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Dis au gène : File au sofa !

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Pièce de théâtre pour trois hommes dont un chien.



C'était une bicoque, assez loin de la ville. Un peu délabrée, sur un terrain anarchique de talus et de bosquets secs. Y vivaient deux hommes, plus ou moins amis, d'expédients douteux et de larcins rares. A était un zartiste et cherchait son œuvre, ou son angle d'attaque, ou un sujet puissant, et parfois juste un crayon. S était sosophe et cherchait une idée, un modèle, un système de pensée mais le plus souvent du tabac.
Le toit en patchwork de tôles rapiécées et de planches percées était secondé par un astucieux système de casseroles, pour les jours de pluie. Les jours de soleil on mettait des miroirs, et les jours de vent on partait à vélo vendre au plus offrant des moins malins un tour de la ville en cerf-volant.
A se leva le premier, il prit une des casseroles emplies d'eau de pluie de la nuit et la mit sur le feu qu'il alluma ensuite.
S se leva en second et sortit se soulager sur un bosquet où les fleurs commençaient à reparaître. Il revint et jeta une touffe d'herbes dans la casserole. A posa deux tasses sur la table que S, maladroit, bouscula. Les tasses se brisèrent sur le sol, S les ramassa et les remit sur la table. Juste à temps car A y versait déjà l'infusion qu'ils lapèrent avidement dans les tessons en se brûlant la langue à défaut de se la couper.
Alors tu vas faire quoi aujourd'hui  ?
Penser, et toi  ?
Chercher.
Toujours sur ton tableau  ?
Oui, non je vais peut être réfléchir à une sculpture aujourd'hui, vois-tu...
Ça ne m'intéresse pas ! Et tu le sais bien, ami ! Je ne peux me donner la permission de m'autoriser à te laisser prendre et courir le risque, pas même évalué du reste, de parasiter, voir saboter, la pureté de ma pensée par tes, pardonne-moi, vaines réflexions. Allons !
A le savait très bien et s'en offusquait d'autant moins que cette discussion avait lieu tous les matins. Sauf quand elle se faisait dans l'autre sens et que c'était A qui désavouait les pensées stériles de S, capables éventuellement de rompre tout le charme créatif peinant déjà à se faire jour.
Ils ramassèrent les tessons et les jetèrent sur le canapé, où ni l'un ni l'autre n'avait goût de s'asseoir, et se mirent indépendamment à leurs tâches respectives, l'un dans ce fauteuil-ci et l'autre dans ce fauteuil-là.
La pluie avait repris sa frénétique gavotte sur le toit et ses espaces de liberté, alors S se leva et refit du thé tandis que A alla chercher une marmite, car il songeait déjà au repas qu'ils s'offriraient prochainement. Mais il était encore tôt et il se rassit en se saisissant d'une idée qui traînait par là.
Il la manipula en tous sens, n'hésitant pas à la malmener, puis apostropha S:
Tu peux me passer un papier et un crayon  ?
Non.
Je t'en prie ! Je crois que je tiens une idée.
Moi aussi, vois-tu, et elle va justement à l'encontre de ta demande.
A se leva à contre-cœur et se dirigea vers un buffet, du tiroir duquel il sortit à grand peine une feuille et un crayon avant de revenir s'asseoir sans plus de précipitation. Bien sûr une fois dans le fauteuil il constata que l'idée n'était plus là, elle avait tout bonnement disparu.
Je ne la tenais pas assez bien celle-là.
S avait fait du thé mais ne le servit pas car il n'avait pas soif et il se rassit en touillant un sucre dans une tasse vide. Il avait le regard très concentré, sous ses paupières fermement plissées ses yeux étaient devenus deux petites billes noires qui luisaient d'un éclat avide de se refléter. Mais cette étincelle ne trouvant que des casseroles en lieu et place des miroirs se perdit dans les franges du tapis que son pied peignait machinalement.
Les jours de pluie ne me siéent guère.
On ne dit pas « ne me sied » vu que c'est au pluriel.
C'est pour ça que j'ai dit « siéent ».
Je te dis que non justement ! Écoute-moi !
Bon l'ami je t'aime bien mais là... tu ne me sied pas du tout !
Dis tout de suite que je te fais sied !
Heureusement pour la fin de ce débat stérile, ils virent par la fenêtre l'heure du repas arriver.
A visa la marmite qui s'était déjà considérablement remplie d'eau et avisa le placard qui restait désespérément vide. S ne releva pas la tête de son fauteuil où il s'enfonçait d'ailleurs à vue d'œil. A l'observa un instant avant de se précipiter sur lui et de l'empoigner par le col, il le tira de toutes ses forces et le jeta sur le tapis. S se redressa en s'époussetant :
Merci mon ami, encore une fois tu m'as tiré d'un mauvais pas.
Tu peux le dire ! Ce satané fauteuil a bien failli t'engloutir une nouvelle fois !
Oui, il est très fertile aux idées, mais ça ne va pas sans risque.
Cet après-midi, ce sera mon tour de m'y asseoir, je compte sur toi pour me veiller un peu. En attendant je me demande ce que nous allons manger ?
Je comprend ton désarrois, ami, bien que je ne puisse le partager, tu le sais je suis un pur esprit, définitivement affranchi de ces préoccupations matérielles.
A tourna le dos en bougonnant et fourragea le garde-manger en pure perte. Il en sortit un vieux torchon qu'il passa autour de son bras et prit la porte. Du moins, un morceau de la porte qu'il éplucha soigneusement avant de le mettre à bouillir. Quand il jugea le glougloutement opportun, il y déchira quelques morceaux de torchon et s'en vint à table servir son fameux ragoût de porte au torchon.
Contrairement à ses dires, S mangea goulument et A en ricana par devers lui entre deux bouchées.
Une fois la marmite vidée à grands coups de cuillères, il les y jetèrent et la marmite retrouva sa place dessous la fuite.
S se pourléchait les babines en se massant le ventre, tandis que A s'étirait sur sa chaise dans le but d'attraper un somme qui passait non loin. Mais S le tira de son assoupissement :
Aurais-tu du tabac, mon bon ami  ?
M'enfin, tu sais bien que non pardi ! Si j'en avais, je l'aurais fumé et je n'en aurais plus !
Oui, oui, en effet, c'est un paradigme que je n'ignore pas; allons, qu'à cela ne tienne ! Nous fumerons de l'herbe encore une fois.
Et il sortit au jardin cueillir une touffe d'herbes folles qu'il vint mettre à sécher sur le poêle, les oubliant, elles y brûlèrent et les deux amis accoururent précipitamment au-dessus en inhaler la fumée.
Après quoi ils reprirent leur travail, chacun dans son fauteuil car le sosophe conservait jalousement l'usage de son assise.
Les jours s'écoulaient ainsi, sans trouble notable, dans toute la quiétude de la pénurie matérielle.
Quand ils n'avaient vraiment plus rien à manger, c'est-à-dire quand il ne restait de la porte que la serrure qu'on ne pouvait se décider à manger par peur des cambrioleurs, ils s'inventaient leurs repas. Le zartiste surtout, car il était plus disposé que le sosophe aux choses de la vie. A décrivait alors avec passion et force détails le festin qu'ils auraient pu faire s'ils en avaient eu les moyens. Et le sosophe salivait de joie à l'écoute de ce barreau de chaise qui se faisait noyer sous la sauce terre et graviers, avant que de venir choir violemment dans l'assiette creuse en la faisant éclater en autant de morceaux délicieux à suçoter.
On mange mieux quand tu racontes que quand tu cuisines l'ami !
Prenons ça comme un compliment !

Le soir ils ne dînaient pas car ils avaient remarqué qu'ainsi ils avaient bien moins faim au réveil.





Un jour de grand vent que le zartiste revenait de la ville où il avait fait quelques bonnes affaires, il vit un chien sur la route, juste devant leur terrain. Le chien était bien mis quoique peu bavard et, en allant ranger son cerf-volant, A mis S au courant. S feignit de se plaindre de cette interruption grossièrement abrupte au sein de sa pensée limpide qui s'acheminait doucement mais sûrement vers une idée grandiose, puis se précipita sur la route, sur les pas de A.
Le chien était là, assis, digne, stoïque et mutique. Il portait un collier ne tenant plus que par quelques fils courageux mais en proie à une immense détresse car ils se savaient bien impuissants à éviter une chute prochaine, très prochaine.
A approcha sa main pour caresser l'animal qui tourna la tête, ainsi les doigts avenants se retrouvèrent aux prises avec les derniers parmi les plus braves des fils et ceux-ci moururent fièrement sans s'être rendus. Le collier tomba sur la route et un coup de vent ne tarda pas à le balayer. Le chien n'avait plus de collier. Il se redressa et fit quelques pas droit devant lui, il venait de quitter la route et d'entrer sur le terrain.
Ce chien n'a pas de collier et se trouve chez nous. Constata A.
Il va donc sans dire, mais je me targue de préférer l'énoncer, que cet animal, fort séduisant au demeurant par ailleurs, peut légitimement prétendre que nous lui appartenons.
Ou qu'il nous appartient.
Aussi.

Ainsi le chien et eux s'adoptèrent, ils le baptisèrent le chien et il les baptisa eux, bien qu'il ne s'exprimât guère par ailleurs.
Tout le monde rentra et le chien s'installa bien volontiers dans la cahute. Il grimpa sur le canapé et tourna en rond dans les tessons de tasses avant de s'y lover en posant son museau sur ses pattes. Puis il ferma les yeux et entama ce qui semblait une profonde recherche d'idées. S resta debout, planté devant le canapé, à observer cet animal, cherchant probablement à en tirer quelque enseignement tangible et lourd de sens.
A sortit une feuille du buffet, à grand peine car ce dernier en était avare, et tira un marron du feu pour le tailler en une pointe avec laquelle il croqua l'animal assoupi. Bien sûr, ce croc réveilla la bête qui montra les dents en amorçant un grognement et A se rendit à l'évidence contenue dans la maxime énoncée instamment par S :
On ne croque pas un chien que l'on connaît à peine.
Les faits te donnent raison mais tu sais que je les tords, c'est là ma condition de zartiste, tordre les faits ou n'importe quoi d'autre si j'en ai l'inspiration, et ne rien faire quand j'en manque. Bonsoir.
Il partit se coucher en grommelant dans la barbe qu'il se laisserait pousser un jour. On l'entendit bientôt crier :
Oui un jour j'aurais la barbe, et vous verrez ce que vous verrez ! Ahahaha !
Le ton de son rire aurait du être effrayant, lourd de menace, malheureusement A rangeait si mal ses affaires qu'il s'était trompé de ton et celui-ci fut enfantin, aigu, à peine espiègle.
Au salon S s'approcha et caressa la tête du chien qui se laissa faire un peu avant de lui tourner le dos. Le sosophe tira une chaise à lui et s'y assit vite avant qu'elle ne déguerpisse, tant il savait que ces chaises n'aimaient pas être séparées de leur table. Il sombra dans la contemplation du canidé tout autant que dans le sommeil. La chaise en profita bientôt pour regagner sa place, laissant l'austère sosophe ronfler sur le tapis élimé.








Au matin le chien sortit par la porte fermée dont il ne restait que la serrure et fit le tour de la masure en urinant de-ci de-là. Il huma les quelques fleurs qui s'ouvraient dans un bosquet au contraire des autres buissons et taillis qui n'étaient que sèche grisaille et branches râpeuses.
Après ce tour d'horizon du propriétaire, l'animal retourna au salon où les deux hommes préparaient leur breuvage matinal. Le chien s'assit sur le tapis et observa ses deux hôtes laper leurs tessons en silence et, quand ils les eurent jetés sur le canapé, il remonta sur sa couche, tourna trois fois sur lui- même et s'allongea, le museau sur les pattes.
Alors, que vas-tu faire aujourd'hui  ?
Penser, et toi  ?
Chercher.
Toujours sur ton tableau  ?
Oui, non, je vais peut-être réfléchir à une sculpture aujourd'hui, vois-tu...
Ça ne m'intéresse pas ! Et tu le sais bien, ami ! Je ne peux m'accorder la permission de me résoudre à te laisser courir et prendre le risque, au reste toujours pas évalué, de parasiter voir saboter la pureté de ma pensée par tes, pardonne-moi, vaines réflexions. Allons !
Je sais bien... et d'ailleurs, ce n'est pas ça que je vais faire pour être honnête...
Ah ! La peste soit de ton honnêteté ! Sois malhonnête si c'est le prix de ma tranquillité ! Mon bon ami.
Le sosophe prit place dans son fauteuil si inspirant, mais, avant, il l'orienta face au canapé. A sortit le paquet de tabac dont ils remerciaient le vent de les avoir aidés à se pourvoir. Ils se tournèrent les pouces et quelques autres doigts et s'enrubannèrent de volutes à défaut de se tourner la tête de pensées.
Le chien releva la tête et les observa d'un œil qui semblait dire tout ce qu'il y avait à savoir. Mais il ne parlait toujours pas.
A sortit de sa poche la feuille durement acquise au buffet la veille et grilla quelques allumettes avant d'avoir réussi à croquer la patte arrière du chien. Ce dernier se laissa faire car ils commençaient à se connaître un peu et qu'il appréciait les nouveaux tessons de sa couche.
S assembla ses mains en losange et baissa ses paupières sur des yeux qui n'étaient pas si vifs que la veille. Le voyant s'assoupir, A le changea de fauteuil et s'octroya ainsi celui aux idées fécondes, prenant tout de même le risque d'y sombrer si son ami ne s'éveillait pas à temps.
Après quoi, le chien remit sa tête sur ses pattes avant et ferma les yeux.
A se laissa aller dans les brumes éthérées des idées qui savent venir planer alentour, il s'attachait à ne pas les regarder car ces halos disparaissent dès qu'on veut les fixer, il ne cherchait pas à les saisir, il attendait qu'elles viennent se poser comme font les papillons. Petit à petit, il constata que la luminosité déclinait, il sentait tourbillonner autour de lui une multitude de fines particules, comme une poussière scintillante des reflets d'une lumière qu'elle étouffait pourtant peu à peu. La densité de ce brouillard alentour s'accentua et il aperçut dans l'œil du cyclone, la queue de comète d'une idée tournoyant. Il plissa les yeux aussi bien que l'entendement et, malgré, lui approcha une main du vortex.
C'est cette main que le sosophe agrippa pour extraire son camarade du fauteuil où il sombrait désespérément.
Alors l'ami, on s'octroie un fauteuil précieux sans prendre de précaution ? Quand on ne sait pas y faire, mieux vaut ne pas s'y frotter !
Merci pour le sauvetage camarade, mais je t'y ai pris plus souvent qu'à ton tour ! Ironisa A.
Ne me remercie donc pas alors ! Et puis, d'ailleurs, remercie le chien : s'il n'avait aboyé, je continuerais tranquillement de dormir et tu ne serais alors qu'un nutriment plus ou moins digeste pour ce merveilleux siège.
Merveilleux merveilleux... Faut voir ! Ce fauteuil promet beaucoup mais n'offre pas tant, et quand on croit y parvenir c'est toujours au risque de notre peau ! Geignit A.
C'est une belle leçon de vie que tu nous narres là mon cher ami, mais je te prierai de te cantonner à ton domaine d'étude et de ne pas piétiner mes plates-bandes, surtout avec ce dédain, si ce fauteuil ne te sied guère, ne t'y assied donc pas !
M'enfin ! Me contrediras-tu si je dit que ce fauteuil n'est qu'une allumeuse ?! Il nous aguiche, il nous appâte et puis nous voilà en plan à la fin comme au début, il ne nous donne rien, nib, que dalle, walou. S'emporta A.
Merci pour l'étude synonymique mais encore une fois chacun son domaine ! Une allumeuse n'a jamais tué personne si ?
Et Ève alors ?
Ève a tué ? Tu délires !
Tu ne contredis donc pas que c'est une allumeuse alors ?
Je te laisse la responsabilité de tes inepties ! Se détacha S.
Ah non, c'est pas Ève que je voulais dire c'est Marie !
De mieux en mieux ! Un blasphème qui blesse femme ! Et me voilà poète, veux-tu cesser de philosopher, mon bon ami ?! Chacun son rôle ! Le chien aboie, le penseur pense, et le zartiste... et bien il ne fait rien, je crois.
Détrompe-toi enfin, le zartiste crée !
Te prendrais-tu pour le Créateur ? Je retrouve bien là la présomption zartistique ! Mais c'est probablement un mal nécessaire à ta condition et je ne t'en tiens pas rigueur, moi-même je suis bien trop humble pour te juger !
Waf !
Le chien venait d'entrer dans la discussion. Ils se tournèrent vers lui, surpris par son propos qui sonnait si juste.
Il a raison ! Se réjouit A.
Quoi donc ?
Mangeons !
Waf !
Le garde-manger leur délivra quelques victuailles non sans réticences et A sut les accommoder à la marmite afin de fournir un très honorable repas à ses chers convives. Pour une fois, le sosophe mit la table et il n'omit pas de placer un couvert pour le chien.
Après s'être bien régalés, ils continuèrent de ne rien dire. Le chien semblait pensif. A qui roulait les cigarettes ne put devancer S qui lisait dans les yeux du chien de passionnants questionnements. Mais S peinait à se les formuler, il les voyait bien, nets, mais il ne parvenait pas à se les approprier.
Constatant cela, le chien soupira. A releva la tête et une lueur d'espoir brilla dans les rétines canines, mais A fut bien incapable d'y lire quoique ce fût de tangible et le chien soupira derechef.
Tout le monde quitta abattu la table qui se débarrassa elle-même pour tenter de consoler ses hôtes. D'un soubresaut, elle rua et toute la vaisselle fut projetée au sol au ravissement du tapis qui s'apprêtait à l'engloutir, alors que le chien, jalousement, prit dans sa gueule autant de tessons qu'elle en pouvait contenir et les déchargea sur sa couche qu'il retrouva donc avec plaisir.
Les deux hommes fumaient debout en se faisant face mais en tournant tous deux la tête vers le mâtin.
Les cigarettes n'étaient pas exclusives et passaient de bouche en bouche en empruntant diverses mains. Ce ballet tabagique interpella le chien qui ne posa pas la tête sur ses pattes mais la garda dressée, le regard vif pointé sur ce manège.
Quand toute la fumée se fut échappée des cigarettes qui ne pouvaient bien la contenir, elle s'alanguit en strates dans le salon qu'elle baigna ainsi de lumière grise. A s'attela alors à modeler ces volutes en diverses formes sous l'œil incrédule du sosophe qui théorisait intérieurement des tenants sans parvenir aux aboutissants . Le chien qui semblait dépité par ce spectacle descendit du canapé et se dressa sur ses pattes arrières. C'est alors qu'ils virent qu'il était nu comme un vers d'aède aphone. Le sosophe lui lança la nappe pour se draper et, à cet instant, il le reconnu.



Cette toge, cette barbe, ce regard ! Mais oui ! Je te reconnais, c'est toi ! Diogène !
C'est qui ?
Mais Diogène, allons ! Serais-je donc passé à côté de ton inculture crasse, bel ami ?
Ah, je t'en prie ! Ne me laisse pas languir et explicite-moi cela !
Soit ! Diogène de Sinope, philosophe de la haute bassesse, ne t'offusque pas des saillies médiocre de mon compagnon et dis nous plutôt ce que nous vaut l'honneur de t'accueillir parmi nous ?
Minou ? Ce chien ? Je n'y comprends goutte !
Assez de vos tergiversations douteuses ou vous goûterez de mon bâton !
Je te reconnais bien là, Diogène ! Le philosophe au bâton !
Ah c'est lui ?! Je le voyais moins grand.
Tu ne sais rien des penseurs célestes des siècles lointains, mérites-tu seulement cet enseignement ?! S'offusqua S.
Cessez donc vos simagrées, je vous prie ! Et apportez-moi un bâton que je puisse commencer à vous enseigner.
A sortit en quête d'un bout de bois et S resta prostré devant le philosophe en béate attitude.

Quand Diogène eut son bâton, il le tâta un peu, le soupesa, les frappa d'un coup chacun, le jugea bon puis se recoucha dans le canapé.
Là ! Tu vois bien que c'est un chien ! Triompha A.
Mais, mon ami, qui a jamais dit le contraire ?
Tout comme cet animal, les deux compères reprirent leurs activités routinières, chacun dans sa bergère, et le temps s'écoula de toute sa bienveillance sur cette bicoque décatie.
La vie suivit son cours si l'on peut dire tant il est vrai qu'elle cheminait sans se hâter.
Diogène apparaissait régulièrement à leurs yeux, et jamais plus sûrement qu'après un bon repas. Le sosophe le pressait alors de questions auxquelles le zartiste ne comprenait rien et auxquelles Diogène s'abstenait sciemment de répondre. Toutefois, quand il jugeait les questions inopportunes, mal posées ou tout simplement débiles, il ne ratait pas la si belle occasion de donner quelques coups de bâtons à cet impétueux sosophe présomptueux. A avait alors tout loisir de croquer la scène et s'en régalait à chaque fois. Bientôt le zartiste posséda une belle collection de dessins représentant un vieil homme aux airs de chien frappant de sa canne un jeune homme soumis et ravi.
En effet S sentait toute la puissance de l'enseignement contre ses chairs et était persuadé d'avancer à grands pas sur le chemin de la raison. A lui se ravissait de ses épreuves de ces épreuves et S se laissait même aller à apprécier ce bon mot. Il régnait une atmosphère heureuse d'autant que studieuse dans la bicoque, du moins tant qu'on avait des repas à offrir à Diogène qui, sinon, redevenait un houret hautement hautain à poils longs.
On priait avec ferveur le vent de revenir s'étaler sur la morne plaine environnante, mais le vent ce païen n'avait cure des prières ni même des sacrifices et n'attendait qu'un chaland en chapeau, qu'une prudente en jupons pour venir les jouer de ses farces de fripon.
Alors, devant des ventres creux ne parvenant même plus à crier ni famine ni quoi que ce fût, A se résolut à enfiler une jupe et un chapeau et partit sur la route pour appâter le vent, ce maraud.
S ne se résolvait pas à s'appesantir sur des considérations qu'il jugeait trop bassement matérialistes et continua de réfléchir à longueur de sieste dans son fauteuil où l'assoupissement était l'assurance de contrer les intentions plus ou moins viles du meuble engloutissant.
Le canin ne bronchait guère, lapant son écuelle faute de pouvoir passer à table, restant coi avec toujours dans son regard toute la sagesse du monde offerte à ceux qui la sauraient saisir, et nul n'en était par ici.




A marcha plusieurs jours et finit par rencontrer le vent. Ce dernier s'amusa naturellement à retrousser la jupe et à emporter le chapeau, A fit mine de courir après pour donner le change mais il n'avait qu'une hâte : aller vendre des tours de la ville en cerf-volants aux simples d'esprit. En effet seul ce type d'individus pouvaient succomber à l'offre fallacieuse qui était faite. Il fallait être bien naïf pour imaginer qu'un cerf-volant vous emmène en promenade autour de la commune. Et bien adroit pour parvenir au but que l'on venait d'acheter, faire le tour de la ville sans que retombe le cerf-volant. Très peu y réussissaient, et ils en étaient quitte pour remettre la main à la poche, étant entendu qu'ils n'avaient pas respecté les objectifs du contrat. C'était un filon juteux que le zartiste ne rougissait pas d'avoir concocté, mais dont il ne pouvait se vanter ostentatoirement pour la bonne marche des affaires.
Diogène parut enchanté du festin qu'ils partagèrent, tant il est vrai qu'il n'aimait rien tant que le simple et le frugal, à la suite de quoi il sembla presque enclin à leur délivrer un peu de connaissance, et puis non finalement, le vautre se vautra et fit une sieste tandis qu'A et S fumaient silencieusement, l'un songeusement et l'autre pensivement.

Un jour S eut un éclair de génie, crut-il, et il prit la parole que personne ne tenait par ailleurs, ni même avait souvenir d'où elle pouvait être, il dut la chercher un moment avant de pouvoir l'attraper mais finalement s'écria :
J'ai compris ! J'ai compris ! Diogène ne nous enseigne rien car nous vivons déjà en phase avec ses préceptes ! Et c'est la raison pour laquelle il est venu à nous, il se sent bien ici car nous sommes ses disciples, et sans même le savoir encore, ce qui nous apporte l'humilité nécessaire à se prétendre ses héritiers, prétention que nous n'avons donc même pas et qui nous honore à plus d'un titre donc, comme je viens de le brillamment démontrer !
Tu crois ? N'ayant pas tout compris, je n'irais pas te contredire, mais es-tu bien sûr de ce que tu avances ? Cela semble trop beau pour deux pauvres hères tel que l'on voit que nous sommes. Mince, on dirait que tu déteins sur mes phrases maintenant, la guigne !
J'en suis presque sûr, autant que peut l'être un homme de questionnement qui laisse toujours au centre de sa réflexion planer le doute tel un rapace guettant sa proie, la conviction, et l'emmenant le cas échéant dans ses serres puissantes afin de la dévorer plus loin, et si le doute n'a pas assez faim, il y a toujours un vautour de moquerie qui s'en vient terminer la curée !
Assez ! Cessez ces billevesées ! Trop d'outrecuidance ! Comment oseriez-vous croire que vous fassiez honneur à mes enseignements ! J'ai plaidé, sinon prôné, le retour de l'homme vers la nature par le dénuement, l'acceptation de tout ce qui est naturel comme juste et bon, et par là-même la défécation comme la fornication et même la masturbation, en public !
Et vous ? Vous vous prétendez au-dessus des plaisirs de la chair !
C'est pas moi Monsieur, ça c'est lui hein !
Suffit le zartiste, ton tour viendra ! Mais toi, le sosophe, ah tu portes trop bien ton nom !
Je t'ai vu beaucoup prétendre mais jamais te détacher des repas, tu n'as même pas cette décence minime envers soi-même qu'est l'honnêteté ! Et quand cagues-tu ? Je ne t'ai jamais vu faire ! Et je ne parle même pas de sexualité: rien qu'à te voir, j'en suis écœuré !
Mais ! Mon bon maître !
Diogène ne se laissa pas amadouer et une volée de coups de bâton partit en direction de l'indigne disciple.
Oh oui ! Enseignez-moi encore !
Et moi alors ? J'ai fait quoi de pas bien ? J'ai pas droit à des coups de bâtons moi aussi ?
Ah, toi ! Toi, le zartiste ! Je te respecte pour tes viles entourloupes qui te permettent de m'inviter à ta table, mais comment as-tu pu te détourner à ce point de la nature que tu mangeasses des portes ?! Je n'en reviens pas de telle crétinerie quand ton jardin regorge de troncs au bon bois naturel et non traité ! Tiens voilà pour toi !
Merci !
Diogène, constatant avec dépit que ces deux zouaves appréciaient fortement les coups de bâtons, cessa là sa correction afin de lui garder ce goût d'exceptionnel qui la leur rendait d'autant plus plaisante. Et faisant fi de l'incurie profonde de ses hôtes, il parvint à s'accommoder de la couche et du couvert.

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