Dix ans

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Je détestais son nouveau parfum à la lavande qui me rappelait l’odeur des toilettes de mes parents. Je détestais quand elle nouait ses cheveux en un chignon parfait dont aucunes mèches ne dépassaient. Je détestais ses sous-vêtements hideux qui tombaient limite en lambeaux tellement ils étaient vieux ; « Mais ils sont confortables ! ». Je détestais ses tailleurs parfaitement repassés. Je détestais ses yeux superbement maquillés. Je détestais son allure de femme d’affaires absolument parfaite qu’elle avait le matin en me quittant et le soir en me retrouvant. Bref, je détestais la perfection excessive qu’elle dégageait. Pourtant je l’aime. Depuis mes dix-sept ans. Depuis ses quinze ans. Jamais je ne me suis lassé d’elle. Ni de son parfum, ni de son chignon, ni de ses sous-vêtements, ni de ses tailleurs, ni de ses yeux maquillés, ni de son allure de femme d’affaires. Ce jour-là, ça faisait dix ans que nous nous aimions. Et j’avais décidé de la surprendre.
Depuis cinq ans, quand elle me quittait le matin, j’étais en jogging. Quand elle me retrouvait le soir, j’étais en jogging. Oui, je passe ma journée en jogging à enseigner à plus d’une centaine d’élèves comment marquer un panier, comment sauter dans le bac à sable, comment garder un esprit fairplay, même quand on perd. Oui oui, depuis plus de cinq ans maintenant, je suis professeur de sport. J’adore mon métier. Mais je me rends compte qu’avec mon travail mon apparence est bien mise sur le banc de touche.
Le samedi, je n’ai pas d’élèves. Mais Judith travaillant toute la journée, j’essaie de m’occuper. Le matin, je pars courir avec ma collègue, Bérénice qui est aussi mon amie d’enfance. Nous voulions exercer le même métier étant gamins mais nous nous étions perdus de vue à notre entrée à la fac, elle était partie sur Paris. Et pour ma première année d’enseignement, nous nous sommes retrouvés dans le même collège.
Après notre course hebdomadaire, nous nous rendons à la salle de sport où nous passons environ trois heures chaque samedi. Nous nous quittons dans l’heure du midi. Je rentre à l’appart, prends une douche, mange, puis fais le ménage de la semaine. Vitres, meubles, sols, tout y passe. Quand Judith rentre le soir, je suis souvent encore en serviette et les cheveux mouillés. Pendant qu’elle boit son café, je lui masse doucement les épaules et le cou pour la libérer de toutes les tensions de sa journée.
Mais ce jour-là, tout était différent. Nous fêtions nos dix ans. Et ce n’était pas n’importe quoi ! Nous étions samedi. Le matin, je n’étais pas allé courir. Je m’étais occupé de la maison. Je devais retrouver Bérénice à treize heures dans la rue commerçante pour faire un peu de shopping pour Judith notamment. Ah ! la grande joie d’avoir une amie pour nous conseiller ! J’avais pris ma douche après avoir fait les vitres et les meubles. Pendant que l’eau savonnée séchait sur le linoléum, je sirotais tranquillement un verre de coca dans la cuisine. Tout était sec quand j’ai décidé de partir, aux alentours d’une heure moins le quart. Je n’ai pas pris la voiture. Il est impossible de se garer dans la rue et elle n’est qu’à une dizaine de minutes à pieds.
Je suis arrivé au lieu de rendez-vous fixé par mon amie et je l’ai aperçue, sur le trottoir d’en face. J’ai traversé entre deux voitures pour aborder Bérénice. « J’ai un itinéraire bien précis de là où je vais t’emmener pour trouver ton bonheur, suis moi. » m’a-t-elle dit alors que je lui faisais la bise.
Bérénice connait très bien Judith. Elles étaient dans le même internat quand ma bien aimée était en quatrième tandis que mon amie était en seconde. Le collège où était Judith et le lycée où nous étions avaient fusionnés pour ne faire plus qu’un seul et unique établissement, appelé ensuite institution. C’est à la fin de mon année de première que ma fidèle camarade d’enfance me présenta celle qui allait devenir l’année suivant l’élue de mon cœur. Notre histoire commença lors du bal de fin d’année des terminales. J’avais choisi Judith pour cavalière. Elle était arrivée avec Bérénice chez moi, vêtue d’une magnifique robe noire, légèrement échancrée devant mais qui laissait la vue de son dos jusqu’en bas de celui-ci. Mon père nous avait emmenés en voiture. Et lors d’un slow, sur une musique anglaise appelée « Love song » alors que nous dansions tous les deux, ses mains autour de mon cou, les miennes autour de sa taille, je lui ai glissé un « je t’aime » à l’oreille. Je la regardais dans les yeux, attendant une réaction de sa part, tremblant. Puis, elle m’embrassa.
« Ici, tu trouveras la robe que Judith portait il y a 10 ans. » me dit Bérénice. Sortant de la boutique, la fameuse robe dans un sac, nous nous sommes dirigés vers un magasin de lingerie. A l’intérieur, rien de vulgaire, mais des sous-vêtements très raffinés. J’ai opté, avec les conseils de Bérénice pour un ensemble couleur chair, en espérant que la couleur corresponde à celle de sa peau. Ensuite, nous avons acheté une paire d’escarpins noirs pour aller avec la robe. Puis, direction la bijouterie, car j’avais décidé de demander la main de Judith le soir même. J’ai trouvé la bague qui lui conviendrait parfaitement. Deux anneaux en or s’entrelaçant, ornés d’un diamant.
Nous avions fini. Enfin. Il était presque seize heures. Judith finissait à dix-neuf heures au lieu de vingt. « Tu veux aller boire un verre avant de rentrer ? » demandai-je à Bérénice. « Ah non, certainement pas ! Nous n’avons pas fini ! Il reste ta tenue. Il est temps que tu abandonnes ton jogging et que ta future femme te voit avec d’autres vêtements ! Et c’est moi qui offre. ». J’allais répliquer, mais mon amie empoignait déjà mon bras et se dirigeait vers une boutique de vêtements pour homme. Là-bas, Bérénice m’acheta un jean slim gris clair, un t-shirt à longues manches moulant blanc et un boléro sans manche en laine noir. Sans oublier les souliers à lacets gris foncés.
Cette fois, nous avions vraiment fini. Je renouvelai ma proposition d’aller boire un verre, et comme la première, elle fut refusée. « Jérôme, voyons, tu as encore bien d’autres choses à faire enfin ! Aller, je te raccompagne jusque chez toi, mais je ne monte pas. ». Et comme Bérénice avait dit, elle me raccompagna, mais ne monta pas.
Il me restait moins de deux heures avant que Judith ne rentre. Je décidai de prendre une douche et de remettre mon jogging ; je voulais que la surprise soit totale. J’avais enlevé toutes les étiquettes et disposé convenablement les sacs de Judith dans la salle de bain. Je me souviens encore de sa tête le matin quand elle m’avait demandé si je n’avais rien oublié et que j’avais répondu d’un simple « non », alors que je savais très bien qu’elle faisait allusion à nos dix ans. Je souris. Sous notre lit, j’avais mis les sacs contenant mes affaires, au cas où Judith tomberait dessus.
En attendant son arrivée, je fis du café. Il venait à peine de s’écouler que la porte d’entrée claqua et j’entendis une voix se plaindre. Apparemment, elle n’avait pas passé une bonne journée... « Tu peux me servir un café s’il te plait chéri ? Je file sous la douche après l’avoir bu. J’ai passé une si mauvaise journée, tu ne peux pas imaginer ! » Elle filait sous la douche après ? Nickel, je n’aurai même pas à lui proposer. Le café servi, Judith le buvait pendant que je la massais comme d’habitude, après l’avoir embrassée. Ce jour-là, je la sentais beaucoup plus crispée. Elle finit sa tasse de café et se dirigea vers la salle de bain. Sur le miroir, j’avais accroché un mot : « Voilà de quoi t’habiller, ça te changera sûrement de ton habituel tailleur. J’ai une surprise pour toi. ». J’ai su qu’elle l’avait lu car je l’entendais dire derrière la porte de la salle de bain : « Que peut-il y avoir de plus surprenant que cela ? »
C’est seulement quand j’ai entendu l’eau de la douche couler que j’ai décidé d’aller me préparer moi aussi. J’avais presque fini. Il ne manquait plus que ma tignasse. Et j’ai pris près d’un quart d’heure à faire en sorte qu’il n’y ai plus aucuns épis. Peut-être que j’allais vraiment envisager un rendez-vous chez le coiffeur. Mais trop peur qu’il me rate comme la dernière fois !
Je suis sorti de la chambre et j’ai vu Judith qui m’attendait dans l’entrée. Elle avait changé d’eau de toilette. Le vieux Shalimar avait été ressorti. C’était le parfum qu’elle portait il y avait dix ans. Ses cheveux étaient détachés. J’avais pu remarquer que désormais, ils tombaient non plus au-dessus de ses épaules, mais largement en dessous de sa poitrine. Elle portait donc cette robe noire qui lui allait toujours aussi bien. Se doutant que nous allions sortir, elle avait enfilé sa longue veste blanche qu’elle mettait juste pour les grandes occasions. Elle avait aussi rajouté autour de son cou un joli foulard noir à pois blancs. Judith tenait à la main la petite pochette noire et blanche que je lui avais offerte à son dernier anniversaire. Ses yeux étaient toujours aussi bien maquillés, mais pas comme quand elle va travailler. Elle m’avait expliqué un jour que cela s’appelait « le regard charbonneux ». Il était plutôt réussi ce regard !
A ma vue, elle avait l’air aussi étonnée que moi à la sienne. « Waouh. Ta surprise doit être de taille pour que tu quittes ton jogging ! » me dit-elle en riant. Ce a quoi j’ai répondu : « Tu es sublime ma chérie. ». Effectivement, j’étais assez fier de ce que je lui avais offert. J’ai remercié Bérénice dans mes pensées. A noter que le foulard et la veste qu’elle portait n’étaient pas offerts par moi, mais par mon amie d’enfance. Je n’étais pas fier de moi donc, mais de nous. Enfin cela dit, Judith n’a clairement pas besoin de nous pour s’habiller convenablement, loin de là !
J’enfilai ma veste de costard avec « la boîte magique » dans la poche intérieure. Avant de sortir, j’ai attrapé mon portefeuille. Il ne fallait surtout pas l’oublier. Judith m’attendait dans ma petite voiture, cadeau de mes parents pour mon entrée dans l’enseignement.
Le restaurant où j’avais réservé une table n’était pas très loin. Ma compagne profita de ce moment pour me raconter sa journée qui avait été exécrable d’après ses récits. J’étais plutôt satisfait de la mienne, mais heureusement, je n’ai pas eu le temps de la lui conter, car nous étions arrivés.
Nous fréquentions souvent ce restaurant. La plupart du temps nous nous faisons inviter. Pas par mes collègues, bien sûr, mais part ceux de Judith : les prix sont plutôt exorbitants. J’aime beaucoup le contraste que l’on pouvait observer en rentrant. C’est à la fois luxueux et chaleureux. Une musique de fond s’y faisait entendre si l’on y prêtait attention.
L’un des serveurs nous installa à notre table, plutôt calme, comme je l’avais demandé. Ce soir-là, ce serait champagne ! « Je te suivrai à l’eau mon amour, j’ai déjà un mal de crâne avec ma journée, je ne voudrai pas en rajouter avec de l’alcool. » me dit Judith avec un air désolé. Bon, et bien tant pis, pas de champagne. Je n’allais pas faire ouvrir une bouteille pour ne boire qu’une coupe ! Je devais tout de même assurer le trajet du retour !
Je ne savais pas quand j’allais placer ma fameuse demande. J’attendais le bon moment... Et il arriva, plus vite que prévu, par un total hasard. En plein milieu d’une discussion, alors que les assiettes de l’entrée venaient d’être desservies, il y eu l’élément déclencheur. Et c’est Judith qui me le fit remarquer. « Tiens, écoute. C’est la chanson qui est passée il y a exactement dix ans et qui fut le début de notre histoire » me dit-elle les yeux pétillants comme les bulles de sa limonade.
Pendant qu’elle me regardait et que je répondais : « Ah oui, c’est vrai, quelle coïncidence quand même ! » j’essayais de trouver la boîte contenant sa bague dans ma veste. Enfin, je l’empoignai. Je l’ai posée sur la table et l’ai faite glisser jusqu’à la main de Judith. Elle l’ouvrit et je vis ses yeux s’écarquiller. « Judith, veux-tu devenir ma femme » J’avoue que j’avais tellement peur que j’en tremblais et je ne sais si la phrase est sortie comme elle le devait, mais elle avait été dite, et apparemment comprise, car Judith, se levant et m’embrassant, les larmes aux yeux, m’avait répondu « oui ».
Je lui passai l’anneau autour de l’annulaire gauche et elle me dit avec un air inquiet : « Jérôme, j’ai moi aussi une annonce à te faire... » Voyant mon air perplexe, elle enchaîna aussitôt : « Je porte notre premier enfant. ». Un sentiment que je ne saurai décrire m’envahissait alors que je prenais dans mes bras ma future femme, et la future mère de mon enfant.
Aujourd’hui, je peux le dire, le jour de nos dix ans était le plus beau de ma vie.
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