Dictature éclairée

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Ecrire c'est raconter des histoires, faire naître des personnages, jouer avec les mots. Ecrire c'est aussi le moyen de transmettre ses idées, C'est un loisir jouissif, un défouloir, un exutoire et  [+]

Je suis pour une dictature éclairée, vociférait Serge Martin du haut de son estrade, devant une foule en délire. De toutes façons, il y aura toujours quelqu'un pour penser le contraire de ce que vous avancez, il y aura toujours quelqu'un pour vous prouver que ses idées sont meilleures que les vôtres ! Il y aura toujours quelqu'un pour dire noir quand vous dîtes blanc ! Les conseillers en communication du candidat Serge Martin lui avait déconseillé de garder ce passage de son discours, qui à leurs yeux était trop fortement connoté. Mais Serge Martin avait insisté. Je ne vais pas, moi aussi, rentrer dans ce jeu du politiquement correct, je veux parler vrai au français, je ne veux pas leur cacher la vérité. Et on peut dire que cela avait marché au delà de ses espérances. Serge Martin était crédité, selon les derniers sondages, de trente pour cent des voix au premier tour et toujours selon ces sondages, l'emporterait devant n'importe quel candidat au deuxième tour, qu'ils soient de droite de gauche, d’extrême droite ou d’extrême gauche.
Il faut dire qu'après la victoire de l’extrême droite aux dernières élections et la chienlit qui s'en suivit, la France était devenue un pays exsangue, au bord de la faillite, reléguée au rang de nation subalterne à laquelle l'Europe et le monde en général dictait sa loi. Les manifestations contre les plans d'austérité avaient succédé à d'autres manifestations, les grèves aux grèves, les élections aux élections, les partis aux partis mais aucun n'avait trouvé la solution. Des scènes d'émeute et de pillage avaient été répertoriées à travers tout le pays. La population accaparée par ses problèmes de chômage, de logement, parfois même d'approvisionnement s'était détournée de la classe politique. La dernière élection avait battu tous les records d'abstention ! Il n'avait pas été difficile dans ses conditions, de faire émerger une voix nouvelle. Les français pouvait tout accepter de celui qui semblait leur redonner de l'espoir, qui semblait leur parler vrai, en ne niant pas les difficultés. Bien sûr, il y avait toujours des voix discordantes pour dénoncer l'énième candidat qui apporterait l'énième plan chargé de promesses et qui à coup sûr, échouerait comme les autres !
Le parcours de Serge Martin était réellement atypique. Il n'était pas issu, comme on dit, du sérail politique. Professeur de philosophie politique à l'Université de Franche-Comté, il était devenu conseiller municipal de son village plus par conviction que par calcul politique. Il était aussi président d'une association culturelle qui organisait des manifestations au sein du village. Il essayait autant que faire se peut de motiver les jeunes et de les faire sortir de leur défaitisme. Il croyait en des valeurs saines de partage et d'entraide sans toutefois être naïf. Son credo était de dire,il faudrait partir du postulat que l'Homme est bon, mais hélas j'ai des doutes ! L'Homme a été corrompu par l'argent et la société fait tout pour exacerber son avidité ! Ceux qui le connaissaient se moquaient gentiment de son utopie. Il serait certainement resté à sa place et aurait vécu heureux sans l'avènement d'un événement exceptionnel !
En effet, le treize Avril deux mille vingt et un, il fût le plus grand gagnant de l’euro-million avec un gain record de deux-cent seize millions d'euros ! Il jouait depuis des années, plus par habitude que par espoir. Il se disait, comme beaucoup d'autres joueurs, que s'il gagnait quelques milliers d'euros, il en ferait profiter ses proches et ferait un voyage à Cuba, pays qu'il avait toujours rêvé de visiter. Encore une fois, il se faisait gentiment chahuter par ses amis qui connaissaient son penchant pour la révolution cubaine et ses mythes Che Guevara et Fidel Castro. Mais regarde où en est Cuba, se moquait-on, ton Fidel il a ruiné son pays et il s'est accroché au pouvoir comme un morpion à son pubis et il en est mort ! Je sais, je sais, il a commis des erreurs mais il a essayé, rétorquait-il. Il doit être difficile d'avoir le pouvoir, on ne peut pas contenter tout le monde en même temps ! Celle là, j'aurais pu la sortir, se gaussait son ami Bertrand, patron du Bar de l'Arrivée dans lequel il avait validé son bulletin.
Mais on devrait tous descendre dans la rue et tout casser. Ah, oui, la Révolution, le Grand Soir ! Arrêtes tes conneries, tu tournes toujours tout en dérision ! Toi, tu n'en a pas marre de toujours payer pour les autres, tu n'en a pas marre qu'on tape toujours sur les fonctionnaires, les chômeurs, les Rmistes, les immigrés, les migrants, les profiteurs en tous genres. Ce sont les banques qui nous ont foutus dedans et ça continue, on les a renflouées pour qu'elles nous baisent encore plus ! Toujours plus de profits ? C'est ça, toujours plus de profits, tout le monde en veut plus, le banquier, le milliardaire, l'acteur, le footballer, les multinationales, les actionnaires ! Ils veulent tous gagner un pognon fou mais ils ne veulent pas payer d'impôts ! Même toi, si on te donnait un gros pactole, tu dirais non ? Évidemment, que je ne dirais pas non ! Et si, tu gagnais, un million par mois et on te demandait de donner la moitié aux impôts, tu le ferais ? Faut voir ! Alors tu vois, tu es comme tous les autres, tu veux que les riches paient leurs impôts mais si tu devenais riche, tu ferais tout pour en payer moins ! Je te dis l'homme n'est pas bon ! Ça y est, il repart avec son slogan, mais tu n'as qu'à te présenter aux élections si tu es si malin !
Et c'est comme ça que l'idée avait germé dans sa tête. Et pourquoi pas, après tout il n'était pas plus mauvais qu'un autre et puis comme ça, il pourrait appliquer ses idées ! La première chose qu'il avait faite avec ses gains du loto avait été d'ouvrir un microcrédit. A l'instar des pays en développement, il allait instaurer un microcrédit permettant à des artisans, aux entrepreneurs qui ne peuvent pas accéder aux prêts bancaires classiques de concrétiser des microprojets, favorisant l'activité et la création de richesses. Il allait redonner à la population le goût du travail. Il ne s'agissait pas de travailler comme un dingue pour se payer des objets de luxe mais de travailler et gagner de quoi avoir une vie décente, avoir de quoi se nourrir, avoir un toit, avoir des loisirs et pouvoir partir en vacances.Il allait instaurer un revenu universel où les salaires ne dépasseraient pas une échelle de un à dix !
Serge Martin avait développé son microcrédit et avec le soutien des bénéficiaires et des administrés de son village, il avait monté un parti politique basé sur le modèle de Charles Fourier  figure du « socialisme critico-utopique », qui avait jeté les bases d’une réflexion sur une société communautaire publié le « Phalanstère ». Évidemment, il n'était pas naïf au point de vouloir recréer les communautés du dix-neuvième siècle mais le modèle lui plaisait. Le socialisme était mort d'avoir trop menti et floué la population, il allait recréer un socialisme à sa façon ! Avec l'aide de l'informatique, du NET, des réseaux sociaux, son ascension fut fulgurante. Son parti « En Avant la France » enregistrait des centaines d'adhésions par jour, (d'autant plus que ces adhésions étaient gratuites). Sa première décision pour endiguer l'abstention, fut de décréter un vote obligatoire qui aurait lieu sur les lieux de travail, pour ceux qui en avaient encore et dans les mairies pendant la semaine, ainsi nul n'aurait l'excuse d' aller à la pêche ou de partir en week-end ! Son programme reposait sur trois axes : priorité à l'éducation, à la santé et à l'emploi. L'état embaucherait en masse des enseignants et les classes ne comporteraient pas plus de quinze apprenants. Mais sa mesure phare consistait à séparer dès leur plus jeune âge les enfants de leurs parents. Les enfants étaient élevés dans une communauté où chaque adulte était responsable des enfants, ainsi, il y avait moins de disparité et plus de distance affective qui empêchait bien souvent aux parents de prendre des décisions adéquates. L'enfant devait devenir un citoyen bien dans sa peau. De même le personnel soignant serait recruté en masse et des centres de soins seraient ouverts en nombre suffisant dans les villages, villes et régions. Le personnel soignant quel qu'il soit serait rémunéré par l'état et l'accès aux soins serait gratuit. Pour relancer l'économie, les entreprises dégageant un bénéfice devraient obligatoirement embaucher sans aide de l'état. Enfin, Serge Martin voulait lancer un grand programme d'égalité de la fiscalité européenne et mondiale. Chaque citoyen ou entreprise faisant des profits sur un territoire national devait payer ses impôts à ce territoire. Tout artiste, sportif, entrepreneur faisant des profits grâce au consommateur français devait payer ses impôts en France ! Il pensait supprimer toutes les niches fiscales et rétablir ainsi une égalité. La lutte contre les paradis fiscaux serait une de ses priorités ainsi pensait-il, l'argent rentrerait dans les caisses de l'état. De plus, Serge Martin supprimerait toutes les aides de l'état, allocations en tous genres, familiales, logement, qui à ses yeux constituaient une nouvelle inégalité et redistribuerait un salaire décent à tous les citoyens. Un grand nombre de citoyens applaudissait ces mesures, d'autres criaient au populisme. Les uns le traitaient d'homme providentiel et les autres d'utopiste ! Les uns brandissaient la menace d'une faillite et les autres étaient pessimistes face aux enjeux de la « Realpolitik »
Les sondages, les messages de soutien, les encouragements des adhérents,les parrainages, les preuves d'amour commençaient à monter à la tête de Serge Martin. Il croyait dur comme fer à son projet et renvoyait dos à dos tous ses détracteurs. Il balayait d'un revers de la main toutes les idées qui n'allaient pas dans son sens. Il coupait court à toute velléité de contradiction. C'est super, lui disait son ami Roland, tu es devenu dictateur avant même d'avoir eu le pouvoir! On ne peut pas plaire à tout le monde, répétait-il à l'envi ! Je sais, je sais, rétorquais Roland, d'où ton idée de dictature éclairée !

Je suis pour une dictature éclairée, vociférait Serge Martin du haut de son estrade, devant une foule en délire. C'est à ce moment précis qu'une balle de calibre 22 l'atteignit entre les deux yeux !
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