Diabolo menthe & fraises tagada

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La trentaine et en pleine crise d'ado, j'aime me réfugier dans ma bulle et rêver... Rêver sur mon canapé est mon activité favorite car il s'agit là des prémisses de l'acte créatif. Tout cela  [+]

Comme chaque matin, c’est la course : le réveil a sonné mais je me suis rendormie, j’avale en quatrième vitesse un bol de céréales avant de filer sous la douche.
Comme toujours, mon chemisier favori est suspendu sur l’étendoir et je n’ai, bien évidemment, pas le temps de repasser.
Je me dirige donc vers mon armoire que j’ouvre avec désolation ; elle est pleine à craquer et – ô désespoir – je n’ai rien à me mettre.
J’ai horreur des journées qui commencent de la sorte, mais malheureusement elles reviennent un peu trop souvent à mon goût, cependant je ne peux que plaider coupable. Je n’ai aucun sens de l’organisation.
En fouillant au fin fond de l’armoire à la recherche d’une paire de chaussures, je tombe sur une boîte en carton que je ne reconnais pas.
Mon état d’empressement a failli ne pas me faire ouvrir cette boîte. Et pourtant, dans toute cette précipitation, j’ai l’impression qu’une voix irrésistible m’appelle à ouvrir ce coffret, tel un enfant qui jouerait à la chasse aux trésors.
Alors, délicatement, je m’assieds en tailleur, saisis la boîte, la dispose sur mes jambes, des deux mains je soulève doucement le couvercle.
Une surprise m’attend ! Presque un choc !
Il y avait, dans cette petite caisse, une machine à remonter le temps. Les souvenirs me sautent aux yeux : un cahier de poésie, mon journal intime, des tickets de cinéma, des cartes postales et des lettres, un baladeur avec une cassette audio des Spice Girl, des photos jaunies, un vieux portefeuille et un tee shirt délavé.
Totalement sonnée par cette découverte, je referme le couvercle, dépose les reliques sur le parquet, me relève fébrilement et me traine jusqu’à la fenêtre que j’ouvre afin de prendre l’air par grandes gorgées.
J’ai besoin de remettre de l’ordre dans mes idées tant cette découverte me perturbe.
Certaines personnes seraient émues, nostalgiques, excitées, ravies à l’idée de retrouver ces trésors de guerre. Indifférentes peut être aussi...
Et moi, je suis perturbée ! Oui perturbée est le bon mot !
Une question m’explose en pleine figure : « alors, moi aussi j’ai eu 15 ans ? »
Je vais avoir 30 ans et je ne me souviens pas avoir eu 15 ans. Quelle angoisse !
Une sensation effrayante me parcourt ; comment en suis-je arrivée là ? Aucun souvenir de mon adolescence ne refait surface.
« Bordel ! Je ne suis pas sortie du ventre de ma mère à 29 piges ! »

***

Je me fais porter pâle au bureau.
Enfin, à la caisse plutôt.
Je travaille dans un magasin de distribution de produits culturels et multimédia... à la Fnac quoi !
Je culpabilise car j’invente un mensonge pour justifier mon absence, je pense aux collègues qui devront sans doute faire des heures supplémentaires en période de fêtes de fin d’année par ma faute.
Si je le pouvais, j’irai volontiers travailler, mais j’en suis juste incapable.
Un mal profond s’est emparé de moi et je sens bien qu’il me faut régler ce problème avant de pouvoir envisager quoi que ce soit d’autre.
On ouvre la boîte de Pandore et on se sent au fond du trou : la situation semble ridicule.
Je ne le savais pas encore, mais je n’étais pas au bout de mes surprises.

***

Je m’apprête à quitter mon appartement, je passe devant mon armoire et, voulant enjamber le fouillis qui se trouve à terre, l’improbable se produit devant mes yeux !
Je jette un coup d’œil, par habitude plus que par coquetterie, dans le miroir et je vois une autre personne ! Ce n’est pas mon image qui se reflète mais ce satané miroir me renvoie l’image d’une autre personne !
J’ai l’impression de « débloquer », mais je ne rêve pas, tout ceci est bien réel !
Entre stupeur et inquiétude, je m’approche prudemment du miroir et je scrute avec minutie la personne qui se trouve face à moi.
J’inspecte les moindres détails : jeune fille de taille moyenne, cheveux mi- longs, quelques vilains boutons, des lunettes, un appareil dentaire, un tee shirt trop large, une paire de converse et un jeans délavé.
Je regarde cette jeune fille que je n’ai aucun mal à reconnaitre et je hausse la voix en la regardant droit dans les yeux :
- Que fais-tu là ?
- Je suis là puisque tu m’as invitée.
- Invitée ?!! Je te demande pardon ?
- En ouvrant la boîte tu m’as invitée à te retrouver.
- C’est une blague ?
- Non ! Si cela avait été une plaisanterie, serais-tu dans cet état ?
- De quoi parles-tu, bon sang ?
- De ce trouble, de cette angoisse, de ce malaise ! Cela n’est pas anodin !
- Tu ne sais pas de quoi tu parles ! Alors tu me fais plaisir, tu reprends ton bazar et tu retournes d’où tu viens !
- Je ne viens de nulle part, je ne rentre nulle part, je suis toi !
- Mais bien sûr ! Tu es une ado, je suis une femme de 30 ans ! Regarde-toi, regarde-moi ! Tu n’es pas moi, je ne suis pas toi !
- Ecoute moi, je ne suis pas là pour te perturber, j’aimerais simplement pouvoir te parler. J’étais toi et tu as pris un autre chemin, nous nous sommes éloignées. Peut-être qu’après quinze ans de séparation, il serait temps de se retrouver.

Dépassée par ce que je vois et que j’entends, je claque la porte de l’appartement.
De l’air ! De l’air !

***

C’est le cœur serré que je tourne la clé dans la serrure. C’est mon appartement et pourtant j’ai l’impression d’entrer par effraction chez un étranger.
Je marche sur la pointe des pieds, traverse le couloir, m’arrête devant la porte de ma chambre, je prends ma respiration et je l’ouvre énergiquement.
Elle était toujours là, dans mon miroir, je ne lui ai pas laissé le temps de parler :
- Tu voulais discuter, et bien allons-y ! Qu’as-tu à me dire ? Quelles sont tes questions ?
- Anne, j’aimerai savoir pourquoi tu m’as laissée tomber.
- Explique toi, va droit au but, car là, je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler !
- Pourquoi as-tu abandonné tes rêves ?
- J’avais des rêves irréalisables !
- Faire du théâtre, entrer au conservatoire, devenir actrice, cela n’est pas irréalisable comme tu le dis !
- Sais-tu combien de personnes veulent devenir acteurs ? Le sais-tu ? Et sais-tu seulement combien parviennent à en faire leur métier ?
- Tu me parles des autres ! nous sommes là pour parler de toi, et de moi aussi ! En sacrifiant tes projets, tu m’as sacrifiée moi aussi !
- Madame a été sacrifiée !
- Ne sois pas si sarcastique, arrête de te cacher derrière ta répartie, tes phrases prêtes-à-penser, et dis-moi la vérité ! Pourquoi n’as-tu jamais tenté ta chance ? Tant qu’on n’essaie pas on ne sait pas si ça peut marcher ou pas !

L’envie de fracasser le miroir s’empare de moi ! Tant pis pour les sept ans de malheur, je ne veux plus parler avec le fantôme de mon adolescence ! Tous ces mots me font bien trop mal !
Je m’assieds sur le rebord du lit, les coudes appuyés sur mes genoux, je serre fort ma tête entre mes mains.
Les yeux remplis de larmes je me relève et m’avance doucement vers mon double.

- J’ai eu peur, peur de me mesurer à mes projets, peur d’avouer aux gens que je voulais faire du théâtre, entrer au conservatoire.
Pour les parents, cela n’aurait pas été un projet, tout au plus un loisir, et encore...
A quinze ans, je n’étais pas armée pour m’opposer, pour m’imposer.
Voilà la vérité, je suis une faible, j’ai choisi la facilité...
- Es-tu plus armée aujourd’hui ?
- Armée ? Mais pour faire quoi ?
- Mais pour enfin y aller, pour faire ce dont tu as envie !
- Je suis passée à autre chose ! J’ai un métier, des factures à payer, je ne peux pas tout envoyer valser comme cela du jour au lendemain !
- Qu’est ce qui t’en empêche ?

De rage, je donne un coup de poing dans le miroir. Son image disparait en même temps que vole les éclats de verre à travers la pièce.
Le sang coule, et puis... plus rien.

***

Je me réveille dans une chambre d’hôpital, une perfusion dans le bras gauche, ma main droite dans un énorme bandage.
Je sonne l’infirmière qui me rassure sur mon état : les cicatrices sont profondes mais les ligaments n’ont pas été touchés alors je retrouverai l’usage de ma main sans aucune restriction.
Je suis gênée lorsqu’elle me demande comment cela est arrivé.
- J’ai trébuché, j’avais beaucoup de bazar à terre, j’étais en plein rangement.
- En tout cas, vous avez eu un ange gardien puisque les secours ont reçu un appel anonyme pour signaler votre état. A leur arrivée vous étiez totalement inconsciente, sans compter que vous perdiez beaucoup de sang. D’ailleurs, je pense que les services de police viendront vous interroger pour éclaircir ces nombreux points.

Qui avait pu prévenir les secours, à part Anne ? Comment cela était-ce possible ?

Le soir même, je quitte l’hôpital avec mon gros bandage et des ordonnances sous le bras.
En rejoignant la station de métro je croise un homme qui tourne un plan dans tous les sens. Après cette journée pitoyable, j’ai besoin d’accomplir une bonne action :
- Je peux vous aider ?
- Oui, bonsoir, je cherche l’avenue Jean Jaurès. Le 37 de l’avenue.
Une décharge électrique parcourt mon corps.
- Vous cherchez le Cours Florent ?
- Oui, exactement ! Vous connaissez ?
- Euh, oui...
- Vous y étudiez ?
- Non, non... C’est sur mon chemin, nous pouvons marcher ensemble.

Frédéric quittait sa province pour s’inscrire au Cours Florent, vivre dans une chambre de bonne Rive gauche et mener la vie de bohême.
Il m’a fait part de ses doutes, de ses peurs. Je n’étais pas la personne la plus mieux placée pour le rassurer et l’encourager mais j’ai essayé comme j’ai pu.
Arrivés devant le 37, il me dit :
- Viens avec moi !

***

Cette année « Eclats de verre » avait un succès et le film a été nommé dans de nombreuses catégories aux César.
Le César de la meilleure actrice est attribué à Anne Duval pour son rôle dans « Eclats de verre ».
Musique, lumières, dorures, applaudissement, triomphe. Victoire.
Dans le taxi qui me conduit vers mon appartement, je pose la tête contre la vitre et je regarde les lumières de la nuit parisienne. Paris est toujours plus belle la nuit.
Frédéric, mon mari, prend délicatement ma main gauche pour y déposer un baiser. Dans ma main droite je tiens ma récompense. J’embrasse ma cicatrice, la seule qui soit restée à jamais gravée dans ma chair. Cette nuit la cicatrice a pris la forme du sourire de la jeune Anne qui a retrouvé sa place, la plus légitime, dans mon cœur.
En rentrant, je me gaverai de fraises tagada en buvant un diabolo menthe, comme à quinze ans.
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