Dispapillon

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Irina aime quand son père, illustre professeur des écoles, lui répète :
— Chaque problème a sa solution, chaque question a sa réponse !
Elle vivait au cinquième étage d'un immeuble qui en comptait quinze. Il y en avait beaucoup dans son quartier. Les Hommes quand ils ne peuvent plus s'étaler alors ils s'entassent. La ville est un endroit où la pollution se prend pour de l'oxygène, et tout ce qui respire le croit aussi.
Irina connaissait bien la nature : les baleines bleues peuvent mesurer jusqu'à 30 mètres, les fourmis peuvent soulever cent fois leurs poids. Il lui suffisait de s'asseoir et l'écran lui enseignait ce qu'elle voulait. Parfois, ni son père ni la télévision n'avaient de réponses, alors elle demandait à un écran plus petit, qui lui, savait tout.
Son père qui n'avait connu que les livres s'inquiétait. Il se souvenait du village où il avait grandi, où il avait appris à apprendre. Alors il décida d'amener Irina chez sa grand-mère : Maria Térésa. Son mari avait disparu quelques mois plus tôt, sans rien dire, personne n'avait retrouvé son corps. La région cachait deux mystères : les « desaparecidos » (disparus) et les « mariposas cantantes » (les papillons chantants).
Maria Térésa était si heureuse de revoir sa petite fille qu'elle avait cuisiné autant d'entrées que de desserts. Irina n'en revenait pas ! L'air, la nourriture, tout avait une saveur.
— Mamie ! Pourquoi les « tamales » n'ont pas le même goût qu'à la cantine ?
— Parce qu'ici, même pour cuisiner, on prend le temps de vivre, répondit la grand-mère entre deux éclats de rire.
C'était la fin du printemps et le jardin comme la colline se parsemait de fleurs. Parmi elles se baladait le charme de l'enfance, qui offrait à la curiosité d'Irina tant de découvertes. Aussi gourmande que Gargantua gosse, elle se goinfrait par appétit puis gourmandise. Repue, au son de la vaisselle maltraitée, le sommeil vint surprendre la fille.
Soudain, un bruit tira Irina de ses rêves. C'était le ronflement de sa grand-mère allongée sur le dos devant un reportage sur la qualité du maïs de la côte ouest du pays. Encore couverte par le songe, elle marchait dans les rues du village assoupi par le soleil. Elle voulait voir la vieille église, mais le songe la faisait papillonner de fleur en fleur et sans s'en rendre compte, elle s'en éloignait. Un sentier en amenant un autre, elle grimpait doucement la colline. Elle se disait que si elle était si haute, c'était parce qu'elle devait cacher de grandes choses. En tout cas, il devrait y avoir une raison !
Seule, sans télévision, le petit écran ne marchant pas à cette altitude, elle allait vivre sa première exploration. Touchant presque au but, elle entendit un chant qui n'était ni celui d'un oisillon ni celui d'un grillon.
— Un papillon ! s'écria Irina.
Il avait la taille de sa main, les ailes rouge vermeil et le corps noir avec des points bleus. Le papillon chantait :
— ♫Titalitata titalitatiiii ♫
Si le papillon sait chanter, il doit certainement savoir parler, pensait la fille.
— Papillon pourquoi chantes-tu ? C'est parce tu es heureux ? demanda la fille.
— ♫Totalatito titalitato♫
Irina, habituée à toujours avoir de réponses à ses questions, répéta :
— Pourquoi chantes-tu ? Et puis où vas-tu ? L'oiseau a un nid, la fourmi a sa fourmilière, et toi ?
— ♫Titalitato Toti... ♫ Et le voilà disparu.
Frustrée, elle descendit au village et à peine le portillon du jardin entrouvert que :
— Mamie ! Mamie ! J'ai vu un papillon qui chantait !
— Alors tu étais vers le sommet de la colline ?! On en rencontre parfois, il ne faut pas en avoir peur ma fille.
— Je n'ai pas eu peur, je lui ai posé des questions, mais il ne m'a pas répondu...
Maria Térésa continuait à arroser les plants de tomates.
— Pourquoi les papillons chantent ? Et puis quand ils disparaissent, où vont-ils ? questionna Irina.
— On dirait ton père à vouloir tout savoir, tu sais, ce n'est pas toujours les concernées qui donnent les bonnes réponses. Je chante souvent et je ne sais pas pourquoi. Ton père y trouve toujours une raison. S'il a disparu, ne t'inquiète pas, il n'est pas comme les hommes... Quand il disparaît, c'est pour réapparaître ailleurs. Tu verras demain ! s'exclama la grand-mère avant de l'inviter à la cuisine.
Le jour suivant, à la même heure, la revoilà au même endroit.
— ♫Titolatiti Tatolitota ♫chanta le papillon
Elle savait les papillons fragiles et donc susceptibles, alors elle se mit à le vouvoyer.
— Pourquoi portez-vous ces couleurs si vives ? Vous n'avez pas peur d'attirer des prédateurs ?
— ♫Totilito Tilototi♫ répondit le papillon
— Et même si vous n'avez pas peur, on dirait que vous ne savez pas où vous allez ! Là où j'habite, les Hommes marchent vite, car ils savent où ils vont, comme les fourmis !
Irina les aime bien, car du haut de son immeuble, elle trouvait que l'homme et les fourmis se ressemblaient. Elle continua :
— Mais vous, vous allez à droite, puis à gauche, que cherchez-vous ?
— ♫Totilata... ♫
Et le papillon disparu. À chaque rencontre, l'histoire se répéta durant toute la durée de son séjour. Le dernier soir, Irina demanda :
— Mamie, tu penses que quand je reviendrai, le papillon sera encore là ?
— Irina, les choses disparaissent seulement quand on les oublie, répondit Maria Térésa en regardant par la fenêtre qui donnait sur le jardin.
Elles écoutèrent le silence.
Revenue à la ville, la fille avait depuis quelques jours repris l'école. Un matin, elle s'habilla de toutes les couleurs et son père lui demanda :
— Que fêtes-tu aujourd'hui ?
— ♫LalaLalo♫ fredonnait Irina.
Son amie, qui était aussi sa voisine, l'accompagna (comme toujours) pour aller et revenir de l'école. En l'écoutant chanter, elle demanda :
— Pourquoi chantes-tu aujourd'hui, Irina ?
— ♫Laaaaaalolila♫ continua l'enfant
Puis elle insista :
— Pourquoi fais-tu des détours pour aller à l'école, c'est bien plus rapide par ici ! Où vas-tu ?
— ♫Laloli... ♫Et Irina disparut.
Les parents, la police, les journalistes, tous relayèrent la nouvelle sans trouver de réponses. Depuis, dans le quartier, on entend parler de deux mystères : celui de la desaparecida (la disparue) et celui du papillon chantant « la mariposa cantante ».
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