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Disparaître

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Korete

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« Bordel, Laurine, qu’est-ce que tu fous ? »
Recroquevillée sur le siège des toilettes, Laurine l’entend presque dire la suite. Pas en public tout de même ?

« T’es tombée dans le trou ou quoi ? »
Non, je ne le dis pas. Je me contente de le penser. Mais l’envie de le hurler à haute et intelligible voix me torture la langue.

Immobile sur la lunette, Laurine perçoit le claquement des chaussures qui se succèdent dans un flux continu. En cette journée de grand chassé-croisé, l’autoroute sature de vacanciers, les aires de repos sont prises d’assaut. Tout autour d’elle, les vessies se soulagent à grand bruit.

Et je suis planté là comme un poireau qui se dessèche, devant l’entrée des toilettes pour dames. Nous sommes le premier août, la foule est dense, l’autoroute bondée et l’humeur électrique dans cette ambiance caniculaire.
Toujours pas de Laurine en vue. Je bous littéralement. Je sens que je vais exploser. Cette gamine, je ne la comprendrai jamais.
Merde ! Il y a un horaire à respecter.

Son père est pressé. La sonnerie du réveil, le matin à 6h30 (comme pour aller au collège) a marqué le début d’une épuisante course contre la montre. Elle a à peine eu le temps de prendre sa douche et s’est contentée d’une demie tartine, jetant le reste dans la poubelle pour gagner du temps. Sur le trajet, son père n’a cessé de regarder sa montre et n’a accepté de s’arrêter qu’à quatorze heures bien sonnées. Encore a-t-il fallu que Victor réclame à plusieurs reprises de manger.
« D’accord mais on ne traîne pas. On avale vite fait un sandwich et on repart. Je vous rappelle qu’on doit prendre les clés de la location au plus tard à dix-huit heures. »

Non, décidément, nous ne serons jamais de la vie arrivés à destination pour dix-huit heures, comme convenu avec la propriétaire de la maison de vacances.
Tiens, justement ! Parlons-en de celle-là ! Les femmes, pas une pour racheter l’autre. Une vraie rombière. Qu’est-ce qu’elle m’a dit l’autre jour au téléphone ?

En effet, quelques jours auparavant, il y avait eu un appel de la propriétaire de la maison de vacances. C’est Laurine qui avait décroché.
« Je voudrais parler à monsieur Thorez. »
Pas de bonjour. La voix sèche et cassante n’admettait aucune contradiction et elle s’était empressée d’aller chercher son père.

« Vous devez impérativement arriver au plus tard à dix-huit heures pour prendre les clés. Passé cet horaire, je serai dans l’impossibilité de vous attendre. J’organise un vernissage pour honorer le talent de plusieurs jeunes artistes de la région et je ne souffrirai aucun retard. »

En raccrochant, son père avait abondamment vitupéré au sujet de son interlocutrice.

En voilà une façon de parler. J’imagine très bien le tailleur noir, le petit chignon impeccable et la bouche en cul de poule.

Il avait conclu ses récriminations en assurant que cette femme était une mal-baisée chronique. A moins qu’elle n’ait ses règles, l’un ne valant de toute façon pas mieux que l’autre.

Bref, le genre de femme qu’il ne faut surtout pas contredire. Elle ne m’a pas laissé en placer une et je n’ai eu qu’à m’incliner devant la sonnerie de la fin de communication. Admettons. Va pour dix-huit heures.

« Bon Laurine, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? »
Rouge.
Rouge de honte. Elle dégouline de honte. Elle devine l’effervescence de la foule au-delà des minces cloisons qui la protègent. Si elle sort de la cabine, elle devra affronter les regards qui se poseront sur sa honte, les regards interloqués qui se poseront sur cet homme aux manières si rustres, le regard de cet homme qui se posera sur elle.

Rouge.
Rouge d’énervement. Et avec cette chaleur. Je dégouline, ni plus ni moins. La sueur me colle la chemise sur la peau. C’est insupportable. Je vois rouge. Je crois que lorsque mademoiselle daignera enfin sortir de ses toilettes, je la fusillerai. Au moins du regard.

Comme elle aimerait l’envoyer valser, lui et ses vacances et sa maison de location à prendre au plus tard à dix-huit heures. Elle les déteste déjà, ces jours de farniente où le soleil l’écrasera dans une implacable solitude tandis que son père et Victor joueront dans la piscine, éclateront de rire en faisant gicler à tout va des gerbes d’eau irisées de lumière.

Parfois, je me demande à quoi elle pense. J’ai la nette impression qu’elle vient d’une autre planète et qu’elle ne comprend rien à la vie sur Terre. Donnez des responsabilités à Laurine, essayez de lui demander d’être à l’heure. Impossible ! Elle est toujours, invariablement,  dans la lune. A six ans, Victor est plus fiable que Laurine qui en a treize. Quand je vois des filles de son âge qui sont de véritables petites femmes ! Je ne suis pas certain que Laurine y sois prête. Et la pimbêche qui lui sert de mère ne doit pas beaucoup l’aider.

Dans de telles circonstances, elle se surprend à regretter sa mère. Pourtant, des deux, c’est bien elle la pire. Si son père lui préfère si ostensiblement Victor et lui semble être l’incarnation vivante de la vulgarité, sa mère, qui n’a pourtant aucun favori entre ses enfants, n’aimant personne d’autre qu’elle-même, la dégoûte profondément avec ses airs de bourgeoise que rien ne satisfait.
Lorsque Laurine et Victor sont chez leur mère, il ne se passe pas une journée sans cri ni porte qui claque. Chacune de ses tentatives d’émancipation se solde d’un théâtral haussement de sourcils. La moindre rébellion arrache une remarque excédée « Ah ! La crise d’adolescence ! ». Au moins du haut de ses six ans, Victor échappe à ce genre de réflexion.
Pourtant, elle ne peut s’empêcher de penser à la maison maternelle avec un serrement de cœur. Elle aimerait se blottir dans le confort douillet de sa chambre rose qui embaume encore tous les parfums de son enfance malgré les transformations récentes qu’elle y a apportées et les nouveaux posters qui décorent les murs.
Là, sa mère saurait peut-être trouver les bons mots, elle.

« Laurine, si tu ne sors pas dans une minute... »
Et ces portes qui continuent de claquer inlassablement. A chaque mouvement d'ouverture, je hausse le sourcil, prêt à accueillir ma fille d'une réflexion sur sa lenteur. Et non, je découvre toujours un visage inconnu et l'attente reprend jusqu'à ce que j'ai vu, il me semble, toutes les portes s'ouvrir au moins une fois. Mais peut-être me suis-je trompé finalement.
L'impatience perturbe mon attention. Quand va t-elle donc se décider à sortir ?

Sortir ? Sortir pour quoi ? Autour d'elle les portes s'ouvrent et se ferment dans un ballet bien orchestré. Tout n'est qu'agitation, trépidation et mouvement. Sans doute, chaque chasse d'eau qui se déclenche suscite l'espoir de son père, mais non, ce n'est pas elle qui apparaît dans l'encadrement de la porte qui pivote. L'attente reprend et elle, elle reste là dans on immobilité.

Une dernière tentative. Ma voix s'étouffe dans une subite inquiétude. Et si réellement, elle n'était pas là. Si j'attendais vainement alors qu'ailleurs peut-être...
« Laurine... »

Son prénom se termine dans un souffle. Elle croit même discerner un vertigineux soupçon d'angoisse.

Qu'est-ce qui a bien pu lui arriver ? Elle a un comportement si incompréhensible. Je l'ai peut-être trop houspillée ce matin. Et bien qu'elle ne m'en ait jamais menacé, elle est effacée avec moi, elle a déjà fugué trois fois de chez sa mère. Sur ce plan je peux la comprendre, moi aussi je n'aurais pas envie d'y rester.
Où a t-elle pu disparaître ? Où a t-elle pu aller ?

Mais qu'il s'en aille ! Qu'il s'en aille avec Victor ! Qu'il la laisse ! Après tout, n'est-elle pas l'ombre au tableau, la tâche indélébile dans leur perspective de joie familiale ? Sans elle, ils partageront toujours de bons moments. Ils auront toujours leurs fous-rires, leurs interminables parties de ballon, leurs étreintes viriles, toutes ces choses desquelles elle est invariablement exclue. Les ballons ? Elle en a une phobie irrémédiable et de ce fait, son père a toujours jugé inutile de l'inscrire à un quelconque club de sport.
« Et que fait Laurine ? demande parfois sa grand-mère lorsqu'on lui raconte les exploits de Victor sur un terrain de football ou sur un tatami.
_ Oh ! Elle dessine... »
Et son père accompagne cette réponse évasive d'un vague mouvement de la main.
Les larmes lui montent aux yeux. Oui, elle dessine. Elle a même remporté pour la deuxième année consécutive le concours organisé par les professeurs d'arts plastiques de son collège. Elle a gagné la première place parmi plus de cinq cents concurrents. Elle est douée. Elle transforme crayons et pinceaux en baguettes magiques d'où s'échappe une féerie de formes et de couleurs.
Pourtant, face à ses œuvres, son père s'est toujours contenté de hausser les épaules. Ce ne sont pas ces gribouillages qui rattrapent les zéros en maths.

J'ai la bouche sèche, les mains moites et le cœur en bouillie. Où a t-elle pu passer ?
Je ne vais tout de même pas me mettre à pleurer ?
Je ferme les yeux pour retenir l'écoulement. Pour reconstituer le visage de ma fille sur mes paupières closes. Impossible. Son image se refuse à moi. La couleur de ses yeux, la forme de son nez, l'expression de son sourire, le reflet de la lumière dans ses cheveux : tout est flou, indistinct, mouvant, inexact. La surface de sa personne m'échappe. Le mystère de son être profond se double de l'énigme de son corps.
J'essaie en dernier recours de redessiner en moi sa dernière œuvre, celle qui a gagné le concours du collège au mois de juin. C'est également impossible. Je n'en ai regardé que rapidement les couleurs et le contour des formes. Je n'en ai pas exploré l'émotion.
Qu'est-ce que j'ai raté ?

Comme elle aimerait disparaître. Etre à jamais ce zéro à l'encre rouge qui sanctionne ses devoirs.
Disparaître plutôt que de dégouliner, de se répandre en sanglots. Disparaître plutôt que de se noyer dans son short cramoisi. Disparaître plutôt que de rester là, bêtement.
En chair, en os et en sang.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre qui aborde une triste réalité concernant les ados ! Bravo !
Une invitation à visiter “ Sombraville” qui est en Finale pour le Prix Imaginarius 2018 !
Merci de la soutenir si vous l’aimez ! Bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Jacques Franchino · il y a
Le malaise de l'adolescente est très bien rendu, de même qu'une certaine prise de conscience chez son père, si peu attentif à sa fille jusqu'alors. Le siège des toilettes est effectivement un endroit propice aux réflexions... Une lecture que j'ai appréciée.
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Jcjr · il y a
Ma fille s'appelle Laurine. Vous comprendrez que c'est un prénom que je chéris. J'ai aimé ces monologue de pensées de ces deux personnes, qui ne se voient pas, ne se rencontrent pas et ne se comprennent pas dans une situation pour le moins particulière. Et si vous veniez me découvrir ?..
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Korete · il y a
Merci pour votre lecture.
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