Dix lettres pour dix numéros

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Lauréat
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Une fraicheur remarquable se dégage de ces dix lettres. Les deux correspondants jouent leurs rôles sans fausses notes, et le ton qu'ils empruntent

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Bienvenue dans mon espace de lecture publique! La trentaine et maman, j'ai décidé d'essayer de faire lire les histoires ou les brèves que je n'écrivait que pour moi. J'écris pour me détendre  [+]

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Lettre n° 1
Madame,
Ou Mademoiselle,
Veuillez excuser mon indécision, mais par les temps qui courent, je ne sais plus trop lequel des deux employer pour m’adresser à une jeune femme pour la première fois.
Cela fait plusieurs semaines que j’arpente les allées et que j’use les chaises de cette bibliothèque universitaire. Je me suis rendu compte que, régulièrement, les lundis et les mercredis pour être tout à fait exact, je me retrouve sur la même table de travail que vous et que votre présence me fait grande impression. Aujourd’hui, j’ai la chance d’être exactement en face de vous et je ne voudrais pas manquer l’occasion de vous adresser quelques mots.
Avec votre petite taille et votre corps menu, vos tenues larges et assez informes vous font apparaître comme un charmant petit lutin enseveli sous les vêtements d’un ogre. Vos immenses pulls aux couleurs fatiguées, vos très longues jupes en toiles lourdes et épaisses, vos chaussures massives et imposantes se sont révélés inefficaces pour faire disparaître le reste de votre personne. Malgré cette armure de laine, de flanelle et de velours, je n’ai pu m’empêcher de remarquer la beauté de votre longue chevelure noire et brillante que vous laissez en liberté dans votre dos, la grâce de vos gestes, le charme de votre corps en mouvement, ou encore la délicatesse des traits de votre visage.
N’allez pas croire que je suis un habitué de ce genre d’exercice. Aborder une femme, tenter d’attirer son attention, trouver les bons mots et lui faire des compliments sont des choses que je ne fais pratiquement jamais. Qui plus est, à notre époque où le numérique et le virtuel règnent en maîtres, où les écrans deviennent nos premiers interlocuteurs lors d’une rencontre, j’ai parfaitement conscience que vous adresser ces quelques mots en les couchant sur une feuille de mon bloc-notes est totalement désuet.
Cela dit, je vous ai vu envoyer ad patres deux jeunes gens qui ont essayé de vous approcher pour vous demander votre « 0-6 » ou votre nom. Ils ne sont pas morts, certes, mais ils titubaient tout de même en s’éloignant. Je vous ai vue, aussi, travailler sans relâche à partir d’ouvrages des plus volumineux et sérieux concernant l’histoire de la danse en France. Je n’ai pu m’empêcher de remarquer le froncement de vos sourcils quand des conversations ou des sonneries de notifications étaient un peu trop audibles. Alors je me dis que des mots sur du papier vous seront peut-être moins désagréables qu’une approche trop directe. Cela ne garantit en rien l’accueil que vous pourriez leur faire, j’en ai conscience. Mais voilà, j’essaie.
Et je m’excuse par avance si la requête du jeune homme au pull rouge et aux boucles d’or qui est juste en face de vous vous offusque, mais :
Accepteriez-vous de me montrer votre culotte ?

Lettre n° 2
Monsieur,
Avant de répondre à votre lettre, je vous autorise à m’appeler Mademoiselle. Vous avez remarqué mon appétence pour les ouvrages historiques et il se trouve que je suis assez attachée aux traditions. En tant que jeune femme, non mariée, je préfère qu’on m’appelle Mademoiselle.
Monsieur, donc.
Je vous remercie d’avoir pris la peine d’interrompre vos recherches et votre travail pour m’écrire cette… lettre.
Je dois vous avouer qu’elle me laisse assez perplexe et que je ne sais pas trop comment la recevoir.
Si votre lettre s’était arrêtée au recto de cette feuille de bloc-notes, je me serais contentée de la lire, de sourire (oui, ça m’arrive) et de vous remercier. Vous avez eu raison d’utiliser ce mode de communication. Lire en laissant mes yeux et mes doigts glisser sur le papier est une de mes plus grandes passions et lire des compliments, qu’on ait envie ou non de leur donner une suite, reste toujours très agréable.
Mais, étant donné que tout cet étalage de belles et longues phrases n’a pour but que de vous permettre de vous rincer l’œil et de regarder ce qu’on peut trouver sous ma jupe, j’en viens à me désespérer de la gent masculine.
Tant d’érudition pour un simple acte de perversion, une pensée à ce point sexocentrée, c’est à vous faire désespérer de l’existence même de l’idée du prince charmant, de l’amour courtois ou d’un homme qui ne soit pas un obsédé sexuel.
Le point positif dans tout ça, c’est que vous, au moins, avez été franc. Et élégant. De l’élégance dans l’obsession sexuelle, en voilà un sujet d’étude intéressant.
Malheureusement, étant donné le ton que j’emploie pour vous répondre sur cette feuille d’un blanc virginal, vous vous doutez bien de la réponse que vous allez recevoir, n’est-ce pas ?
Non, Monsieur, je ne vous montrerai pas ma culotte. Je n’en ai pas du tout envie. Pire, cela m’est matériellement impossible.
Pour la simple et bonne raison que je n’en porte pas.

Lettre n° 3
Chère Mademoiselle,
Merci d’avoir pris la peine de me répondre. Vraiment.
Je dois avouer que si j’ai pris le risque de vous envoyer ces quelques mots inconvenants sur cette feuille de papier lignée, je m’attendais, au mieux, à un froncement de sourcil indifférent et au pire, à recevoir ma lettre froissée en boule et en pleine face.
À ma question, vous répondez non. Je le note et je l’enregistre.
Il se trouve que je suis très sincère quand je vous dis que je ne suis pas du tout habitué à aborder une femme. D’habitude, ce sont elles qui m’abordent. Il paraît que mon allure, très similaire au dieu nordique officiant dans une bande dessinée américaine, plaît. Donc, ce sont elles qui m’abordent, qui me font part de leur intérêt, qui débordent de joie quand j’accepte de les fréquenter et qui se désespèrent quand elles se rendent compte que j’ai du mal à faire preuve d’initiative.
N’est-il pas étrange de reprocher à quelqu’un ce qu’on appréciait chez lui au début ?
Cette tentative d’approche était en fait, pour moi, une façon de me sortir de ma zone de confort, voyez-vous. De me donner à moi-même le coup de pied aux fesses qu’aucune de mes partenaires précédentes n’a réussi à me donner.
Je suis navré si je vous ai choquée par ma requête. Je l’ai fait par impertinence et par pure provocation.
Dommage qu’elle ne vous ait pas fait rire autant que moi quand je l’ai écrite.
C’est un peu pour ça que je reste assez perplexe sur le sens à donner à votre dernière phrase.
Vous n’en avez pas…
Vraiment ?
Dois-je considérer cette assertion comme une simple information ou une boutade pour me faire dresser d’embarras ? D’embarras et de curiosité…

Lettre n° 4
Cher Monsieur,
À vous lire, vous êtes une sorte de victime de votre charme et de l’attirance que vous provoquez auprès de la gent féminine. Vous, le mélange de comics et de contes de fées, le bel homme aux boucles d’or, au pull rouge et au faux air de super-héros inspiré d’un dieu nordique, vous ne seriez que le jouet de toutes ces dames ! Quelle tragédie. Vraiment.
Cependant, si je comprends bien les reproches que ces femmes vous ont faits, je ne peux que me ranger que de leur côté.
Je considère cette façon de faire comme une mauvaise habitude. Une très mauvaise habitude, qui pour moi consiste à ne PAS s’investir dans une relation par… paresse, par peur ou tout simplement, par manque d’intérêt. Je comprends ainsi la lassitude de vos anciennes partenaires et surtout, je comprends mieux pourquoi votre tentative d’aller à l’abordage de ma culotte constitue, pour vous, un exploit.
Manque de pot, il n’y en a pas. Je vous l’assure.
Lorsque je porte une jupe assez longue, opaque et lourde comme celle qui couvre mes jambes en ce moment, je n’aime pas m’embarrasser de dessous.
Il se trouve qu’en plus d’étudier l’histoire de la danse, je la pratique avec assiduité en tant que semi-professionnelle. Il faut croire que vous avez eu l’œil en remarquant « la grâce de mes gestes et le charme de mon corps en mouvement ».
Il s’agit là d’une déformation professionnelle, sans doute. Je ne m’en rends pas toujours compte.
Quoi qu’il en soit, quand je danse, je suis sans cesse cintrée dans des tenues très près du corps ou alors très dénudées. J’aime, quand je me rends dans d’autres espaces que ceux où mon corps est un outil, trouver le moyen de le faire disparaître tout en le laissant respirer.
L’objet de votre curiosité est, dans le cas ici présent, comme une sorte de carcan pour moi. Donc, non, je n’en porte pas.
Et comme je n’ai pas envie que vous mettiez ma parole en doute, une fois que vous aurez lu ce message, je vous propose de laisser négligemment tomber votre stylo sous la table, de vous pencher et de vérifier de vos propres yeux.
Que cela vous dresse d’embarras est le dernier de mes soucis. Je pense qu’il y a suffisamment d’espace entre votre chaise et la table pour que cela ne vous pose aucune peine, le cas échéant.

Lettre n° 5
Très chère Mademoiselle,
Vous a-t-on déjà dit que vous étiez une créature aussi belle, charmante, fascinante que cruelle ?
Non ? On aurait dû.
En tentant d’attirer votre attention, je me suis préparé à presque toutes les éventualités : être ignoré, moqué, rejeté, insulté ou alors, dans mes espoirs les plus fous, réussir à obtenir votre approbation.
Mais être torturé, ça, je ne m’y attendais pas.
Parce que c’est le nom que j’ai envie de donner à ce que vous me faites vivre : de la torture.
Existe-t-il, quelque part au cours de votre carrière d’artiste un spectacle ou vous portez une longue jupe avec laquelle vous jouez ? Dont les mouvements du tissu sont travaillés au même titre que les mouvements de votre corps ? Parce que je crois que je n’avais jamais vu de geste aussi gracieux, habile, et malheureusement aussi furtif que celui que vous avez utilisé sous cette table.
C’était comme subir les effets d’une image subliminale. Tellement marquante et tellement rapide qu’au final, elle s’est carrément imprimée à tous les niveaux de mon système oculaire. J’en viens même à redouter de fermer les yeux trop longtemps. Il me semble que la photo que j’ai prise le temps de deux clignements et d’un souffle coupé a décidé de recouvrir mes paupières afin que je ne vois plus qu’elle pour un long moment.
Je ne sais pas si je dois vous remercier ou vous maudire pour le spectacle que vous m’avez offert. Parce que je ne suis pas seulement dressé d’embarras, j’ai un mégalithe dans le pantalon.
Cela n’est pas votre problème, je l’avais compris. Cela dit, auriez-vous un conseil à me donner pour que je puisse me lever d’ici quelques minutes sans craindre de trop attirer l’attention sur ma petite personne et sur mon gros problème ?
Mon cerveau refuse de m’obéir, il a décidé de m’obliger à vous observer mordiller votre crayon et de se focaliser sur tous les gestes, volontaires, ou non, qui peuvent alimenter l’élévation du monument que mon corps dresse à la gloire du vôtre.

Lettre n° 6
Très cher monsieur,
Ha. Ha. Ha.
Ha. Ha. Ha. Ha. Ha.
Ha. Ha. Ha. Ha. Ha. Ha. Ha. Ha.
Ha !
Je n’ai pas le droit de rire à gorge déployée. Je m’autorise donc à le faire sur papier.
Effectivement, je constate, noir sur blanc, stylo sur feuille, encre sur papier que vous avez un sérieux problème… de modestie !
Un mégalithe. Non ! Un monument ! Mais, à vous croire, bientôt c’est la tour Eiffel elle-même qui va provoquer votre déséquilibre et vous empêcher de quitter cette table, de marcher et de rentrer chez vous sans risquer de ne blesser personne ! Je suis étonnée de ne pas avoir vu la table se soulever après que vous vous êtes relevé et que vous avez reposé votre stylo à côté de vous.
Quelle chance j’ai, comparé à vous, de pouvoir cacher tout ce qui pourrait trahir mon émoi aux yeux du monde ! Enfin, si émoi il y a.
Parce que je ne vous crois absolument pas. J’ai juste envie de rire, en fait. Et n’allez pas croire que l’adage qui calcule la probabilité de mettre une femme dans son lit en fonction de l’hilarité provoquée fonctionne avec moi.
Réussir à me faire rire ne vous accorde que l’avantage de me faire rire.
Pour le reste, je demande à voir. Si tant est qu’il y ait quelque chose à voir. Quant à vous aider, je ne peux rien pour vous. À part, peut-être, de vous conseiller de vous reconcentrer sur vos recherches.
Sur quoi travaillez-vous, d’ailleurs ? Je vous ai parlé de mon sujet d’étude. Quel est le vôtre ? Si vous vous retrouvez régulièrement sur cette grande table de travail, à cet endroit de la bibliothèque, c’est que votre sujet d’étude concerne l’histoire de France, n’est-ce pas ? Je fais une supposition : l’évolution des techniques de séduction à travers le temps ? Je vous taquine, il est vrai, mais ce serait des plus cocasses, ne trouvez-vous pas ?
Un homme qui n’a jamais dragué de sa vie, qui balance la pire phrase d’approche qui soit à une femme qui a attiré son regard et qui, en plus, étudie l’histoire de la séduction dans les livres. De la séduction et des râteaux. Un peu comme ce que vous êtes en train de vivre, en fait.
À ce stade, le mégalithe devrait avoir retrouvé sa taille de gravillon.
Non ?

Lettre n° 7
Ma très chère Mademoiselle,
Vous maîtrisez l’art de souffler le chaud et le froid avec brio. Je ne peux que m’incliner devant votre talent. Cela m’apprendra à m’attaquer à plus fort que moi. D’autant, il est vrai, qu’avec mon manque d’entraînement, je ne suis pas difficile à battre.
Le mégalithe vous remercie. Grâce à cette focalisation sur mon sujet d’étude, il a repris sa place, mais certainement pas la taille anecdotique que vous lui attribuez.
J’imagine que vous avez dû rire sous cape en écrivant cette remarque perfide. Perfide, mesquine et erronée. Par contre, je ne peux que me montrer admiratif devant la maîtrise dont vous faites preuve pour dissimuler vos émotions. Vous êtes capable de rire et de mordre sans même donner l’impression de ne faire autre chose que de vous plonger avec encore plus de concentration dans votre lecture.
Alors que moi j’ai du mal à me souvenir de la dernière phrase que j’ai lue. Une phrase que je lis et relis depuis cinq longues minutes et à propos de laquelle je serais incapable de dire pourquoi je la lis.
Tout ce que je peux vous dire se rapporte au sujet de mes recherches en général. Elles concernent l’histoire de France et son rapport au métissage pendant la période de la traite négrière. Il se trouve que malgré les origines nordiques que l’on me prête, et qui ne sont pas totalement infondées, ce sujet est plus proche de moi que le gars au marteau qui lance des éclairs et tue des super-vilains dans les bandes dessinées américaines.
Alors oui, mon sujet d’étude et son contexte, ça calme.
Tout en écrivant ces mots, j’arrive de nouveau à respirer normalement et je peux enfin lâcher le bras de la chaise que j’étais en train de broyer. Façon de parler, évidemment. Je ne voudrais pas être de nouveau taxé d’exagération.
Toutefois, je remarque que votre message se termine par une question. Une petite question mais une preuve de votre curiosité quand même. Ne trouveriez-vous pas cela ingrat de ma part si je ne vous permettais pas de la satisfaire ? Je me dois tout de même de vous rendre la politesse.
Alors, si vous êtes prête à ôter vos lourdes chaussures et à tendre vos gracieux petits pieds sous la table, droit devant vous, vers moi, je suis sûr que vous pourriez trouver la réponse à votre question et que vous pourriez réajuster votre évaluation. Il serait bon de rétablir la vérité et de ne pas se contenter d’hyperbole ou de tapinose sur ma personne.
Mais je vous préviens. En parlant de vos pieds, j’ai fermé les yeux un peu trop longtemps. Mes souvenirs récents se sont mêlés à mon imaginaire un peu trop pressé et ces deux parts incontrôlables de mon esprit ont sonné la fin de la trêve.

Lettre n° 8
Mon très cher Monsieur,
Rendons à Odin ce que l’on doit à Odin. Ou au général Dumas ce qu’on doit au Général Dumas (oui, j’ai entendu parler du père métis de l’écrivain Alexandre Dumas), si vous préférez. Vous êtes très divertissant à regarder. Et grâce à vous, je m’amuse beaucoup. Je ne devrais pas, étant donné tout le travail qui me reste à faire pour achever mon mémoire, mais cet interlude épistolaire excite… mon intérêt.
Quelle charmante attention de votre part que de vous mettre à ma disposition afin que je puisse reposer mes pieds. À force de se pencher sur les documents que nous devons lire, à force de nous concentrer sur les informations que nous devons collecter et enregistrer, on a tendance à oublier les besoins les plus élémentaires d’un corps qu’on force à rester immobile pendant de longues minutes.
Du mouvement. Des étirements. Du délassement.
À l’opéra, lors des séances d’échauffement que je me dois d’effectuer avant le travail de répétition ou de perfectionnement des mouvements de danse, il y a de longs moments où je ne me consacre qu’à mes pieds et à leur flexibilité.
En voilà une compétence bien pratique pour ce que je suis en train de faire. Je n’aurais jamais pensé que cela serait à ce point utile et efficace.
Je ne permettrais pas d’être présomptueuse, je ne mesure leur efficacité qu’aux expressions diverses et variées qui traversent votre visage, votre regard ou qui perturbent votre souffle.
Je trouve cela dommage d’ailleurs, que vous vous sentiez obligé de dissimuler tout cela derrière une toux ou un besoin subit de poser votre tête sur la table, entre vos bras.
Mais je comprends. Et ce n’est pas très charitable de vous infliger cette prospection sans chercher à donner mon verdict.
On parlait dimension n’est-ce pas ?
Moui… Vous avez raison, je dois reconnaître que j’ai été injuste avec vous. Il y a bien un monument érigé à ma gloire, mais s’il a une taille honorable, c’est celle d’une statuette. Quelque chose que je serais ravie de poser sur les étagères de ma bibliothèque. Juste devant mes livres de coaching sur la maîtrise de soi et de ses émotions.
Souhaiteriez-vous que je vous en conseille quelques titres ?

Lettre n° 9
Ma très, très, très chère Mademoiselle,
Je me rends. J’arrête de jouer. Vous avez gagné.
Le pire est que je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose que vous ayez enlevé vos pieds avant d’avoir provoqué un regrettable incident. Incident qui ne m’est plus arrivé depuis mon adolescence.
J’ai même du mal à écrire, voyez-vous.
À écrire et à penser. Je crois que mon cerveau a migré.
Alors, pour ne pas perdre totalement la tête, je vais laisser tomber la poésie et les jolis mots pour devenir pragmatique et terre à terre : certains étaient prêts à donner leur royaume pour un cheval, moi je suis prêt à vous donner ma thèse, le travail de plus de cinq ans, le sésame pour atteindre mes objectifs professionnels juste pour connaître votre nom et votre numéro de téléphone.
Finalement, je me demande si je n’aurais pas mieux fait de commencer par ça plutôt que de vous laisser prendre autant d’ascendant pour moi. Parce que si vous me demandiez, là, maintenant, alors que c’est la chose que je déteste le plus au monde, d’embrasser un serpent, je le ferais.
Ce n’est pas un ouvrage sur la maîtrise de soi que je devrais consulter, mais un ouvrage sur la maîtrise de soi que je devrais recevoir en pleine tête. Ou ailleurs. Pour me calmer.
Tout ce que je veux savoir, après cette correspondance, c’est si oui ou non vous voulez me revoir. Que j’entende enfin le son de votre voix. Que je vous entende prononcer mon nom. Que je rende hommage de mille et une façons, pendant mille et un jours, au moins, à votre personne. Parce que plus je vous lis, plus je vous observe, plus je croise le regard et le sourire diabolique que vous m’adressez depuis que vos pieds ont arrêté de me toucher et plus je me rends compte que vous êtes la relation la plus sensuelle que j’ai eue de toute ma vie. Pour le restant de mes jours, le spectacle de vos cheveux se balançant sur vos hanches au rythme de vos pas, la vue, sur votre corps de danseuse toute menue, d’une longue et lourde jupe balayant vos chevilles, auront un superpouvoir érotique sur moi.
Alors je vais faire ce que je n’ai jamais fait, par paresse, par peur ou par… manque d’intérêt. Je vais vous demander ce que je ne demande jamais : accepteriez-vous de me laisser entrer dans votre vie en me donnant votre nom et votre numéro de téléphone ?
Signé :
Galaad L.

Lettre n° 10
Bonjour Galaad,
Pour quelqu’un qui a du mal à réfléchir, quel lyrisme ! Et quel beau prénom vous avez là ! Un prénom avec une grande et belle histoire en plus. Celui du chevalier de la Table ronde qui a trouvé le Graal… Si je lis bien entre vos lignes, JE suis le Graal.
Ou alors, Ève. La première épouse. La tentatrice. La toute première pécheresse capable de vous faire embrasser un serpent !
Arrêtez, n’en jetez plus ! Ou sinon mes chevilles aux superpouvoirs érotiques ne rentreront plus dans mes grosses chaussures.
Mais vous avez raison. La bibliothèque va fermer. Il faudra bien s’arrêter de jouer. Donc, trêve de mythologie et de théologie, revenons à votre demande.
Je ne sais pas pour vous, mais je ne suis pas sûre que la vie, la vraie, puisse être aussi belle que dans les contes, les romans ou les jolis mots que l’on ajuste ensemble pour composer une lettre.
Qui vous dit que ce qui se passe entre nous, parce que, oui, je l’admets, je n’aurais pas participé à ce jeu si je n’y avais pas trouvé un intérêt, qui vous dit, donc, qu’il y a un avenir pour nous en dehors de cette correspondance ?
Si j’envoie ad patres, comme vous l’avez dit, les hommes qui m’abordent, c’est que je n’ai pas de temps à consacrer à une relation amoureuse ou charnelle dans la vie que je mène aujourd’hui.
Mes études et mon art sont des amants exigeants. Et je ne suis pas sûre que dix charmantes et divertissantes lettres soient suffisantes pour que je leur sois infidèle. Je suis déjà passée par là et ça a été une erreur monumentale. Des reproches, des ultimatums, des tromperies… Bref ! Une vaste perte de temps.
Et je n’ai pas envie de perdre mon temps.
Alors… alors… pour apaiser vos ardeurs, vous n’avez qu’à vous dire, à chaque fois que vous me croiserez et que vous verrez mes cheveux se balancer sur mes hanches et mes longues jupes balayer mes chevilles, que ce sont les cheveux et les chevilles d’une fille avec qui il ne se passera jamais rien. Jamais… Jamais… Jamais… Jamais…

Ou pas.

C’est terrible, mais vous êtes tellement adorable à torturer que ça en devient presque addictif. Je ne sais pas si j’ai envie d’arrêter de jouer à un jeu aussi délicieux. À croire, mon cher Galaad, que vous avez réveillé la démone qui sommeillait en moi !
Allez-y, tournez la page. Vous y trouverez les dix numéros de votre quête. Mais je ne garantis pas le résultat. Succès ou naufrage, seul le temps nous dira où nous mènera ce voyage. En attendant de vous revoir, je vais me lever, me diriger vers la sortie et vous laissez imaginer tout ce que ma longue et sage jupe pourrait cacher comme trésor impudique.
Au revoir Galaad. Attention à ne pas perdre l’équilibre en vous levant.
Signé :
Irène S.

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