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Diversion

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Sélik

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Le tavernier lui servait sa deuxième bière. La première n’avait pas survécu à sa soif. Il reposa, sur le comptoir la chope à moitié vide, ou à moitié pleine suivant comment on la regarde. Malgré le début de soirée qui pointait son nez, l’endroit n’était pas bondé comme il s’y était attendu. C’était tant mieux, il restait des tables libres et des sièges pour s’assoir. Mais surtout, le tavernier pouvait gérer le service correctement. S’il y avait bien une chose que l’homme en armure détestait, c’était d’attendre des plombes avant d’être servi. Si bien qu’il avait la réputation de commander les verres par deux et d’en recommander deux autres, à la fin du premier. Quand on a soif, toutes les techniques sont bonnes à utiliser. Surtout qu’il n’y avait rien de malhonnête là-dedans. De sa main qui ne vidait pas les verres, il caressait le pommeau à tête de lion doré qui régnait en maître à sa ceinture. Magnifique épée que son maître lui avait généreusement offerte. C’était un cadeau qu’il lui avait fait le jour où il avait réussi à le battre. Un grand homme. Un guerrier d’exception. Si le chevalier jetait des coups d’œil derrière lui de temps à autre, c’était parce que les tavernes étaient en général mal famées. Pas toutes, certes, mais mieux valait rester vigilent. Un grand gaillard comme lui attirait l’attention. Même si son physique d’armoire ambulante dissuadait une bonne partie des gens, il existait une catégorie de personnes moins maligne qui essayait sans cesse de prouver sa valeur. Ereinté par la route, il n’avait pas forcément l’intention de se battre mais personne n’est sans ennemis et il ne dérogeait pas à la règle. Alors le lion n’hésiterait pas une seule seconde à se servir de griffes aiguisées et de ses crocs puissants pour survivre dans la savane. Même si ça impliquait de prendre une vie de plus.
Les gens parlaient bassement de lui, il le savait. Certains yeux ne l’avaient pas quitté depuis son arrivée. Bien sûr, il n’y avait pas de mal à ça. Tant qu’ils restaient dans leurs orbites et qu’ils ne venaient pas le menacer, tout irait pour le mieux. L’aubergiste, un homme aux yeux étrangement bleus, et à la chevelure inexistante lui servit une troisième bière. Boisson qu’il n’avait pas commandée.
- C’est votre tournée ? s’inquiéta le chevalier en dévisageant l’aubergiste.
L’autre avait agi sans lui demandé son avis. Même s’il ne voyait pas le mal partout, ça l’intriguait. Il ne boirait pas sans avoir posé les quelques bonnes questions qu’il jugeait indispensables. Le patron se gratta la tempe, signe qu’il était mal à l’aise. Son regard fuyait l’imposant chevalier et se concentrait sur le gobelet à problème qu’il venait de posé entre eux.
- Ce n’est pas la mienne, c’est de la part du monsieur là-bas, répondit-t-il sur le ton de la confidence en pointant une table du menton.
Le gros chevalier fit grincer ses épaulettes d’acier en tournant la tête. A la table, un homme et deux femmes étaient occupés à fleureter. Ils ne semblaient lui accorder aucun crédit.
- Le gars avec le luth en bois ? interrogea l’armoire, le plus discrètement possible. Celui avec les dames qui rigolent, à moitié couchées sur lui ?
- Non, le monsieur là-bas, fit le chauve en agitant la tête en avant. Là-bas, là-bas.
- Vous pourriez être plus précis ? s’énerva un peu l’armure géante. Je ne vois pas la direction que prend votre menton. Vous bougez la tête dans tous les sens.
- Le gars assis seul à sa table, contre le mur, expliqua le patron sans perdre son calme. C’est le seul qui joue aux cartes.
- Ça y est je le vois. Et pourquoi il m’offre une bière, celui-là ?
- Je ne sais pas moi, il m’a demandé de le faire alors je l’ai fait. Buvez ou pas. Allez le voir ou pas. Faîtes ce qui vous chante, la bière est payée. Si vous voulez lui verser dans les cheveux, c’est vous que ça concerne. Cependant, je ne vous conseille pas la dernière option. Croyez mon expérience, les gens le prennent mal, en général.
Le chevalier prit la bière dans sa solide main et déplaça sa carapace de métal jusqu’à la table. Les conversations stoppèrent à mesure qu’il avançait. Il resta planté, debout à côté de l’homme qui lui avait offert la bière. L’homme, plus jeune que lui, emmitouflé dans une cape noir, enleva sa capuche sans le regarder. Il déplaça des cartes et en piocha une.
- J’ai perdu ! annonça-t-il à son invité en grimaçant. Asseyiez-vous, je vous en prie.
Le grand chevalier tomba lourdement dans un siège qui lui faisait face. Les conversations reprenaient pour certains alors que les autres semblaient attendre la suite. Comme s’ils savaient que quelque chose allait se passer à cette table.
- Vous me reconnaissez ? demanda l’homme noir en passant lentement ses mains autour de son visage fin, à la manière d’un magicien qui prouve qu’il n’y a aucun trucage.
- Non. C’est d’ailleurs cela qui m’a intrigué, répondit le chevalier sans le remercier.
- Exactement, s’exclama l’offreur de bière. C’est exactement, cela. Nous ne nous sommes jamais rencontré. La bière était une diversion, pour susciter votre intérêt à mon égard. Et vous voilà, en face de moi ! C’est prodigieux n’est-ce pas ?
- Humm, laissa échapper le chevalier, suspicieux. J’avoue être un tantinet curieux.
- Je suis un assassin, comme vous l’aurez surement remarqué, expliqua gaiement l’homme en agitant les bras. Et je ne m’en cache pas. Je fais toujours une partie de réussite avant un assassinat, ça m’embête un peu de l’avoir perdue, d’ailleurs. Pensez-vous que c’est un signe du destin ? C’est dur à dire, n’est-ce pas ?
- Je me vois obligé de vous mettre en garde, prévint l’homme robuste, la main toujours sur la tête de lion en or. Si vous pensez m’assassiner, il va y avoir un os.
L’assassin éclata de rire. Sans cesser de rire, il rassembla les cartes en un paquet et commença à les distribuer en deux piles égales. Puis, sans bruits, il reposa tranquillement le reste du paquet sur le bord de la table.
- Excusez-moi d’avoir ri, se justifia l’homme à la cape en prenant sa pile entre les doigts. C’est les mots que vous avez utilisés, qui m’ont fait rire. Vous avez associés assassiner et os. Or, quand on enfonce sa lame dans quelqu’un, on a de fortes chances de tomber sur un os ! Pas vrai. C’était drôle, j’aime l’humour.
Il prit un air plus sérieux. Il pointa le verre offert qui ne trouvait pas de propriétaire du doigt avant de reprendre :
- Vous ne buvez pas votre verre ?
- Je n’ai pas soif pour le moment, rétorqua le chevalier en poussant doucement le verre au centre de la table.
L’assassin but une longue rasade de la bière que l’autre venait de repousser. Il avala doucement en fermant les yeux, comme s’il en appréciait la moindre goutte. Il arborait un sourire joyeux et sûr de lui. Il maîtrisait bien son jeu, ça se lisait sur son visage fier.
- Elle est excellente, mais elle a perdu un peu de sa fraicheur. C’est dommage. Mais, commençons la partie, voulez-vous. Nous jouons à « Qui va gagner ». C’est un jeu de mon invention qui ne laisse pas de place au match nul. Jouez comme si votre vie en dépendait.
- Et si je refuse de jouer, que se passera-t-il ? lança le chevalier impertinent, en passant son bras par-dessus le dossier de la chaise.
Il s’enfonça dans le dossier, qui croula sous sa carrure imposante. Il délaissa les cartes et posa son attention sur l’homme qui lui faisait face.
- Je serais contrarié, avoua le joueur de cartes, en observant la main qu’il s’était servi. Je n’avais même pas envisagé cette possibilité. Pourtant on dit qu’un bon assassin, ce que je crois être, doit se préparer à toutes les éventualités. Pensez-vous que je sois un bon assassin, chevalier ?
Le gros gaillard en armure le dévisageait toujours. Il préféra garder le silence. Sa main n’avait pas quitté son pommeau une seule seconde depuis son arrivée à la taverne et jouer aux cartes à une seule main n’était pas donné à tout le monde. Il devait faire un choix. Baissé sa garde et entrer dans son jeu ou attendre, laisser les choses venir, tout en restant prêt.
- Si vous ne voulez pas boire. Si vous ne voulez pas jouer. Alors que faisons-nous ? continua l’assassin en triant son jeu d’un geste expert. Nous sommes dans une taverne et vous y êtes entré de votre plein gré. Pourquoi ?
- J’avais soif et je voulais me reposer d’une longue route. A présent, je n’ai plus soif et la compagnie d’un assassin ne me repose en rien.
- Eh bien détendez-vous, mon ami, lui fit remarquer l’autre, d’un air soucieux de son bien-être. Après tout, ce n’est qu’un jeu !
Tant que son adversaire gardait ses mains sur la table, il ne risquait rien. Un groupe de clients s’approcha de leur table quand la main du chevalier choisit les cartes plutôt que son épée. Il but de son autre main et tapa la chope sur la table, signalant au passage que la partie commençait. Ils posèrent à tour de rôle des cartes, les ramassant, piochant et se défaussant. Le chevalier surveillait les moindres gestes de son adversaire, ne comprenant pas bien sa stratégie. L’assassin semblait se gratter le genou par moment, mais à chaque fois, il finissait par remettre ses deux mains au-dessus de la table, pour jouer.
- Ça vous démange sous la table ? finit par lui balancer le chevalier pour le déstabiliser.
- Oui, on peut dire ça, répondit tranquillement l’autre. Les moustiques sont très violents par ici. Je me suis battu contre eux toute la nuit. Bien sûr, je pensais avoir gagné mais l’un deux a dû rester immobile attendant que les autres lui offre la diversion nécessaire pour qu’il me pompe le sang. Comme quoi, il ne faut pas crier victoire trop tôt, même contre de simples insectes volants.
- Mouais, répondit le costaud en jouant son tour, peu convaincu.
Tout le monde voyait qui allait gagner. Du moins, ils le croyaient. Ils se fiaient à l’épaisseur du paquet que chacun avait. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Tant que la partie n’était pas finie, nul ne pouvait savoir à cent pour cent qui gagnerait. C’est ce qui fait le charme du jeu. Parmi les spectateurs, seul un homme ne semblait pas s’intéresser aux cartes. Il avançait de la table, un poignard caché dans le dos. L’assassin le regarda s’avancer doucement jusqu’au premier rang, comme si l’homme voulait mieux comprendre la stratégie. L’adversaire du chevalier se gratta le genou et en profita pour récupérer un poignard très fin enfuit dans sa botte. Il connaissait l’autre homme et savait qu’il ne tarderait pas à passer à l’acte. Alors, l’homme à la cape clama tout haut :
- Vous avez perdu la partie !
En effet, le spectateur avait levé son arme à une vitesse foudroyante au-dessus de la tête du chevalier. Ce dernier s’en aperçu quand les autres clients se reculèrent avec horreur. Il y avait du grabuge et ne voulaient pas s’en mêler. Ils ignoraient tout du pourquoi du comment et finalement ça leur allait. Le chevalier tourna la tête vers la lame qui plongeait sur son crâne. Trop tard. Il tenta désespérément de dégainer son épée mais l’homme à la cape, son adversaire de cartes, renversa la table. Elle tomba à moitié sur lui, empêchant ses doigts rugueux d’accéder à son arme. L’assassin fut le plus rapide des trois à agir. Il plongea vers la gorge alors que le chevalier basculait lourdement de sa chaise. Un poignard s’enfonça dans la chair, faisant jaillir le sang sur l’homme en armure, impuissant. Et dire qu’il était venu pour se reposer, à la base. Son visage entier reflétait toute l’incompréhension qui l’habitait.
- La diversion, noble chevalier ! J’en avais besoin et vous avez joué votre rôle à merveille. Quant à lui, ajouta-t-il en pointant le spectateur qu’il soutenait de son bras gauche, il pensait que c’était moi la diversion, haha. Vous n’avez pas compris ?
Le spectateur avait les yeux écarquillés. Il ne comprenait pas, lui non plus. Il lâcha son poignard sur le sol dans un tintement métallique et regarda son sang s’écouler de sa gorge, salissant l’armure du grand chevalier à terre. Les clients s’enfuirent de l’auberge en criant. Eux ne cherchaient pas à comprendre.
L’homme à la cape retira son poignard de la gorge du spectateur téméraire. Celui-ci s’effondra sur le sol en se tenant la gorge à deux mains. Il était mort. Après avoir essuyé la lame ensanglantée dans un linge il replaça le poignard dans sa botte. Ensuite il tendit une main bienveillante à l’intention du chevalier et l’aida à se relever.
- Pour attraper le poisson, il faut un vers. Le poisson pense être le prédateur alors qu’en vérité, il est la proie. Vous comprenez ? Et maintenant vous allez m’offrir une bière. Non pas parce que je viens de vous sauver la vie, mais parce que je vous en ai offert une tout à l’heure. Simple échange de politesses.
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