trio Occo-Anne-Marin arriva alors que la plupart des vacanciers étaient déjà installés. L’œil avisé de Sire Occo repéra une table où deux jeunes femmes semblaient dépourvues de maris, et, se souciant peu de Dame Tramonte Anne et de Marin d’Aude-Housse, il eut le privilège de s’installer aux côtés de l’une et face à l’autre. Trois compères qui, vraisemblablement, avaient eu la même vision que lui deux secondes plus tard, rejoignirent la tablée. Sire Occo était tout émoustillé et, après cette journée affligeante, trouvait un second souffle.

Sa voisine d’en face se nommait Miss Tralala, Wanda de son prénom, hôtesse de l’air de profession, et elle était sexy en diable. Elle fleurait bon la Provence. Entendre son accent chantant donnait une furieuse envie d’aller courir avec elle dans les champs de lavande. Elle portait un décolleté à couper le souffle et une légère jupette à volants, si courte qu’une simple petite brise lui exposerait inévitablement les fesses à l’air. Sire Occo frémit à cette pensée, mais réalisa rapidement qu’il n’était pas le seul fervent admirateur de Wanda. À côté d’elle, Freddy Van Touz gratifiait Miss Tralala d’œillades appuyées et lui soufflait à l’oreille des mots qui la faisaient glousser. Les regards mauvais de Sire Occo n’y changeaient rien, au contraire. Freddy, qui, il faut le reconnaître, était élégant et bien gaulé, mettait d’autant plus de zèle à séduire la Miss.

Sire Occo se reprit. La jeune femme à sa gauche était moins exubérante mais tout aussi charmante. Elle se présenta à lui : « Marie Blizzard, ravie ». Quel curieux patronyme pour une demoiselle aussi douce, pensa Sire Occo. Marie avait un joli grain de beauté au coin de la bouche, des yeux vert d’eau enchanteurs, une voix apaisante. Mais elle semblait apprécier la conversation de son voisin de gauche, Ali Zéphyr, qui faisait face à Dame Tramonte Anne. Fichtre, se dit Sire Occo, la partie n’est pas gagnée. Il reprit espoir lorsque, entre les gambas et le vol-au-vent, Ali Zéphyr et Dame Tramonte Anne se lancèrent dans une conversation passionnée, dont il ne chercha même pas à capter le thème tant il s’employa alors à flatter Marie Blizzard de sa voix la plus enjôleuse.

La musique du vin dans les verres échauffait la soirée. Le huitième convive, Laurent Autan, grisé par le blanc sec qui lui fouettait le sang, enchaînait jeux de mots et imitations désopilantes. Ses singeries faisaient rire aux éclats la petite assemblée, même Marin d’Aude-Housse qui s’esclaffait sans un postillon. Dame Tramonte Anne, le rose aux joues, semblait gonflée de jeunesse et de bonheur.

La fin du repas approchait et un air de salsa retentit. Miss Tralala, plus vamp que jamais, sortit un petit éventail et l’agita devant son cou dénudé et son décolleté insolent. Les yeux de Sire Occo semblaient clignoter en rythme et, alors qu’hypnotisé, il attendait la prochaine musique pour l’inviter à danser, l’impétueux Freddy Van Touz le devança et entama avec la belle Wanda une chorégraphie collée-serrée dont il avait le secret. Flûte, pesta Occo qui, à un air près, aurait pu se doter d’un X si Freddy ne lui avait pas damé le pion.

Se ressaisissant rapidement, il invita Marie Blizzard et s’élança avec elle sur la piste. Marie était très en forme et, après quelques danses enlevées, Sire Occo eut le souffle court. Il lui proposa alors de prendre un bol d’air et une anisette sur le pont, et déroba au passage sur un buffet une poignée de pervenches. Profitant d’un instant où elle était occupée à pianoter sur son portable, il composa discrètement un petit bouquet. Marie souriait et semblait beaucoup s’amuser, ce qui l’emplit de confiance.
En état d’hyperventilation, il s’enhardit à lui offrir les fleurs, ce qui la fit éclater d’un rire cristallin et, à vrai dire, glacial. Elle le regarda bien en face, et il vit ses yeux vert d’eau devenir givrés tandis qu’elle lui soufflait perfidement : « je n’aime que les roses, les roses des vents ! ». La gifle ne fut que plus cinglante lorsque s’approcha un grand costaud et, aggravant le coup porté, Marie siffla : « voici Geoffroy Levant, mon fiancé ». Sire Occo avait bien remarqué la belle aventurine à son annulaire gauche, mais ne s’était pas douté un instant de la promesse que la pierre recelait. Marie repartit d’un grand rire en bourrasques. « Du vent ! » hurla-t-elle en s’éloignant avec Geoffroy.
Congelé, Occo resta seul sur le pont. Ce qu’il venait de recevoir en pleine figure n’était pas un vent mais un ouragan, et personne ne portait aussi bien son nom que Marie Blizzard.

Lorsqu’il retrouva un peu ses esprits, Sire Occo retourna en direction de la salle à manger et constata que la fête était terminée. Remontant lentement à sa cabine, il en ouvrit la porte le plus discrètement possible pour ne pas réveiller Anne. Mais il n’entendit pas son souffle. Dans un soudain accès de lucidité, il éclaira. Elle n’était pas là. Un vent de panique l’assaillit. Des images du repas lui revinrent en mémoire en rafales. Anne parlant à Ali Zéphyr, Anne, aux joues roses, rajeunie, belle, vivante. Ah le salaud ! Où était donc sa cabine ? Sire Occo sortit en trombe, s’engouffra dans le couloir et entendit des rires provenant de la porte voisine : les voix de Marin D’Aude-Housse et Laurent Autan se mélangeaient joyeusement.
Sire Occo arpenta longuement les couloirs comme un fauve en cage, à l’affût d’un cri ou d’un gémissement. Ali Zéphyr... le souffle doux et régulier qui berce les bateaux, la promesse d’un sensuel frisson sur la peau, d’une onde de plaisir solaire... la chaleur des mots susurrés à l’oreille dérivant vers de tendres horizons. Vingt-deux ans que Dame Tramonte Anne ne côtoyait que la chaleur aride et les tourbillons de sable aux grains de plus en plus grossiers de son mari...

Sans réfléchir, d’une démarche de somnambule, Sire Occo se dirigea vers le Nord et arriva sur le pont supérieur, où il tomba nez à nez avec Freddy Van Touz, l’air déconfit.
Freddy lui raconta qu’il n’avait pas eu davantage de chance avec Wanda. Le vent avait tourné lorsqu’il s’était dénudé et Miss Tralala, visiblement effrayée, avait décollé brusquement son corps du sien et s’était enfuie à toutes jambes. « Avant même de les avoir levées en l’air ! » regrettait amèrement le gaillard éconduit. « Je n’y comprends rien, elle a filé comme le vent ! » ajouta-t-il, dépité.

Les deux anciens rivaux convinrent de noyer leur éprouvante soirée dans quelques verres de bière à l’épaisse mousse on ne peut plus consolatrice.
Ceci prestement mis en œuvre, échangeant quelques vantardises, ils décidèrent que, dorénavant, ils prendraient leur revanche sur les femmes dès avant-hier, feraient les vendanges ensemble plus souvent, et aussi leur baptême de l’air sans Wanda, ce qui serait motivant pour trouver l’âge du capitaine. CQFD.

Autant en emportent les vins et les vents...

PRIX

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Pradoline · il y a
Loufoque à souhait, j'ai bien rigolé ! Merci, Grenadine.
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Grenadine greed · il y a
Un grand merci Pradoline ;-)
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Michèle Thibaudin · il y a
Farfelu comme j'aime! U bon moment de lecture!+1
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Utilisateur désactivé · il y a
Je n'ai pas le pied marin mais j'ai bien aimé votre texte ! Fantaisie, drôlerie : merci pour cet agréable moment de lecture. Je vote.
Si le cœur vous dit : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie

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Grenadine greed · il y a
Merci beaucoup, je vais vous lire !
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Christiane Tuffery · il y a
Je suis sortie ébouriffée de cette croisière où il s'en passe de belles comme dans toutes les croisières : beuveries, goinfreries, parties de jambes en l'air, sauf que là, ces parties fines n'ont pas toutes abouti. Le vent rend fou dit-on, ici, vous avez utilisé un ... grain de folie pour faire souffler la tempête. Bravo.+1
Si la croisière vous en laisse le temps : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/clostridium-botulinum

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Grenadine greed · il y a
Merci pour votre commentaire ! Je vais éviter la croisière pour mes prochaines vacances, mais je n'irai pas non plus manger à Citrou ;-)
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Angelique Fayard · il y a
Un autre , un autre .....
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Br'rn · il y a
Eh eh, fantaisie à couper le souffle !!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Et on s'étonne qu'il y ait autant de tempêtes !
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Virginie Ronteix · il y a
Si par hasard, sur le pont des arts tu croises le vent le vent maraud, prudence prends garde à ton chapeau !
J'ai bien aimé ce petit tricotage de la rose des vents...
Pour soutenir un texte mien en compétition, un petit souffle de curiosité ?
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/c-u-e-i

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Grenadine greed · il y a
Un courant d'air m'a soulevée jusqu'à votre texte...
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Sauvagere · il y a
Enfin on rit un peu ici, avec ces vents coquins et la pirouette de la chute, complètement farfelue !
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Grenadine greed · il y a
Je me suis beaucoup amusée en écrivant ce texte, alors si c'est contagieux, c'est encore mieux !
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MissFree · il y a
Des vents tous azimuts!
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Grenadine greed · il y a
Et d'ailleurs certains finissent bien azimutés ;-)
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