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Divagation #1

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Emile666

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"12 septembre... Dure journée. je me suis retrouvée à 16h obligée de faire une promenade... seul moyen d'épuiser cette énergie cérébrale et de la canaliser. très électrique. Je sens toujours Ça en moi, cette certitude qu'il suffirait d'une pichenette, d'un coup de vent pour tout faire sortir... Est-ce que cela me rend spéciale ou est-ce moi qui m'en persuade?"
Eurêka laissa sa question en suspend et éteint le magnétophone. Elle se sentait momentanément vidée, soulagée par cette régurgitation de mots. Elle-même ne savait pas exactement pourquoi elle faisait ça. Était-ce un besoin? Était-ce un acte d'esclavage de son ambition: laisser sa trace, quelle qu'en soit la forme? Était-ce pour elle, pour plus tard (trop tard), une preuve que ces moments où elle sentait Ça existaient réellement? Elle se sentait soudainement perdue et vaguement oppressée. Elle reprit le magnétophone.
"Y-a-t'il réellement une forme par laquelle je peux faire sortir Ça? Est-ce que je me persuade moi-même que je suis spéciale, que je suis une artiste tourmentée? Mais qu'est-ce qu'un artiste sans Art, je veux dire: où est l'Art si on a que l'idée, si on a pas de média? Est-ce vraiment de l'Art, est-ce vraiment Quelque chose si ça n'appartient qu'à moi?"
On en était au stade de la crise où tout s'embrouillait dans sa tête. Son instinct, ses émotions, tout son être spirituel, bridé par sa raison, cette obligation - elle se forçait - à chercher un sens qui la bloquait, la tiraillait intérieurement. La question était: qui était-elle? Quelles certitudes étaient certaines et lesquelles pouvaient s'écrouler du jour au lendemain? Qu'est-ce que C'était, l'Inspiration, le Talent, l'Art? Comment vivre quand tout ce que l'on a c'est un monde intérieur? Est-ce que ça valait le coup de s'arracher les tripes pour essayer d'en sortir un aperçu -- parce que ça n'était que ça, la création: quelques heures d'un calvaire intense permettant de matérialiser quelques plans de ce monde, par un artisan quelconque.
C'est sortir un peu de soi et rencontrer cet ennemi ultime: l'oeil du public, cet oeil perçant qui met à nu et peut humilier en un battement de cils nos plus sombres vérités. Ce bout de soi si pur livré aux loups, déchiqueté dans ce monde trop réel.
Alors s'évertuer à le cacher du lecteur, à le réserver aux plus fins et aux initiés, à la grimer derrière des symboles, des analogies, des phrases disséminées dans un grand tout: la distraction.
Eurêka pensait avoir réussi à L'étouffer, mais parfois elle pensait aussi ne jamais l'avoir perdu. Elle était loin, cette époque où elle pouvait vomir ses profondeurs sans se soucier de cet énorme monstre: le format (et son meilleur ami, le chomâge). L'époque où elle avait plus de rêves que de peurs, où elle pouvait affronter ses pensées et se réfugier ensuite dans les cabanes en bois reculées de son être... Aujourd'hui le doute était entré partout, il avait tout envahi, il n'y avait plus nulle part où se cacher.
Alors elle avait laissé ça derrière elle, cette partie d'elle qui faisait trop tâche dans le décor, elle en avait pris peur aussi. Parfois elle y revenait, Ça l'y ramenait de force; alors elle se vidait tout en sachant que le lendemain elle serait libérée de ce besoin, jusqu'à ce demander s'il avait jamais existé.

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