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Dévorée tout crue

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Robert Pastor

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Le dimanche, j’aime flâner le long des quais qui bordent Notre-Dame. La cathédrale est posée là, écartelée entre deux bras de Seine, le cul tourné vers les entrepôts et la gueule ouverte sur la cité. Telle une baleine échouée, elle attend patiemment que le temps fasse son office. Autour de l’imposant édifice, il règne une atmosphère étrange, une subtile mixture de piété qu’inspire ces hommes en robes, mêlée à l’insatiable quête de la photo qui immortalisera le séjour du touriste. Les habitués du quartier, insensibles à ce va et vient, se mêlent indifférents à la foule. A force de trop les voir, ils ne savent plus s'émerveiller devant la majesté des vieilles pierres dressées vers le ciel. Du haut des tours, les gargouilles démoniaques me toisent, d’en bas je les nargue. Elles me menacent d’un sort plus terrible encore. Si la plus infime de mes pensées venait à s’égarer et à contrarier la sainteté de ces lieux alors je finirai noyé sous leur bave immonde.

Lorsque le vent du Sud dessèche l’air, ou que la pluie me surprenne au cours d'une promenade, je m’enhardis et je rentre. La bâtisse me réserve toujours une surprise, il suffit que mon esprit comme un calice s’ouvre pour l’accueillir. Ni vraiment un touriste, ni un pratiquant, poussé par un simple besoin de me rafraîchir, en quête d’un havre pour un esprit agité, je me fonds dans la foule. Je resterais là, peu avare de mon temps, le regard vissé sur la grande rosace, à guetter le rayon de soleil qui s’infiltre. Accrochées aux particules de poussière, les raies de lumière descendent du sommet de la nef en formant des marches qui invitent mon âme à s’élever. Déjà elle flotte au-dessus des têtes quelque part entre les ogives et la voûte céleste. Un orgue siffle et s’essouffle dans le lointain. Des frissons me parcourent les reins.

Soudain, résonne le carillon, il entonne une vieille antienne. Docile, pareil à une fourmi, le pratiquant trottine vers son banc favori. On se signe, on papote. De toutes parts, les fidèles convergent. Ces lieux sont les leurs, ils en reprennent possession. Les clochettes tintent. Les hommes en robe paradent. Feignant une occupation plus urgente, je m’en retourne sagement vers les quais et les bouquinistes qui me tendent, intéressés, les bras.

Quand vient la fin du mois et que je n’ai plus le sous en poche, j’emporte quelques vieilles breloques, un ouvrage d’un autre âge, une carte postale jaunie que je tente de négocier à mon avantage. Si j’en obtiens un bon prix, je pourrais m’asseoir en terrasse, m’offrir un café ou un ersatz de repas.

Dans ce siège engoncé, adossé à un mur, mon corps coule, je m’efface. Tel un pêcheur, les yeux vissés sur le bouchon, je ferre le badaud égaré. Indiscret, je guette ses futiles bavardages, j’observe ses comportements. Il y a ceux qui se croisent en se jetant de ces regards qui en disent longs sur l’estime qu’ils se portent. D’autres s’adressent un salut distant. Il y a encore ceux qui se connaissent, mais ne prennent plus le temps d’un signe, s’ignorent, se méprisent et s’en vont d’un pas soudainement hâté. Si par bonheur, je dispose d’un bon livre alors mon plaisir sera à son comble. L’histoire m’engloutit. Je disparais de la surface de cette terre, je deviens plante ou pierre et je ne crains plus les méfaits du temps.

Un de ces derniers dimanches de Mai, alors que le fond de l’air était encore frais, je fus surpris dans ma rêverie par un petit bout de femme. Elle n’était guère plus grande qu’une adolescente. Elle dut s’y reprendre à deux fois, hausser le ton pour que je me décide à lever le nez. Immédiatement, les souvenirs d’un Professeur de lycée me vinrent à la mémoire. Par le passé, nous nous étions affrontés, verbalement c’est certain, et elle avait toujours fini par avoir le dernier mot. Madame Royer, mon professeur de Mathématiques se tenait debout, là devant moi et elle était disposée à engager la conversation. Je reconnus sa voix. Une voix ne change pas.

Une anecdote avait plus particulièrement marqué mon esprit. Madame Royer était convaincue de l’intérêt d’utiliser des cahiers, que ce support prévalait sur les classeurs et les feuilles volantes dont elle ne voulait pas entendre parler. Nous avions beau nous défendre, invoquer le poids de nos cartables, des chaînes que l’on traînait tels des bagnards éreintés, plaider en faveur d’un unique classeur et de quelques intercalaires pour structurer les cours de la journée. À l’entendre, les feuilles perforées finiraient par se détacher, le vent mauvais les soulèverait et les emporterait. Point de salut donc hors du cahier ! Elle insistait et à court d’arguments, face à son entêtement, nous avions cédé. Elle avait imposé ses vues. Nous avons pensé qu’il lui fallait de ces petites victoires pour asseoir une autorité.

A l’époque, je faisais corps avec une bande de grands gaillards dégingandés dont le passe-temps favori était de contester l’autorité de nos professeurs. Nous avions vu ce film qui narrait une façon différente d’enseigner, une façon où le professeur n’était pas tourné vers le tableau comme un curé face à son autel, mais où il avait une place au milieu de ses élèves qui échangeaient librement, au point qu’il en devienne presque transparent. Nous rêvions d’une école plus moderne où chaque enseignement avait sa raison d’être, son utilité illustrée pour s’ancrer dans les esprits, où chaque individu prenait en charge l’acquisition de ses propres savoirs, une école plus attentive aux aspirations et au mode de pensée de la jeunesse. Dans ces écoles, l’âge d’un enseignant compterait moins que sa fraîcheur d’esprit, sa capacité à s’ouvrir au monde.

Ces grands sentiments ne nous dispensaient pas d’être le jouet de nos plus détestables instincts. Qu’une occasion se présente et nous tourmentions le personnel féminin, les femmes les plus jeunes et parmi elles, un pion à la beauté unique qui se faisait appeler Mademoiselle Gabrielle. Elle avait le teint pâle, de grands yeux et un délicieux petit cheveu sur la langue. J’étais pour ma part assez obnubilé par la ligne de ses jambes. Je singeais sa démarche chaloupée. Elle portait avec grâce de ses jupes plissées qui dansaient autour de ses hanches en faisant tourner les têtes. Elle eut fort à faire avec nous. Mais plus encore, elle se sentait en sursis comme quelqu'un qui n’avait pas pleinement fait ses preuves.

A chaque fois que l’un de mes semblables, un rustre de bas étage, sous l’emprise de vils dérèglements hormonaux, s’approchait de mademoiselle Gabrielle, la seule façon de lui tourner ainsi autour me mettait en ébullition. Je me croyais obligé d’intervenir, de faire diversion, de plaisanter, tout cela en présence d’un nombre grandissant de ces zouzous sur le point, pensai-je, de l’agresser. J’espérais que le principal ou un autre pion vole à notre secours. Alors, j’imaginais toute sorte de compliments, les uns les plus extravagants que les autres, au sujet de ses lèvres charnues, du galbe de ses hanches ou que sais-je encore. J’avais compris que ce subterfuge retarderait l’instant fatidique où ils la violenteraient, là sous mes yeux, dans ce recoin de la cour de récréation. Je n’ai trouvé personne à l’époque pour m’expliquer que ce que mon imagination me présentait relevait plus du fantasme ou d’un voyeurisme malsain et que de la réalité. Ces flatteries pour excessives qu’elles paraissaient, n’étaient que louanges sincères dans ma bouche. J’y prenais goût et mes éloges n’avaient d’autre limite que le plaisir de sentir les émois de cette jeune femme, émois que je croyais dû à mon éloquence. Que je relâche mon effort, que mon débit s’atténue, ou que ma verve faiblisse, les monstres se rapprochaient et le cercle infernal autour de nous se refermait. Mademoiselle Gabrielle semblait sujette à un tourment d’un tout autre ordre. Elle cherchait du regard la haute stature du principal. Elle ne voulait en aucun cas éveiller son attention. Cela je l’ai découvert plus tard. J’ai compris alors qu’elle ne pouvait se permettre de perdre le contrôle de ces situations pour le moins délicates. C’était son travail de savoir les maîtriser et nous, emportés par nos ardeurs, nous ne souhaitions qu’une chose, qu’elle sorte de ses gongs, qu’elle s’emporte et crie, hurle et que son hystérie signe notre victoire.

Au final Mademoiselle Gabrielle a été contrainte de quitter l’établissement. Nous en avons été fortement peinés. Pour ce genre de comportement, nous encourions au mieux un blâme ou au pire une exclusion temporaire. Le principal m’avait, pour l’exemple, convoqué dans son bureau. D’une main ferme, il m’avait saisi par l’oreille, c’était une punition tout à fait admise alors, et m’avait secoué vigoureusement la tête en me menaçant d’un renvoi définitif. Il exagérait bien sûr. Je rendais d’honorables devoirs, glanant des notes bien au-dessus de la moyenne. Elles suffisaient à me préserver d’une telle sanction. Quoi qu’on en dise, il était clairement question de harcèlement. Notre statut d’adolescents immatures, notre âge nous auront épargné le pire. Aujourd'hui, que le temps a passé, que les souvenirs diffus se confrontent à une actualité d'une acuité si crue, je me dois, à chaque fois que j’y pense, de lui présenter des excuses.

Madame Royer devait connaître cet épisode troublé de la vie de notre lycée. Je n’ai pu m’empêcher d’aborder le sujet. Elle se souvenait très bien de cette Demoiselle Gabrielle. Pour elle, cette regrettable histoire appartenait au passé. J’ai compris que Mademoiselle Gabrielle avait fréquemment changé d’établissements. Que dire de plus ? Elle n’avait pas su garder une distance avec ces jeunes mâles qu’une faible différence d’âge rapprochait trop. Elle n’avait donc pas fait preuve d’autorité. Un point c’est tout. En quelque sorte, elle n’était pas taillée pour ce genre d’emploi, pas à cette époque.

Madame Royer changea de sujet.
« Je ne vous savais pas aussi féru de littérature ! » me dit-elle en voyant l’ouvrage que je tenais en mains : un essai sur Albert Camus. Je la trouvais semblable à l’évocation de mes souvenirs, un peu plus maigre tout de même, presque plus affûtée, mais toujours aussi directe. Depuis la faculté, nous avions échangé quelques lettres. Elle, cherchant à m’encourager, et moi, feignant l’indifférence, à lui donner deux ou trois nouvelles un peu moins banales. Je ne sus sur quel compte mettre son audace ? Etait-ce la curiosité de croiser un ancien élève ? Sans doute voulut-elle savoir comment se poursuivaient mes études. J’étais tout à fait disposé à étancher sa soif, mais je pouvais me méprendre de ses intentions profondes. Elle m’invita gracieusement à déjeuner. J’acceptai. Je lui racontai mon parcours quelque peu erratique avec mes deux années de mathématiques supérieures que je décidai d’abandonner pour des études littéraires. Avec aplomb, je lui ai affirmé, de manière péremptoire, qu’au sommet de tout art il y avait un langage. Elle a esquissé un sourire.

Je me suis absenté quelques instants. A l’écart, mes émotions se sont libérées. J’avais fait l’erreur d’évoquer, au cours de cette première entrevue, mademoiselle Gabrielle. Allait-elle m’en tenir rigueur ? À mon retour, un franc sourire m’a laissé entendre qu’il n’en était rien. Oublié mon bel ange, réduit à l’état de lointains souvenirs qui peinaient à percer la surface de ma mémoire. Gabrielle, ton image diffuse s’estompe. Gabrielle était ailleurs, probablement bien entourée... Madame Royer était bel et bien présente. Ce professeur de mathématiques qui sévissait en terminale, qui balançait un petit cul bien ferme en essuyant le tableau noir, qui portait de ces chemisiers trop transparents, et dont on devinait les seins onduler sous un voile de soie. Arrogante, trop sûre de son fait, elle nous faisait face outrageusement, droite dans ses convictions, parfois plus mère qu’enseignante, à énoncer une quelconque relation entre le théorème de Pythagore, Pi et le volume d’une sphère piégée au centre d’un cône de révolution ou que sais-je encore. J’aurais voulu alors la prendre violemment, la dévorer tout crue, l’engloutir tout entier, bardée de ses certitudes et son savoir avec, autant pour nourrir mon âme que pour satisfaire une pulsion qui me dépassait. C’était fort, c’était puissant, cela me submergeait, mais je ne pouvais accepter de finir le restant de mes jours banni derrière les barreaux d’une maison d’arrêt à cause d’un vulgaire caprice passager.

Pour lui plaire, je posais les questions que je croyais les plus pertinentes, je résolvais quelques problèmes prétendument difficiles, autant de prétextes pour l’approcher, l’effleurer peut-être, sentir le parfum qui montait de sa nuque, l’haleine sensuelle qui exhalait de sa bouche. Dans mes rêves, je serais devenu un homme grâce à son abnégation. Elle m’aurait tout enseigné. Nous aurions fait l’acquisition d’un grand tableau noir que nous aurions placé en face de la couche sacrée de nos bénis ébats. Comme un de ces animaux de foire, j’aurais appris et restitué sagement pour mériter la récompense promise. Aujourd'hui que j’y réfléchis à tête reposée, je ne vois pas d’autre issue, pas de meilleure voie qui puisse faire en sorte que notre jeunesse chérisse le gai savoir et reprenne le chemin de l’école avec un allant chaque jour intact.

Lorsque je suis remonté, que l’ai vu de dos, que j’ai reconnu cette vigoureuse natte qui lui fouettait le bas des reins pendant qu’elle martyrisait le tableau noir, cette verge dont je suivais les sauts et qui me mettait dans de tels états, alors je me suis approché, lentement, à pas feutrés, et je lui ai simplement proposé de finir cet après-midi ensemble. Nous avions tant à nous dire, et peut-être un petit quelque chose, un rien, une bagatelle à rattraper.
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Elena Hristova · il y a
Quelle époque stimulante vous avez vécu, tous vos mots en sont les témoins hardis et savoureux!
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Miraje · il y a
L'attrait des mathématiques reste toujours un phénomène troublant ☺☺☺ !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire originale ! Mon vote ! Une invitation à lire et soutenir, si vous l’aimez, “Mon Amour” qui est en FINALE pour le Prix Saint-Valentin 2018. Merci d’avance et bonne journée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-amour-36

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Anne Marie Menras · il y a
La narration, de vos états d'âme dans la cathédrale à vos états physiques dans ce café, est rondement et littérairement bien menée. Vous devriez la dédicacer, à notre président de la République, qui l'apprécierait sûrement. Permettez-moi cette petite remarque : " cette verge dont je suivais les sauts et qui me m’étaient dans de tels états", j'aurais plutôt écris si c'est de la verge dont vous parlez, "et qui me mettait dans de tels états", si ce sont des sauts de la verge dont il est question "et qui me mettaient dans de tels états". Une voix pour Dévorée toute crue.
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Robert Pastor · il y a
Mais oui tout à fait
Fait bien vu. Il est question du verbe mettre ...

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Anne Marie Menras · il y a
A charge de revanche ! Si vous me prenez en défaut, n'hésitez pas à me le signaler.
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Utilisateur désactivé · il y a
Re-bonjour. Votre façon d écrire et votre univers est vraiment sympa.
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Robert Pastor · il y a
Glad to hear from you.
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