Devoirs de vacances

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Bonjou  [+]

Image de Automne 2016
Je m’appelle Mireille et j’ai dix ans. À l’école les copines m’appellent Mivieille parce que je suis la plus grande de ma classe et que j’ai déjà redoublé deux fois. Mais ça ne m’a pas beaucoup aidée : j’ai du mal à comprendre. La maîtresse a dit à maman que j’étais très distraite et papa m’appelle Mirnouille car je suis vraiment une mauvaise élève. Alors cet été maman a décidé de me faire travailler un peu. Me voilà donc assise dans la véranda avec mes devoirs de vacances. Au programme ce matin : calcul puis histoire-géographie.

À travers la baie vitrée je vois le jardin qui commence, au pied de l’escalier, par un espace couvert de gravier que dominent deux platanes à l’ombrage accueillant. Entre ces deux arbres, un parterre de capucines et une petite fontaine où maman vient se servir pour les arroser. Nous avons disposé la gamelle du petit chat près de la fontaine, comme ça il a le boire et le manger à proximité. Puis une haie de troènes cache le potager, domaine réservé à papa. Après le potager, à droite, un cerisier qui s’appelle Papa, à gauche un autre cerisier qui s’appelle Maman. Entre les deux, papa a construit un bassin surélevé ; il n’a pas de nom particulier : on l’appelle tout simplement « le bassin ». C’est un réservoir en brique d’environ trois mètres de long, un mètre cinquante de large et autant de haut. Il est alimenté, grâce à une pompe, avec l’eau du puits qui se trouve tout au fond du jardin et qui est si profond qu’on n’en voit pas la fin ! Papa se sert du bassin pour arroser le potager : à sa base, il a fixé un gros robinet et quand il l’ouvre, l’eau coule dans un long tuyau jaune qu’il peut déplacer à l’endroit désiré ; c’est astucieux !
Au mois de juin, il le vide complètement, le nettoie, le remplit à nouveau d’eau propre et tout l’été il nous sert de piscine. Nous nous y baignons volontiers, mes sœurs, mon petit frère et moi. Pour y accéder, papa a installé un escabeau. Il ne remplit jamais entièrement le bassin sinon, avec nous tous à l’intérieur, il déborderait. Afin de donner une impression de grande étendue, il a carrelé les parois intérieures avec des miroirs et quand on s’y baigne, on a l’impression d’être un groupe perdu au milieu de l’océan. Quelquefois, on s’élance tous dans la même direction, on crée une grosse vague qui fait déborder le bassin et papa n’est pas content. Cet après-midi, j’aurais peut-être le droit d’aller y nager.

De chaque côté de l’escalier qui descend de la maison, il y a une murette où le petit chat aime venir se reposer. En hiver, il profite du soleil et en été de l’ombre des deux platanes. Ainsi, ce matin, après avoir mangé, il a sauté sur la murette la plus fraîche, a longuement fait sa toilette, comme à son habitude, s’est étiré en baillant et puis s’est doucement posé sur ses pattes ; il a soigneusement ramené sa queue le long du corps, fermé les yeux et s’est laissé aller à somnoler. Je fais un petit bruit et hop ! il se réveille, ouvre grand ses yeux de jade pour regarder alentour, puis se replace en position de repos et se rendort lentement. J’imite l’aboiement du chien et hop ! il rouvre les yeux, regarde à droite, à gauche, inquiet, reste un peu plus longtemps sur ses gardes et puis il se calme à nouveau et referme les yeux. Je lance ma gomme contre la vitre : cette fois il se lève, tourne sur lui-même, scrute les environs ; sa queue bat nerveusement. Il m’a vue mais je l’ai devancé et vite replongé le nez dans mes devoirs en prenant un air sérieux et absorbé : surtout ne pas regarder le chat, sinon il va comprendre que c’est moi qui l’embête ! Je le devine, du coin de l’œil, qui essaie de repérer ce qui l’a dérangé. C’est beau une vie de chat : nourri, logé, caressé, pas d’école, pas de devoirs ! Brusquement, il me fixe à nouveau, mais j’avais prévu sa réaction et tenais déjà la tête penchée sur mes cahiers : surtout ne pas regarder le chat !
Il se remet en position de repos et cette fois je ne l’importune plus sinon il ira dormir ailleurs. Il est bête, ce chat et je ne peux retenir un petit rire moqueur que maman entend. Elle sort de la cuisine et vient me demander ce que j’ai à rire comme une nigaude au lieu de travailler. Je dis que « rien » et retourne tristement à mes soustractions. Elle me dévisage, fait une moue de dépit en levant les yeux au ciel et rejoint ses fourneaux.

Le chat n’a pas peur de maman : c’est elle qui lui donne à manger. Des fois, chez le boucher, elle lui achète du mou qu’elle vient couper au-dessus de sa gamelle avec une vieille paire de ciseaux qui fait un bruit de ferraille quand on l’active. Le chat adore le mou et reconnaît le bruit des ciseaux ; il l’entend même de très loin; aussitôt il arrive en trottinant. Dans ces moments-là, il me fait penser à une auto-tamponneuse avec ses grands yeux lumineux comme des phares, mais surtout avec sa queue dressée à la verticale, le bout en point d’interrogation et sa façon de trotter, si vite qu’on ne voit plus ses pattes : on dirait qu’il glisse. Depuis qu’il a vu le coup des ciseaux, papa appelle tous nos chat « Pavlov », je ne sais pas pourquoi. Moi je les appelle « Minou », tout bêtement. Le petit chat que nous avions avant celui-ci était aussi comme ça : il ressemblait à une auto-tamponneuse quand il rejoignait maman qui coupait le mou au-dessus de sa gamelle avec la vieille paire de ciseaux. Et celui d’avant aussi. Et celui d’avant.

Car nous avons déjà eu plusieurs chats à la maison, ce Minou-là n’est pas le premier. Malheureusement ils ne restent pas longtemps chez nous et disparaissent au bout d’un certain temps : écrasés par une voiture ? Enlevés ? Partis volontairement sous d’autres cieux ? Et nous sommes obligés d’en prendre un autre, parce que tout le monde dans la famille est content d’avoir un chat. Papa trouve ça pratique car il chasse les animaux nuisibles qui menacent son potager. Maman n’aime pas jeter la nourriture et lui donne les restes de repas. Mes sœurs et mon frère aiment bien l’entendre ronronner. Et moi, je joue avec : je le caresse, l’embrasse, le prends dans mes bras et le promène dans le jardin, comme si c’était mon petit bébé ; quand il commence à sortir ses griffes, il me fait mal, tellement que je dois fermer les yeux très fort pour ne pas pleurer et je comprends qu’il en a marre d’être porté ; alors hop ! je le lâche et retourne m’amuser ailleurs.

En général, au fil des jours, Minou en a assez de jouer avec moi et ne vient plus me voir. Peut-être parce qu’il devient adulte et a autre chose à faire que traîner avec une petite fille ? Je ne sais pas. En tout cas, au bout d’un certain temps, il en arrive même à m’éviter et pour l’attirer je suis obligée de faire cliqueter la vieille paire de ciseaux : je vois alors mon auto-tamponneuse arriver à fond de train. Il est déçu de ne pas trouver de mou dans sa gamelle, mais moi je suis contente car je peux à nouveau le caresser, le prendre dans mes bras, le cajoler et le balader dans le jardin jusqu’à ce qu’il en ait marre et sorte ses griffes. Il me fait mal, alors je comprends et n’insiste pas : hop ! Je le lâche et je m’en vais. Celui-là m’évite depuis quelques jours, mais je n’ai pas encore recouru au leurre des ciseaux pour l'amadouer.

Ce matin, avant de partir travailler, papa a arrosé le jardin. Tout à l’heure, maman ira faire les courses ; quand elle sera partie, j’aurai à peu près fini mes devoirs de calcul et avant de commencer l’histoire-géographie j’aurai droit à une récréation, comme à l’école. Je prendrai alors la vieille paire de ciseaux et la ferai cliqueter pour voir accourir mon Minou-auto-tamponneuse. Il sera frustré de ne pas trouver de mou dans sa gamelle mais ce sera trop tard : je le caresserai, l’embrasserai pour le consoler, je le prendrai dans mes bras, le bercerai et lui ferai tranquillement visiter le jardin.
Les chats sont tous les mêmes : ils sortent toujours les griffes quand je les promène au-dessus du puits. Et si, pour changer, je commençais par le bassin ?

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