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Dialogue de sourds...

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Saint-Maur

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« Vous croyez que c’est grave, docteur ? Parce qu’avec mes antécédents cardiaques, vous comprenez...
~ Mon cher, je ne crois pas que ça le soit. C’est pire. Car, si j’en juge par vos pulsations cardiaques ~ ou plutôt vos non-battements de cœur ~ vous êtes on ne peut plus cliniquement mort.
~ Mort ? C’est-à-dire ? Vraiment mort ?!!
~ Vraiment tout à fait mort. Décédé, si vous aimez mieux. Passé l’arme à gauche. Défunté, clamsé, comme vous préférez. Et, j’irai même plus loin, si j’en juge par le silence assourdissant de mon stéthoscope que je suis en train de balader en désespoir de cause un peu partout sur votre poitrine même aux endroits les plus inappropriés pour entendre quoi que ce soit, vous êtes dans l’incapacité totale ~ et définitive ~ de m’adresser la parole.
~ Totale et définitive ? Vous en êtes tout à fait sûr, docteur ? Car c’est ce que je fais depuis le début de ce dialogue de fou. Non seulement j’ai tout à fait compris vos paroles, mais comme vous pouvez parfaitement l’entendre, je suis en train de vous répondre et comme vous le constatez je suis également en mesure de vous narguer puisque je vous adresse ~ comme j’en ai parfaitement la force ~ un sourire narquois du plus bel effet, que pensez-vous de cela ?
~ Sourire ? Rictus tout au plus. Et, pas n’importe quel rictus : une de ces grimaces post-mortem comme il s’en imprime sur la bouche tordue des victimes de mort violente... cher ami, vous avez dû agoniser dans des souffrances assez atroces...
~ Pas du tout ! Je souris, vous dis-je ! Si j’étais franchement impoli et que je me moque de votre ignorance flagrante, je rirais même aux éclats. Mais, j’ai suffisamment d’éducation pour n’en rien faire. Ma retenue naturelle de m’empêche cependant pas de rire sous cape de toutes ces âneries que vous débitez à mon sujet depuis le début de mon auscultation. D’ailleurs, maintenant que je vous regarde bien je constate que je ne vous ai jamais vu auparavant. Me serais-je trompé de cabinet médical ou êtes-vous un remplaçant de mon médecin traitant habituel ? Et puis, où est-il, celui-là ? Maintenant que j’y repense, personne ne m’a rien dit sur une éventuelle absence de sa part, pas même sa secrétaire d’épouse... en fait aujourd’hui, il n’y avait personne à l’accueil...
~ Et pour cause, cher monsieur, et pour cause. Quant à ce qui vous empêche de rire franchement, ce n’est pas tant votre retenue ou votre éducation, je le crains. C’est tout bonnement ce qu’on a coutume d’appeler la rigor mortis, qui intervient quelques heures après le décès. Vous savez, juste avant ce relâchement général qui entame le processus de décomposition des tissus du corps.
~ Mais, docteur, je vous rappelle que c’est vous qui m’avez demandé de ne surtout pas bouger pendant que vous procédiez à mon auscultation ! C’est pour cela que je tiens la pose sans remuer le petit doigt : j’ai toujours été d’un naturel accommodant. En tout cas rien à voir avec ce que vous venez d’évoquer... avec cette rigidité...
~ Mon pauvre, je crois que vous vous méprenez du tout au tout. Et, tout d’abord, je ne vous ai jamais parlé d’auscultation, ni de quoi que ce soit d’autre d’ailleurs, car depuis le début, je ne vous ai à aucun moment adressé la parole ! Et, si vous avez l’impression que tel est le cas, vous faites erreur. Pas plus que vous n’êtes arrivé ici par vos propres moyens, ou que vous me faites des sourires, ou je ne sais quoi d’autre. Et, en votre for intérieur, vous savez parfaitement pourquoi. Vous le savez parfaitement, mais je vais vous le dire quand même ~ du moins de la même façon que je suis censé le faire depuis la première réplique de ce dialogue insane, c’est-à-dire sans m’adresser à vous : vous n’avez rien pu faire sciemment depuis votre arrivée ici, car vous n’êtes plus à cette heure qu’un tas de viande inerte ! Un cadavre !
~ Docteur, je commençais à goûter votre humour noir, mais là, je dois bien avouer que vous allez finir par me faire peur. Et, au risque de vous déplaire, je me souviens très bien m’être senti mal chez moi, à cause de ces douleurs sourdes dans ma poitrine tout à l’heure, au point d’avoir ressenti le besoin de consulter. J’ai eu la force de venir jusqu’au cabinet de mon toubib de famille... absent comme à l’accoutumée lorsqu’on a besoin de lui. Alors, c’est vous que j’ai vu, vous m’avez invité à entrer, je vous ai indiqué l’endroit de ma douleur, vous m’avez dit d’ôter ma chemise, de prendre place sur la table d’examen, et vous avez commencé par prendre mon pouls, puis vous m’avez ausculté et c’est à ce moment-là que je vous ai demandé si vous pensiez que c’était grave, parce qu’avec mes antécédents cardiaques, vous comprenez...
~ Vous paraissez n’oublier qu’un détail, c’est que vous ne m’avez strictement rien dit, pour la bonne raison qu’on vous a amené ici sur un brancard et sous un drap. De plus, vous n’êtes pour rien dans votre actuelle nudité, c’est moi qui vous ai entièrement déshabillé ~ j’ai eu quelques difficultés d’ailleurs à cause de la rigidité cadavérique. Il m’a même fallu déchirer votre chemise et découdre votre pantalon. De toute façon, ce n’est pas très grave dans la mesure où vous n’en aurez plus besoin...
~ Mais, enfin ! Vous êtes un parfait salopard ! Abuser ainsi de la faiblesse de vos patients. Si je m’en tire, je porterai plainte contre vous ! Vous savez, j’ai mes entrées auprès de l’Ordre des Médecins, vous ne pourrez plus exercer, moi je vous le dis§ Qu’est-ce que c’est que ces manières de goujat, déchirer mes vêtements et me considérer comme... comme... Ah ! Mais, j’y suis ! C’est une farce, un coup monté ! Vous n’êtes pas un médecin, mais un acteur ! C’est très drôle, j’en conviens. Maintenant, demandez à ceux qui ont organisé cette mascarade de sortir de leur cachette. Je suis sûr que c’est un coup de ma femme. Elle est très forte pour tout ça... je dois bien avouer que j’ai n’ai jamais eu son sens de l’humour, mais dites-lui bien que là, elle m’a vraiment fait beaucoup rire et qu’il est temps que ça finisse... mais, qu’est-ce que vous faites avec ce scalpel à la main... attendez... c’est elle qui...
~ Votre femme, disiez-vous... elle est là, juste à côté, dans le tiroir... numéro trois. Vous ne pouvez le voir, car, eu égard à votre situation actuelle, vous êtes dans l’impossibilité évidente de faire le moindre geste. De toute façon, le tiroir n’est pas ouvert... Oh ! Et puis, arrêtez un peu toutes vos simagrées et vos jérémiades ! Laissez-moi donc faire mon travail. Je ne suis pas là pour vous ausculter, ni vous prendre le pouls ~ ce serait en pure perte ! Je ne suis pas non plus le remplaçant de votre toubib de famille, je suis votre médecin légiste. Vous n’êtes pas allongé sur une table d’examen, mais sur une paillasse de l’Institut médico-légal et moi je suis le légiste qui va procéder à votre autopsie, avant d’en faire autant avec votre femme qui est allongée sur la paillasse juste à côté de la vôtre, mais que vous ne pouvez évidemment voir~ pour les raisons évidentes que je viens de vous exposer... car, si vous voulez tout savoir, mes mandants aimeraient bien savoir lequel de vous deux a tué l’autre avant de se donner la mort ! Maintenant, taisez-vous une fois pour toutes et laissez-moi travailler !
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