Dialogue entre A et B... et C

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— « Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton vaisseau ? t'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons.
Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabaties, qu'y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles les commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête là de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes ; vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c’est le mien ; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul. Je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d’une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre ; et j’ai quatre-vingt-dix ans passés. »

— « Penses-tu vraiment ce que tu dis ? Comment le pourrais-tu ? Tes critiques ne sont que l’écho nauséabond de ton égarement. Qui te méprisa ici, sinon toi-même. Tu dis respecter votre image en nous et tu bafouilles nos entreprises. Permettrais-tu seulement que nos mœurs soient autres que les tiennes ? Ou les mâchoires de l’intolérance se sont-elles abattues sur ta frêle silhouette ? As-tu été infecté par le mal de l’intransigeance ? Je ne laisserais point quiconque atteint par l’étroitesse d’esprit reprocher à mon peuple la sienne. Vois-tu - ou devines-tu, car aussi aveuglé que tu sois, je crains que tu ne voies plus que nos malins desseins - nous, prolétaires du Royaume de France, révérons le labeur comme la plus sage des vertus. Crois-tu que cette galère sur laquelle nous parcourions le globe pourrait naître de votre acatalepsie ? Elle naquit de nos suées répétées, de nos tenaces abnégations ; jamais de vos doucereuses manières. Il est vrai que nous ne pourrions pas tendre ton arc, mais pourquoi le voudrions-nous si nous possédons des couleuvrines, des arquebuses et des mousquets. Crois-tu que ce soit ton arc qui conduirait notre destrier de bois à travers les mers ? ce sont bien nos inutiles lumières qui s’y attellent. Tu dis respecter votre image en nous, et tu salis la nôtre en plus d’injurier tes ascendants. Crois-tu être, tel un pétale porté par les vents, arrivé sur cette île par la seule volonté de la nature ? Ne bafoue pas tes origines à travers ta haine, car tes ancêtres ont bâti à la force de leur hargne des navires lancés dans les flots déchaînés des eaux chaudes ; les ont guidés grâce à la somme de leurs instructions pour atteindre ces terres. Leurs cuirs tannés par l’ardeur du soleil des tropiques et rongés par le sel de l’océan ; leurs corps secs et haves claquemurés dans l’exiguïté d’une embarcation de fortune n’ont engendré que des hommes à la peau tendre et aux corps ankylosés par la suavité de leur existence. Grands par la taille, petits par l’esprit sont ceux qui nous reprocheraient nos ouvrages en jouissant des faveurs de ceux de leurs ancêtres. Quel legs transmettras-tu à tes descendants sinon ta paresse. Regarde cette redingote, c’est la mienne, peux-tu seulement imaginer les forces mises en jeu pour la confectionner ? Pense au berger qui a produit la laine, à ceux qui l’ont teinte et filée afin d’être tissée par le tisserand, puis parachevé par le foulonnier. Pense maintenant aux pigments nécessaires au teinturier, à ce bleu indigo issu des indigotiers indiens, aux paysans qui le cultivèrent, aux frégates qui le transportèrent sur les flots, aux cochers qui le transportèrent sur les terres, aux marchands qui le vendirent, aux ouvriers qui le mirent en bocaux, au sable qu’il fallut transformer, transporter et vendre pour que ces récipients puissent contenir cet indigo qui permettra à ce teinturier de colorer cette veste. Comprends-tu maintenant ma colère à l’égard du désinvolte qui nous meurtrit de ses calomnies, prétendant que nous n’obtiendrions de nos pénibles efforts que des biens imaginaires ? Regarde ce tissu, touche-le, sent le, te parait-il illusoire ? Voilà donc pourquoi nous érigeons fièrement nos besognes, car avec elles, c’est toute notre société qui s’ennoblit et qui s’élève ; profitant à tous autant qu’à soi. Nous avons choisi la beauté brute de l’effort, aux charmes outrecuidants de l’indolence. Nous avons choisi l’ouvrage solitaire mais solidaire. Est-ce donc ignominieux que de s’escrimer à assurer la prospérité et la souveraineté de notre peuple ? Voilà donc notre seule intention, la trouves-tu vile ou vaine ? Nous ne sommes point là pour vous affronter, il n’est donc que bon sens que vous ne nous ayez pas attaqués. Nous fûmes pacifiques et tempérés dans notre approche, si tes hommes et tes femmes sont aussi droits que tu le prétends, ils n’auraient pu charger ceux aux fleurets mouchetés. À présent regarde-moi, regarde-toi, regarde ton peuple, regarde le mien, confie-toi dans la probité : qui de nous jouit des aises de notre condition ? Car il n’y a bien qu’un homme qui ne s’égara jamais dans la verve de Montesquieu ; ne perdit jamais la notion de lui-même dans l’étourdissement d’un concerto de Mozart ; ne succomba jamais à la délicatesse des épices d’Orient ou à l’exquise âpreté d’un bon guinguet qui peut les estimer accessoires. Qui est l’homme sinon la somme de ce qu’il crée. Que subsistera-t-il de vous, dans dix, cent ou mille années. Qu’offrirez-vous à la postérité, celle qui se passe de transmission orale ? Infâme offense que celle de l’ignorer. Nous ne prétendons point détenir la Vérité, mais nous y travaillons. Nous nous éprouvons à célébrer notre condition d’êtres pensants, créatifs et capables du savoir. Qui a-t-il de plus beau ? Cesse ainsi d’alimenter ton ignorance de fallacieuses thèses pour le conforter, préfères-en de plus subtiles afin de le confronter, tu constateras assurément que, si le travail est vertueux, ce n’est que parce qu’il se voue à donner corps à l’essence même de l’homme : la ténuité de son esprit. »
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