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Deux yeux noirs

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Muriel Meunier

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Le ciel était d’un bleu pur, la mer d’huile, à part quelques remous provoqués par une faune aquatique affairée, et le soleil arrosait le pont du yacht. Le bateau avait jeté l’ancre au large d’Hawaii et la croisière aurait pu être idyllique si Julien n’avait pas, encore une fois, piqué une crise.
Véronique, étendue dans un transat, ressassait la terrible dispute qui les avait de nouveau opposés tous les deux, le matin même. Elle avait pu mesurer l’étendue de la jalousie, de l’agressivité, de la violence même, de son petit ami. Ce n’était pas la première scène entre eux. Julien avait promis de changer, de ne plus être agressif avec elle, ni dans ses propos ni dans ses gestes. D’ailleurs, s’ils avaient décidé de faire cette croisière, c’était pour tenter de donner un second souffle à leur couple. Si elle avait su que ce voyage allait tourner au drame...
Un simple échange de plaisanterie avec l’un des participants à la croisière avait suffi à déclencher la colère de Julien qui avait littéralement explosé avant d’insulter l’homme et d’entraîner Véronique dans leur cabine. Là, il lui avait fait une scène terrible, allant même jusqu’à la frapper. La gifle de trop !
Véronique lui avait immédiatement annoncé sa décision de le quitter. Julien était devenu blanc comme un linge et l’avait fixée de ses yeux sombres brillants d’un éclat effrayant.
— Je ne te laisserai jamais partir, tu m’entends ? Jamais ! Je préférerais te savoir morte !
Effrayée, la jeune femme était restée prostrée toute la matinée dans sa cabine. La jalousie de Julien la terrorisait de plus en plus. Elle ne supportait plus ses grands yeux noirs qui la surveillaient en permanence et dans lesquels elle sentait poindre la violence à la moindre contrariété.
L’après-midi traînait en longueur. Tous les passagers du bateau, accablés par la chaleur, faisaient la sieste. Ça tombait bien : Véronique avait besoin d’être seule et, pour une fois, Julien n’était pas sur ses talons. Elle descendit la petite échelle qui la mena dans une mer délicieuse. Quel bonheur, quel apaisement, la caresse de cette eau limpide ! Avec amusement, elle regarda un banc de poissons colorés passer juste à côté d’elle. Julien, lui, en pêcheur impénitent, ne se serait sûrement pas contenté de les admirer ! Elle lâcha l’échelle et nagea lentement, voluptueusement, le visage offert aux rayons du soleil. Elle se sentait bien. Détendue, enfin !
Mais pas pour longtemps... Très vite, elle eut la désagréable sensation d’être épiée. Elle sentait une présence toute proche. Elle eut beau observer autour d’elle, elle ne distingua personne. Le pont du yacht était toujours désert. Pourtant, son intuition l’avertit d’un danger. Subitement, l’image du regard de Julien surgit dans son esprit. Ses yeux si noirs dans son visage si pâle, cet aspect étrange, inquiétant. La peur refit surface. Véronique frissonna ; elle était certaine que son petit ami, excellent plongeur, était quelque part, tout près, qu’il rôdait pour l’espionner. Il se pourrait qu’il nageât sous l’eau en ce moment, prêt à lui faire une blague stupide, pour se venger et la punir de vouloir le quitter. Une blague... ou pire ? Avec un homme tel que lui, jaloux et violent, il fallait toujours se méfier. Il savait qu’elle ne nageait pas très bien, qu’elle paniquait vite, s’il en profitait ? Elle regretta soudain de s’être tant éloignée du bateau. Dans sa tête, la mer devint un vide immense, un gouffre effrayant ouvert sous elle qui lui étreignit la poitrine. Elle s’affola, but la tasse, toussa, recracha l’eau salée. Terrifiée par l’idée qu’elle pourrait se noyer, elle ne vit pas, tout près d’elle, les deux yeux noirs qui l’épiaient.
Elle se mit à prier, puis elle essaya de crier pour qu’on lui vînt en aide, mais aucun son ne sortit et les mots restèrent coincés dans sa gorge, elle était trop paniquée. Les yeux noirs fixaient de plus en plus intensément ce corps qui s’agitait dans l’eau avec maladresse. Pour un peu, on y aurait lu le bonheur de se distraire aux dépens de la jeune femme, la satisfaction d’une fameuse partie de chasse qui s’annonçait. Les yeux noirs se rapprochèrent. Véronique ne s’était toujours aperçue de rien.
Soudain, dans une gerbe éclaboussante, Julien surgit des profondeurs marines. Véronique s’aperçut alors qu’il était tout proche. Elle en était sûre ! Elle essaya de se convaincre qu’il n’était pas si insensible ni si brutal que ça, et qu’il n’allait pas s’amuser à lui faire peur. Il voyait bien qu’elle était en mauvaise posture, il allait la sauver. Elle tendit la main pour s’agripper à lui, mais le jeune homme ne fit aucun geste pour la secourir. Au contraire, elle découvrit avec horreur qu’il brandissait un harpon !
L’arme redoutable, acérée, garnie de dents et de pointes, miroita au soleil. Julien avait les mâchoires serrées et ses yeux, plus noirs, plus intenses que jamais, ne fixaient même pas Véronique. L’air fou, il scrutait l’horizon avec dureté. Craignait-il qu’on le surprît ? Derrière son masque de plongée, son regard était terriblement déterminé, menaçant. Il nageait maintenant vers Véronique, la saisit par le bras. Elle ne bougea pas, paralysée par la peur. Son cœur allait s’arrêter de battre... Mon Dieu, comment pouvait-on en arriver là ? Il la maintint un instant, évitant toujours de la regarder. Sa main était prête à s’abattre. Le sang de Véronique se glaça dans ses veines. Elle n’allait quand même pas se laisser tuer sans résister ! Avec l’énergie du désespoir, elle se débattit, frappa des pieds, des mains, autant qu’elle le put. Le harpon lui effleura le bras, mais elle ne sentit même pas la douleur, elle ne pensait plus qu’à échapper à la poigne de Julien. Tout à coup, alors qu’elle ne s’y attendait pas, Julien lâcha prise et disparut sous l’eau. Subitement, la mer se mit à bouillonner autour de Véronique et se teinta de rouge. Du sang ! Son sang, à elle ? Elle ne comprit pas, elle ne ressentait aucune douleur. Où Julien l’avait-il frappée ? Qu’est-ce qui avait bien pu arriver ?
Au moment où elle allait se mettre à hurler, elle vit dériver, à côté d’elle, deux yeux noirs, terribles : ceux du requin blanc qui la menaçait et que Julien venait de harponner pour la sauver.

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Alain. Question jalousie, vous pouvez aussi découvrir mon texte "L'agence des plaisirs"... Je suis allée faire un petit tour sur votre page. J'aime beaucoup "Sous mon parapluie" et l'hommage à votre grand-père pour lequel j'ai voté. Bonne journée.
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Alain Adam · il y a
. La fin est inattendue Ce texte, bien construit nous a berné jusqu'au dénouement final avec la rédemption de ces yeux noirs pas si irrécupérables qu'ils ne le semblaient. La jalousie reste un vilain défaut, certes, et un acte héroïque ne saurait faire oublier le comportement d'avant, même si... Je vote pour ce texte palpitant! Je vous invite à me retrouver "entre les lignes" sur ma page... Bonne journée....
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Keith Simmonds · il y a
Bravo! Une jolie écriture pour une belle histoire! Mon vote! Et je vous invite à mon bal
populaire, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Muriel Meunier · il y a
Merci, Keith, de me suivre. Bon dimanche.
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Keith Simmonds · il y a
Avez-vous lu et commenté "Bal populaire"? Merci d'y jeter un coup d'œil!
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Pradoline · il y a
Bonjour Muriel. J'ai été en apnée tout le long de la lecture. Heureusement, la chute m'a permis de reprendre un bol d'oxygène ! Vous savez maintenir le suspens, et c'est une grande force dans l'écrit. J'ai beaucoup aimé ce texte ; j'ai envie de dire : comme tous les autres que vous nous offrez. Merci. Bonne journée. À bientôt.
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Muriel Meunier · il y a
Merci, Pradoline, de votre fidélité et de votre enthousiasme. J'ai un roman qui va paraître en juin, j'espère qu'il saura lui aussi maintenir mes lecteurs en haleine. Je vous souhaite une bonne journée ensoleillée.
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Pradoline · il y a
Tenez-moi au courant de la sortie de votre roman. Je suis intéressée. J'aime votre écriture. À très bientôt, Muriel.
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Muriel Meunier · il y a
Avec plaisir. A bientôt.
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