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Brice Gouguet

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Quelque chose résonnait au rez-de-chaussée. Une anomalie qui tira Claire de son sommeil. Il y avait un sifflement enjoué. Mais pour elle, c'était un écho glaçant, la faisant trembler dans toute sa chair, pénétrant sa peau pour agripper ses os. L'épouvante l'enchaînait tant qu'elle n'arrivait pas à s'extirper de son lit. Il lui semblait que lorsqu'elle baisserait les couvertures, une onde froide viendrait l'étrangler davantage. Mais plus que la terreur, elle ressentait le besoin de connaître la nature de ce bruit. Alors, toute glacée, elle sortit de sous ses couvertures, enfila ses chaussons, et quitta la chambre.
La boucle sifflotante l'attirait doucement. À chaque pas qu'elle faisait, le parquet grinçait, rythmant ses pas lents. Elle n'y croyait pas, mais le son lui criait le contraire. Elle descendit, dans ce même pas chargé d'effroi qui rythmait sa progression. Et soudain, d'en haut, elle vit.

Elle n'imaginait rien. L'homme était bien là, opaque, présent de tout son grand et puissant corps. Son chant bourdonnait partout autour d'elle et son souffle embaumait l'espace. La façon dont il se mouvait était lourde et inspirait la force qu'il renfermait. Quelque chose d'ardent se dégageait de son être. Il la regarda.

"Bon matin, Claire !"

Comme avant, il préparait le déjeuner. Comme avant, il sifflait, et l'odeur et la fumée épaisse du bacon flottait dans la pièce. Comme avant, il la regardait, avec toute sa bienveillance. Mais elle ne pouvait effacer le souvenir qu'elle avait de lui. Elle le fixa, la mâchoire serrée, s'empêchant même de respirer. Elle ne pouvait accepter la réalité de sa présence ici. Claire tressaillit quand le géant s'approcha d'elle, dans un mouvement trop rapide, trop fort avec un engouement qui la faisait souffrir. Et il passa les bras autour d'elle, l'étreignant d'une force vigoureuse. Il la souleva du sol, où elle fit échapper un petit cri de surprise. Seulement ce petit cri, alors qu'elle n'était plus faite que de panique et d'incompréhension. Figée comme un glaçon, le poussah la posa de nouveau sur le parquet, se félicitant de sa propre excentricité.

Claire aurait dû être heureuse, mais elle avait le sentiment d'être prise en otage. Elle attendit de voir ce qu'il pourrait bien dire. Ce qu'il lui demanderait. S'il attendait quelque chose en retour. Mais il se contenta simplement de s'éloigner pour continuer de préparer ce petit déjeuner. Il l'invita à se mettre à table...
Ce n'est qu'à ce moment qu'elle aperçut son amie, Sam. Tout dans son regard indiquait la même incompréhension, le même sentiment d'emprisonnement, et cette impression d'être en danger. Ses yeux étaient mouillés, mais Claire pouvait ressentir tout l'effort qu'elle faisait pour ne pas laisser ses larmes couler. Pour ne pas trop trembler. L'adolescente s'imaginait que peut-être, Sam était venue lui rendre visite, que le colosse avait ouvert la porte à sa place et que ce dernier l'avait invitée à manger. Elle n'avait pas eu le courage de refuser, car tout lui paraissait étrange. Car elle redoutait ce qui aurait pu se passer si elle avait rejeté l'offre de ce titan.

"Sam n'avait pas faim, mais je t'ai quand même fait des œufs."

Les deux jeunes filles se regardèrent. Sam, secoua la tête aussi distinctement que possible. Ses yeux lui hurlaient de ne pas manger ce qu'il y avait dans l'assiette. Claire balada les siens partout jusqu'à finalement les poser sur son père. Son sourire était à la hauteur de l'horreur qu'il lui inspirait. Puisqu'elle n'avait pas le choix, elle découpa la nourriture et la mit dans sa bouche. Elle la retourna sur et sous sa langue, la mâcha timidement... La terreur l'empêchait de déglutir. Enfin, elle y parvint. Elle dût admettre qu'elle ne risquait rien. Ce n'étaient bien que des œufs et de la viande. Lui aussi mangeait, sans retenue. Chaque bouchée était bruyante, gourmande, accompagnée des sons organiques de déglutition. Sa mâchoire puissante broyait les aliments avec tant de bruit que Claire et Sam durent se retenir de respirer. Il y avait quelque chose de terrible dans cette façon de manger. Plus terrible que l'insolence. Voir les aliments être découpés et dévorés d'une telle manière leur donnait l'impression d'avoir leur propre chair sous les crocs d'un prédateur. En quelques minutes, il avait fini son repas, quand sa fille y avait à peine touché. Elle brisa le silence.

"Je n'ai pas très faim, tout compte fait.
- Oh ? Tout va bien ?
- Oui, je me sens juste un peu barbouillée, je crois.
- Les trucs de filles ?
- Oui, voilà, les trucs de filles.
- Ce n'est pas grave, je vais prendre ta part. Repose-toi donc un peu.
- Sam peut venir avec moi ?"
Il y eut un silence. Sam, en réponse, se leva. Elle ne savait cependant si elle devait fuir la maison ou suivre son amie. Finalement, le père mit fin à ses interrogations.
"Bien sûr, elle peut monter avec toi."

Et elles allèrent dans la chambre.
Une fois la porte fermée derrière elles, elles firent éclater leurs peurs et leurs angoisses. C'était maintenant, seulement, qu'elles pouvaient mettre un mot sur ce qu'il venait de se passer. Claire s'effondra contre le pied de son lit et hurla toute sa souffrance dans le matelas. Le cri sourd faisait un écho dans tout son corps, alors que Sam lui caressait le dos. Quand enfin elles se regardèrent dans les yeux, l'amie lui parla, confirmant ce qu'elle avait pu prendre pour un rêve.

"Ton père vit et respire dans le salon !"

Claire se leva, tentant de comprendre les faits. Elle y réfléchit, longuement. De toutes les façons possibles, de tout ce qu'elle pouvait savoir de la vie en général, il n'y avait pas d'explication logique à ce qu'elle venait de vivre avec son amie. Il n'y avait pas d'illusion, d'hypnose, pas de rêves. C'était bien son père qu'elle avait vu, qui se trouvait encore sous leurs pieds à l'instant dans la cuisine, qui leur préparait cette nourriture. C'était bien lui qui l'avait enlacée dans ses bras forts, et ils auraient bien été réconfortants s'ils ne transpiraient pas cette chose surnaturelle. C'était son odeur, celle du bacon qu'il cuisinait, et celle de son abominable eau de Cologne qu'elle avait respirée malgré elle quand il lui avait arraché un cri dans l'embrassade. C'était bien l'écho glaçant de sa manière de siffler, et le mâchonnement de la nourriture. C'était le goût de cette dernière, de ce qu'il avait produit de ses propres mains. Tous ses sens étaient en accord pour dire que ce qu'il y avait en bas, au rez-de-chaussée, existait. Tous ses sens, et la présence de Sam. Sam, qui était toute aussi terrorisée, incapable de comprendre, elle aussi. Sam, qui se redressa soudain alors qu'une question lui traversait l'esprit. Craignant la réponse qu'elle s'apprêtait à recevoir, elle attrapa les épaules de Claire, plongeant ses yeux dans les siens.

"Où est ta mère ?"

Le souffle saccadé de Claire se rompit subitement. Son amie avait raison : où était sa mère ? Normalement, elle aurait dû être là. C'est elle qui aurait dû préparer ce petit déjeuner, inviter son amie à table, lui demander si tout allait bien. Mais elle était absente. Et plus elle y pensait, plus l'effroi prenait place dans sa tête. Et tout à coup, l'air anormal du sifflement lui parut sortir d'outre-tombe. Qu'il y avait quelque chose de plus dangereux encore.

Car ce n'était pas que sa présence qui manquait. C'était le souvenir. C'était tout ce qu'elle savait de sa mère. C'était ses goûts. C'était sa bienveillance. Son odeur, ou encore sa voix qui lui disait "bonjour", "au revoir", ou "bonne journée à l'école". C'était les tricots moches pour l'hiver, la leçon embarrassante sur les garçons et la contraception. C'était le pilier d'un foyer, prêt à l'accueillir à chaque retour à la maison. C'était les embrassades fréquentes lors de la jeunesse, devenues plus rares à l'adolescence. Les regrets de ce qu'on dit à ses aînés, juste pour les blesser car ils ne comprennent pas. C'était la punition et le pardon. C'était l'amour. C'était un voile noir sous un ciel de pluie. C'était le moment des larmes devant l'autel. C'était les épreuves, surmontées à deux. Il lui manquait toute la souvenance que l'on devait avoir d'une mère. C'était tout ce qui avait permis à Claire d'être là, aujourd'hui, et de constater que son père était présent. C'était une absence qui nourrissait la terreur.

"Il y a un trou dans ma mémoire, conclut Claire. Je ne me souviens pas de ma mère."

Claire avait beau essayer de se souvenir, rien ne venait. En revanche, elle se rappelait tout de son père. Elle se rappelait de quelle façon elle l'avait découvert, cette nuit-là. La silhouette, affalée sur le gros fauteuil du salon. La main, crispée sur la télécommande. La télévision, n'affichant plus que de la neige. Et comment son corps avait chuté sur le côté quand elle l'avait touché. De quelle manière ses yeux et sa bouche étaient béants et sa langue était gonflée. Elle se rappelait de l'odeur de la mort, du froid dans la pièce, de la neige sur la télévision qui éclairait son visage blême. Et surtout, il y avait cette hésitation. Ce moment où elle ne savait pas si elle devait le toucher encore. Où elle ne sut pas s'il valait mieux appeler sa mère ou les urgences. Où elle aurait voulu l'embrasser, mais où la mort lui faisait peur. Où cette face béante lui donnait l'impression qu'elle l'avalerait. Que cette gueule l'emporterait dans les mêmes ténèbres où avait sombré son père. Ce souvenir avait pris toute la place. Comme s'il avait dévoré tout de sa mère.
Et à force d'y penser, tout disparaissait. L'ombre du géant écrasait tout de sa vie. Elle écrasait ses passions, son entourage, ses talents... Il n'y avait pas seulement sa mère : elle n'arrivait plus à se rappeler de ce qui l'animait avant. Que faisait-elle, "à l'école" ? Avec qui se sentait-elle bien ? En quoi elle pouvait exceller ? Claire n'était plus qu'un masque. Elle était "la fille du colosse qui s'est tué".

Elle se tourna vers Sam, comptant sur son aide. Mais cette dernière disparaissait. Son visage tombait, comme un masque. La peau mate, les yeux noirs, les lèvres fines, son nez retroussé... Tout glissait de sa tête, comme un bloc de marbre. Et quand il chuta sur le sol, il se brisa en morceaux de chair gelée, rouge et blanche. Et derrière le masque, il n'y avait que le néant. Claire se mit à hurler, alors que son amie ne devenait plus qu'une silhouette noire laissant derrière elle des lambeaux de son être. Elle se réfugia dans un coin de la chambre, trop paniquée pour réfléchir à l'endroit où elle devait fuir.
Elle hurla son nom, "Sam", et à chaque fois, elle perdait un souvenir. Chaque cri lui faisait oublier leur dernier repas à deux, puis les simples discussions, et les secrets inavouables, et les réconforts, et leur rencontre. "Sam, Sam, Sam, Sam," résonnait dans tout l'étage, jusqu'à l'oublier. Jusqu'à ce que la silhouette de Sam ne soit plus qu'une silhouette, et ne vienne l'embrasser que pour l'enfermer dans un carcan de ténèbres.

L'onde noire se glissa autour de ses épaules et se colla contre elle, la serrant de plus en plus fort. Elle dût lutter de toutes ses forces pendant un temps infini pour se libérer. Mais quand elle put s'en sortir, la fuite de sa propre chambre ne dura qu'une seconde. Elle ferma la porte derrière elle et engagea une course effrénée dans le couloir, avant de se jeter dans les escaliers. Mais elle se figea à nouveau.
Le son d'une chair s'arrachant à un os résonnait dans toute la pièce. Encore une fois, l'odeur de la mort et la lumière de la neige. Glacée, immobile dans les escaliers, elle trembla à l'idée que le grincement du parquet n'éveille le danger qui planait en bas. Tout en elle lui disait de fuir, mais où ? Sa chambre n'était plus que le refuge d'une ombre, et la seule sortie se trouvait là, en bas, non loin des bruits organiques de la chair déchirée, mâchée. Elle descendit alors, les mains sur sa bouche, les yeux trempés et tremblants. Et à nouveau, la silhouette du père apparut. Mais celui-ci avait grandi. Une croissance extraordinaire avait amplifié son air de géant et la puissance qui se dégageait de lui. Devant Claire, il n'y avait plus qu'un dos rond. Celui d'un prédateur dévorant, gigantesque. Une bête infâme repliée sur sa proie prenait toute la place du salon. Il n'y avait que la télévision pour l'éclairer d'un gris bleu qui dissimulait la couleur du sang. Il avait grandi à la mesure des souvenirs qu'il avait ingurgités. Il avait tant avalé que seul un mot parcourait l'esprit de Claire pour qualifier le monstre devant elle. Le verbe "manger" était tout ce qu'il restait du monstre glouton qui se repaissait de la mémoire de sa fille.

Tout à coup, sous les pieds de l'adolescente, le bois craqua. Il craqua si fort qu'elle crut sentir son cœur exploser. Et la bête se retourna pour afficher ce même air bienveillant d'avant. Ce même air, mais trempé dans le sang, noirci par le manque de lumière. Devant lui reposaient les mêmes lambeaux qui s'étaient détachés de la silhouette sombre, dans la chambre. "Sam" résonna dans la tête de la jeune fille, et disparut aussitôt. Le visage du père sourit, dévoilant une gueule immense, à mille dents. Et dans un écho vibrant et une haleine qui inonda tout son univers, Claire entendit une dernière fois :

"Bon matin, Claire."
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