Dialogues sur l'interprétation

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https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larrivee-de-la-mousson https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage Salut à tous, je suis qui je peux... Français  [+]

Dialogue sur l'interprétation (1)

Deux créatures étranges s'approchèrent à pas de loup près de la grande table en bois de chêne qui trônait au milieu de la pièce, illuminée par un beau feu de cheminée.
Le front plissé, l'un observait l'autre. Ce dernier, d'ailleurs, paraissait, tout au contraire, particulièrement détendu. Celui qui avait posé ses mains sur cette table sur laquelle reposait un livre plutôt épais semblait, au-delà d'une quelconque nervosité naturelle, vouloir s'imposer. L'un était l'auteur du volume décrit plus haut. L'autre restait encore mystérieux pour le premier : ils ne s'étaient jamais rencontrés et ces formalités de convenance auraient pu libérer un peu la tension palpable que cette confrontation laissait augurer. L'être de l'ombre toujours caché, c'était le lecteur, celui qui désirait découvrir puis interpréter l'œuvre posée là, à quelques mètres... Oui, l'un s'inquiétait du désir de l'autre.

"Pour un cérémonial, c'est un cérémonial, déclara le lecteur.

¬ Vous avez prononcé le mot ! Je garde une impression de malaise en vous voyant, comme une crainte indéfinissable, vous savez, insista du bout des lèvres l'auteur.

¬ Pourquoi ça ? Vous écrivez bien pour moi, non ? Votre écrit ne va plus vous appartenir à partir du moment où je vais en tourner les pages... En êtes-vous pleinement conscient, oui ?

¬ Je redoute ce moment. C'est un peu, en quelque sorte, le passage du témoin.

A cet instant précis, le lecteur entra dans un champ de lumière et l'auteur découvrit les traits de l'être qui, désormais, ne lui devenaient plus inconnus. Son apparition le complexa de suite : il ne se l'aurait jamais représenté comme ça ! Alors, est-ce une vraie déception ? Une désillusion ? Non, plutôt une entrée dans l'inconnu ! En effet, il n'y a rien de plus déstabilisant pour celui qui a écrit que de se rendre compte de ce que ses mots vont devenir une fois, finalement ingérés, par le lectorat. La consommation sera-t-elle indigeste ou bien insuffisante ? De plus, y aura-t-il une alchimie c'est-à-dire une sublimation du texte à travers la relecture et l'interprétation ? Toutes ces interrogations emplissaient d'un coup l'esprit de notre cher protagoniste.

En face, en se dirigeant, à son tour, vers cette table, vers l'enjeu, Lee s'apprête à prendre en main l'objet de tous les désirs, de toutes les attentes mais aussi de toutes les projections. Le livre, quant à lui, inspirait par sa taille déjà et surtout par l'indécidabilité de son identité exacte. Qu'était-il lui, après tout ? Un trompe-l'œil pourrait affirmer certains. Son titre gardait encore pour un temps son mystère. D'ailleurs, quelle valeur donner à celui-ci ? En fait, le lecteur se rappelait s'être réellement trompé en tentant de voyager par la pensée au cœur d'un ouvrage dont il n'avait pas épluché le contenu. Il est vrai que s'approcher du livre ici présent était facile comparé au travail à effectuer une fois qu'il serait ouvert et étudié. Des chemins qui mèneraient assurément quelque part. Mais où donc ?

¬ Allez-vous me le donner ?, demanda Lee.

¬ Prenez-le vous même, au point où j'en suis, répondit Umberto.

Umberto savait effectivement que Lee, malgré toutes les apparences, détenait, au moment où les deux hommes parlaient, un pouvoir supérieur au sien.


Dialogue sur l'interprétation (2)

A son front, perlaient de grosses gouttes de sueur... Un état de stress permanent en était la cause. Pourtant, une envie de cacher toute anxiété se manifestait en dépit de la réalité de la situation vécue. Umberto aurait trouvé presque dégradant de s'essuyer le haut du visage car Lee, immanquablement, inexorablement, l'aurait remarqué.
Quel geste pouvait donc passer inaperçu ? Etre entre les mains d'un anonyme, est-ce cela l'inconnu ? Quitte à tout perdre, gagnons la confiance de l'autre... Alors, une nouvelle tentative de réappropriation se révélait à l'esprit du pauvre auteur, sans nulle défense désormais. Il faudrait désengager le lecteur dans son approche affirmée vers l'œuvre, souvenir de tant d'efforts ou de nuits blanches. La perte d'un enfant même... En ce moment si intense, Umberto a envisagé le pire, son propre suicide !

Rendez-vous compte ! Dans la perte de contrôle, on ne sait jamais plus à quel saint se vouer. Umberto ne voyait plus un lecteur devant lui, mais un assassin, un tueur de vie, d'enfant. Lee avait les dents d'un éclat si pur ! Son sourire, quoi qu'on puisse en dire, avait l'illumination de l'ardeur de l'ogre de Grimm. Un Loup-Garou ? Oui, tout autant. Dévorer, dévorer, dévorer ! En tant que victime toute désignée, Umberto surplombait alors d'un œil aérien Sa Vie. Il pouvait voir en ce cérémonial un rite de passage aussi. Contempler sa propre dévoration deviendrait une épreuve que peu de personnes auraient eu la possibilité de se représenter. En effet, tout revient à la représentation... Celle-ci peut toutefois être déformante ou déformée. Trompeuse quoi ! Et si ce cannibale tout habillé à l'avance n'avait aucune mauvaise intention ? Ne pas mal faire... De la ruine à l'extase, il n'y a bien trop souvent qu'un seul malheureux pas... Lee souriait; il salivait. Il avait envie. Le tome ne se trouvait qu'à portée de bouche.

Soudain, il leva les bras tout en repliant les jambes dont les muscles saillaient sous le cuir de son pantalon très fin. Et d'un coup, il bondit telle la bête de l'Apocalypse revenue des enfers, prête à déranger un Monde paisible et stable. Babylone la Grande est aux portes de la Jérusalem Céleste ! D'un drame eschatologique, les faits devraient ne pas pouvoir se relever mais Lee disparut de la scène, vécue comme un immense sacrifice. Umberto ne voyait plus rien car son adversaire de feu avait consumé l'atmosphère. Son tout premier regard fut pour son livre : il avait disparu. Là, à bout de souffle, notre cher auteur se plia en deux et tomba au sol à genoux. Tout avait disparu, victime et prédateur. L'odeur de l'ait devint âcre. Il ne servait à rien donc de rester en cet endroit maléfique, au cœur de tous les tourments. Une décision sans appel se présenta directement au cerveau du malheureux qui avait le sentiment d'avoir été spolié... PARTIR ET SE RETIRER EN UN DESERT. La solitude est une retraite des plus douces quand la présence de l'autre n'est plus qu'une épreuve de douleur. Umberto tourna ainsi le dos à la cheminée au tirage d'enfer, et se convainquit qu'il fallait simplement prendre la porte. Dans son dos, Lee saurait bien encore manigancer.

¬ Que croyait-il enfin ?, s'interrogea innocemment et calmement notre lecteur. Avais-je vraiment le choix ? La lecture est d'abord un rapt, dit-il en souriant.


Dialogue sur l'interprétation (3)

Tel un loup affamé qui s'est enfin repu de sa traque longue et silencieuse et rentrant, la carcasse lourde, dans sa tanière que lui seul connait tant elle se situe parmi les profondeurs de la taïga, notre lecteur vint se reposer après son coup d'éclat. Dans ses yeux, on pouvait trouver de l'audace et du sang-froid. Pourtant, Lee n'avait en aucun cas l'impression d'avoir commis quelque chose de grand.

Au contraire, il vivait cet évènement d'une façon toute naturelle, avec une véritable simplicité. Lee s'était toujours dit, en fait, qu'un ouvrage était écrit pour être consommé ! C'était donc ce qu'il avait fait : il l'avait dévoré de bon appétit. Cependant, avant son forfait, il l'avait pris en main et contemplé avec tellement d'attention... Cet objet à la couverture de cuir tendre, couleur brun clair, au papier si fin et bruissant quand on le feuilletait et dont les dorures illustraient savamment la première de couverture, était devenu art... La confection ou encore l'habillage sérieux du livre le travestissaient aux yeux de Lee dans la mesure où ces opérations empêchaient d'établir toute filiation ou paternité. Le livre naissait seul et d'un coup ! En tant que manuel, il n'avait pas de père ni de mère; toutefois, il n'était, non plus, pas orphelin de qui que ce soit ! Quelle situation insolite vous me direz, mais c'est la stricte vérité. Ce cher Lee avait d'abord succombé au plaisir engendré par l'esthétique de l'œuvre, sa présence au monde tout bonnement...
Mais, bien sûr, il n'en était pas resté là.

En l'emportant, Lee l'avait tout lu et ce en quelques intenses heures. Rien de comparable avec le temps d'écriture qui se comptait en mois voire même en années parfois.
L'activité de Lee, durant tout ce temps, constituait un véritable moment de gourmandise, de délectation. Lee avait lu : sa spécialité, sa passion ! Le déploiement d'inventivité et d'audace exercé entre les lignes avec, en parallèle, une foule d'inférences correspondaient à une réelle révolution à laquelle le contenu de l'œuvre devait faire face et tenir compte. Le langage mené par Umberto préexistait certes, mais il subissait immanquablement un déferlement de paroles, de notes, bref d'interprétations si nombreuses qu'aucune digue n'aurait pu contenir avec efficacité. Le rempart de l'écriture originelle tombait, vacillait face au lecteur qu'était Lee. Néanmoins, qu'on n'aille pas s'y tromper ! Lee n'avait pas l'intention de détruire le travail d'Umberto. Il cherchait bien plus à le déconstruire c'est-a-dire à repenser les échafaudages de base de l'œuvre convoitée; c'était une refondation inédite qui allait s'établir faisant de l'œuvre quelque chose de foncièrement différent de ce pourquoi elle avait été conçue, quelque chose de véritablement autre, une métamorphose finalement. De là, à dire que celle-ci deviendrait un monstre, il n'y avait qu'une courte association d'idées...

Alors, un problème se posait d'une manière claire : Lee, pouvait-il être suspecté d'un quelconque crime ? Quelqu'un avait-il le droit de se considérer lésé ? Les fils de cet étrange imbroglio littéraire commençaient à se dénouer aux yeux de l'inspecteur de la police chargé de l'enquête.
Les indices à travers les faits... Voila le seul procédé possible et valable, déclara tout haut l'expert en matière criminelle.

Dialogue sur l'interprétation (4)

- Que me reprochez-vous exactement ?, s'insurgea Umberto. Il avait mis les deux poings sur le bureau métallique de l'inspecteur.

- Pour quelles raisons sommes-nous là ensemble ?, répliqua à son tour Lee.

Deux hommes à l'air sévère s'étaient introduits brutalement dans son duplex du centre ville, le matin même.

- Ta ta ta, siffla celui qui était en charge des faits. Vous êtes ici devant moi pour une confrontation ! Ce Monsieur, il désignait Umberto, vous accuse de vol et d'escroquerie. Seulement, il est très vague, trop, sur les circonstances du méfait. Cela ne cadre pas du tout avec vous. Vous avez été mis sur écoute, suivi et surveillé depuis plus d'une semaine déjà et rien n'est facile... Votre attitude au quotidien laisserait entendre presque du contraire : l'auteur qui vous accuse serait, selon vous et ce que nous avons compris, en fin de compte, tenu de vous remercier car vous auriez amélioré l'objet du délit présumé, voire même transformé de façon à ce que des acheteurs très nombreux en profitent à leur tour. Bref, pour dire vite, vous seriez après tout, non pas un voleur, mais une sorte d'agent de publicité chargé de communiquer autour du produit fini et prêt à l'emploi de cet auteur que nous avons choisi de convoquer avec vous !

- Quel baratin vous me dites là ! Umberto, dites-leur qu'il n'en est rien de tout ça ! Je ne suis ni votre agent, ni votre complice et encore moins un malfaiteur...

- Mon livre a disparu sous nos yeux. Je me souviens de cette fulgurante lueur et hop, l'œuvre disparaissait. Aucune trace de vous non plus. Qu'en déduire donc ? Je cherche à protéger ce qui m'appartient, c'est tout !

- Votre imagination est débordante, mon cher, ironisa Lee.

- Suffit Messieurs ! Encore une fois, j'ai la certitude qu'un approfondissement est vraiment nécessaire. Il est vrai que c'est comme si vous ne parliez pas de la même chose... J'ai mes méthodes et elles vont éclaircir cette ténébreuse affaire. Cette confrontation va donc permettre de démêler le faux du vrai, chers Messieurs. Pour le moment, vous devez rester dans nos bureaux pour vingt-quatre heures ! Bien sûr, le couvert sera dressé pour vous mieux que dans un hôtel de luxe à étoiles... Je vais d'ailleurs, de ce pas, commander quelques liqueurs au téléphone pour détendre l'atmosphère.

- Je ne comprends plus, insista Umberto. Sommes-nous des prisonniers ou des invités à présent ?

- Contentez-vous seulement d'être qui vous devez être. Vous, l'écrivain. Et vous, le lecteur de l'œuvre de l'écrivain.

- Ce ne sera pas si simple, vous verrez, dit Lee d'une voix fermement menaçante.

- Inquiétez-vous de ce qui vous inquiète vous et vous seulement ! Je suis celui qui mène l'instruction. Alors, allez vous détendre... Dans quelques minutes, vous trouverez dans votre cellule commune, euh, excusez-moi, dans votre chambre d'hôtes commune, un plateau de fines : Cognac, Poire, Armagnac. Bonne introduction aux débats ! Vingt-quatre heures, c'est long lorsqu'on y pense, tout de même.

Et il partit d'un rire gras.

dialogue sur l'interprétation (5)

Réunis contre leur gré, Umberto et Lee se regardaient dans une posture de défi. Les yeux dans les yeux. Tranquilles. Prêts à tout. Prêt à boxer. Mais ce n'était pas la foule qui assourdissait l'espace sonore; seulement le bruit du silence, celui qui vibre et remue le plancher des vaches précédant tout séisme. L'alcool avait plutôt compliqué les choses puisque l'agacement puis l'énervement et enfin la rage montaient successivement aux tempes de l'un et de l'autre. Pas un mot. Les dents restaient serrées, les mâchoires tendues. Malgré la détente de l'enquêteur, aucun répit ne paraissait poindre...
Alors que tout laissait penser à l'implosion, on entendit clairement quelque chose :

"Je n'ai jamais lu ce que vous avez voulu écrire !", s'écria Lee.

- Pardon ?, sursauta son interlocuteur.

- Vous avez parfaitement saisi le contenu de mon propos cher Umberto, parfaitement.

- Qui êtes-vous donc alors ? Un charlatan de première zone ?

- Non, un lecteur", marqua Lee, avec un sourire ironique inscrit à la commissure des lèvres.

La conversation s'arrêta telle la vie stoppée sous l'action d'une guillotine. Umberto ne cernait pas du tout le sens des paroles de son adversaire. Lui, l'écrivain, auteur renommé, comment pouvait-il être vilipendé de la sorte ? En fin de compte, une certaine forme de méfiance s'empara peu à peu du calme d'Umberto. Ce dernier en vint à se dire qu'il n'y avait rien de plus futile que la gloire et que ceci étant posé, rien de plus relatif. De quelle espèce de lecteur est-ce que Lee pouvait bien parler ? Apres tout, Umberto avait commencé à oublier celui qui aurait du être le plus proche de lui... Lui, oui, l'auteur ne pouvait pas ne plus vraiment connaitre ou appréhender l'être situé de l'autre côté. Apres tout, il écrivait pour ça, pour être lu !

"Je n'ai jamais lu ce que vous avez voulu écrire !"

Quelle déclaration, n'est-ce pas ? L'écho de ces quelques mots sonnait en continu aux oreilles d'Umberto quand Lee lui tendit rapidement une page déchirée d'une main ferme et pourtant toute tremblante de désir.

"Mon cher auteur, lisez ceci, je vous en prie..., invita Lee d'une voix très intelligible.

- Qu'est-ce donc ?, questionna Umberto, quant à lui très maladroitement.

- Oui, lisez ! Peut-être reconnaitrez-vous quelque chose ?"

La malice avait parlé. Le choix de s'intéresser à cette étrange invitation aussi. Umberto baissa alors les yeux et ses yeux commencèrent à glisser sur les lignes. Ce qu'il lut, il le redécouvrit sans surprise car ces mots étaient de sa main et pourtant à la fois avec stupeur puisque Lee semblait vouloir s'en servir contre lui.


– 104 –
[Passage extrait de Umberto Eco, Le Pendule de Foucault, 1990, éditions Grasset et Fasquelle pour la traduction française, pages 412 et 413 de la version numérique]


Ces textes ne s'adressent pas au commun des mortels... L'aperception gnostique est une voie réservée à une élite... Car, selon les paroles de la Bible : ne jetez pas vos perles aux pourceaux. Kamal JUMBLATT, interview à le Jour, 31.3.1967.
Arcana publicata vilescunt : et gratiam prophanata amittunt. Ergo : ne margaritas obijce porcis, seu asinus substerne rosas. Johann Valentin ANDREAE, Die Chymische Hochzeit des Christian Rosencreutz, Strassburg, Zetzner, 1616, frontispice.


Et par ailleurs, où trouver quelqu'un qui saurait attendre sur la pierre six siècles durant et qui, sur la pierre, aurait attendu ? Certes, Alamut à la fin était tombée sous la pression mongole, mais la secte des ismaïliens avait survécu dans tout l'Orient : d'un côté, elle s'était mélangée au soufisme non shiite ; d'un autre côté, elle avait engendré la terrible secte des druses ; d'un autre côté enfin, elle avait survécu avec les khojas indiens, les fidèles de l'Aga Khan, non loin de l'emplacement d'Agarttha.
Mais j'avais déniché autre chose encore. Sous la dynastie des Fatimides, les notions hermétiques des anciens Égyptiens, à travers l'académie d'Héliopolis, avaient été redécouvertes au Caire où avait été fondée une Maison des Sciences ! D'où prenait-il son inspiration, Bacon, pour sa Maison de Salomon ; quel était le modèle du Conservatoire ?

« C'est ça, c'est bien ça, il n'y a plus aucun doute », disait Belbo, tout grisé. Puis : « Mais alors, les kabbalistes ?

– C'est seulement une histoire parallèle. Les rabbins de Jérusalem ont l'intuition que quelque chose s'est passé entre Templiers et Assassins, et les rabbins d'Espagne, en circulant avec l'air de prêter de l'argent à usure pour les capitaineries européennes, subodorent quelque chose. Ils sont exclus du secret, et, en un acte d'orgueil national, ils décident de comprendre tout seuls. Comment, nous, le Peuple Élu, nous sommes tenus dans l'ignorance du secret des secrets ? Et vlan, commence la tradition kabbalistique, la tentative héroïque des diasporés, des marginaux, pour agir à la barbe des seigneurs, des dominateurs qui prétendent tout savoir.

– Mais en agissant de la sorte, ils donnent aux chrétiens l'impression de réellement tout savoir.

– Et, à un moment donné, quelqu'un fait la gaffe hénaurme. On confond Ismaël et Israël.

– Donc Barruel, et les Protocoles, et le reste ne sont que le fruit d'un échange de consonnes.

– Tout, à cause d'une erreur de Pic de La Mirandole.

– Ou peut-être y a-t-il une autre raison. Le peuple élu s'était chargé de l'interprétation du Livre. Il a répandu une obsession. Et les autres, ne trouvant rien dans le Livre, se sont vengés. Les gens ont peur de ceux qui les placent face à face avec la Loi. Mais les Assassins, pourquoi ne se manifestent-ils pas plus tôt ?

– Voyons Belbo ! Pensez à la façon dont se déprime cette région depuis la bataille de Lépante. Votre Sebottendorff comprend bien qu'il faut chercher quelque chose parmi les derviches turcs, mais Alamut n'existe plus ; eux, terrés, qui sait où. Ils attendent. Et maintenant leur heure est venue, sur l'aile de l'irrédentisme islamique, ils pointent à nouveau la tête. En mettant Hitler dans le Plan, nous avons trouvé une bonne raison pour la deuxième guerre mondiale. En y mettant les Assassins d'Alamut, nous expliquons tout ce qui se passe depuis des années entre la Méditerranée et le golfe Persique. Et c'est ici que nous trouvons une place au Tres, Templi Résurgentes Equites Synarchici. Une société qui se propose de rétablir enfin les contacts avec les chevaleries spirituelles de fois différentes.

– Ou qui stimule les conflits pour tout bloquer et pêcher en eau trouble. C'est clair. Nous sommes arrivés à la fin de notre travail de ravaudage de l'Histoire. Se pourrait-il par hasard qu'au moment suprême le Pendule révèle que l'Umbilicus Mundi est à Alamut ?

– N'exagérons pas à présent. Pour ma part, je laisserais ce dernier point en suspens.

– Comme le Pendule.

– Si vous voulez. On ne peut pas dire tout ce qui nous passe par la tête.

– Certes, certes. De la rigueur avant tout. »

Ce soir-là j'étais seulement fier d'avoir construit une belle histoire. J'étais un esthète, utilisant la chair et le sang du monde pour en faire de la Beauté. Belbo était désormais un adepte. Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux. [fin du passage extrait d'Umberto Éco]

Ω Ω
Ω

Épilogue

"Quoi donc Lee ?, souffla Umberto. Que me veux-tu, hein ?

- Je veux te relire comme je veux l'entendre, moi le lecteur, le décideur ultime. Je dis ce que tu auras cru pouvoir dire. Mais non ! Non, non ! Voilà ce qu'on peut comprendre dans ce chapitre 104 qui t'a trahi dès que tu as fini de le rédiger..."

Et Lee se mit à déclamer solennellement un flot de paroles tout en regardant le bout de papier extrait de l'œuvre disparue et dont, à cet instant précis, on n'aurait plus vraiment su à qui elle revenait.

"Je lis un secret véritable ici caché au milieu de l'authentique. Alamut et l'Ismaélisme d'accord, les résurgences indiennes d'accord, l'œcuménisme, héritage du catholicisme médiéval, de l'Islam et du Judaïsme, entendu ! La pérennité d'une tradition ésotérique toute kabbalistique, aussi ! Le TRES, tu as eu l'intention de le designer comme l'intrus, la farce ou l'autre. Tes personnages lui donnent naissance... Mais non, il s'agit d'une vraie révélation aux lecteurs. Ces derniers désirent être inclus dans ce message universel tu depuis des siècles et des siècles. Sous le sceau de ta littérature, il y a la Vérité. Vouloir ôter à l'ésotérisme ses lettres de noblesse c'est obtenir l'inverse des lecteurs. Inventer c'est donner à croire, c'est créer la foi. L'Histoire est une pure mystification qu'il faut reprendre. tes pages sont, en fait, un appel à la reforme ! C'est un refus tout politique que je lis ici. Il n'y a pas de systématisation des faits. Tout est interprétation. Et ainsi, j'interprète une réalité qu'on essaie de me donner par obligation. J'échouerai si je devais l'accepter. Cette œuvre que tu t'es fait dérober, selon toi Umberto, est une bombe à retardement. Elle est ce que tu ne sais pas. Elle n'a jamais été ta propriété. Je te le garantis."

A ces paroles, Umberto s'était d'abord figé. Son visage n'exprimait en cet instant que le doute et la surprise. Il perdait ses acquis... Tout un monde, composé avec conviction, s'effondrait d'un coup. Il n'avait jamais rien créé; son œuvre n'existait plus. D'ailleurs, avait-elle vraiment été ? Umberto regarda encore une fois Lee, s'avance en direction de la porte et souffla d'un grand coup un air vicié qu'il portait en lui depuis quelques minutes. Il descendit les marches d'escaliers qui menaient au bureau de l'enquêteur général, y entra. Très rapidement, sans s'inquiéter le moins du monde des activités du policier, il prit une voix calme mais monocorde et déclara d'une traite :

"Monsieur, vous voudrez bien m'excuser pour tout le dérangement occasionné : j'ai retrouvé ce que j'avais cru perdre l'autre fois. Alors, clôturez les recherches puisqu'il n'y a plus rien de rien à chercher. Dans un pot, j'ai vu un fond de vase et je l'ai renversé. Au sol, la poussière s'est envolée aux quatre coins de la pièce. J'ai su alors que mon œuvre n'était plus là, mais ailleurs.

- Où ça ?, interrogea le policier.

- Partout où je n'étais pas."
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Chan Jau · il y a
Chan Jau a lu et aimé la nouvelle de Youri Billet
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Youri Billet · il y a
Merci beaucoup ! Je me suis beaucoup inspiré des travaux d'Umberto Éco pour le rédiger... À bientôt

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