Deux révélations entre deux aurores

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Toute histoire commence un jour, quelque part. Chaque histoire est aussi le prolongement d’une autre. Et à sa fin, correspond le début d’une autre encore. Il n’y a pas d’histoire dans laquelle ne s’imbriquent d’autres. C’est un fait : il est des histoires dont on se souvient toute sa vie. Et Opi se rappellera ce jour dont le récit s’annonce tout le reste de ses jours, à moins qu’il soit frappé plus tard par la maladie d’Alzheimer ; ce vilain mal qui consume les souvenirs et efface de la mémoire les visages les plus familières. Bien que cette histoire ne fût pas la plus heureuse qu’il eût vécue, Opi ne voudra jamais qu’elle disparaisse de ses pensées car, la perdre conviendrait à perdre un gros morceau de lui-même.

Ce jour où cette histoire commença quelque part sur la terre des humains mâles et femelles, des animaux qui font preuve d’une certaine humanité, des végétaux généreux, des montagnes déifiées, des eaux qui sentent parfois du cadavre pourri, Opi n’était qu’un garçon. C’était un tout jeune bout d’homme qui n’avait pas encore six ans. Ayant été inscrit à l’école un peu plus tôt que la plupart des enfants de son âge, il venait d’être admis en troisième année du primaire. Il était tout heureux quand il lut dans son bulletin de notes : « Passe au CE1 » ; il l’était surtout parce que sa mère lui avait promis une belle chose s’il passait en classe supérieure.

Depuis qu’il avait entendu cette promesse, Opi s’attacha beaucoup plus à ses cahiers qu’aux petits ballons que fabriquaient ses cousins avec des chaussettes usées, des sachets et de l’élastique obtenu à partir de chambres à air. Il bouscula pendant plusieurs jours sa mère afin d’avoir une idée de ce que serait cette belle chose mais celle-ci lui répondait chaque fois en souriant : « Il ne sert à rien de secouer le cocotier. Le coco tombera de lui-même quand il sera mûr. ». Comme beaucoup de mères de sa culture, Kani aimait à parler en proverbes à ses enfants  ; un moyen ingénieux de dire beaucoup de choses en peu de mots.

Du retour de l’école, Opi retrouva sa mère dans un état qui ne laissait aucune place à une annonce qu’elle fût bonne ou mauvaise. Il n’eut pas besoin de poser la question de savoir ce qui ne tournait pas rond chez cette dame qui l'accueillait toujours chaleureusement. Il déduisit que quelque chose n’allait pas en regardant la tête de tous les habitants de la maison. Il vit sa mère faire des vas-et-viens entre leur chambre et celle des parents de Declo, son cousin, son compagnon de jeu et son querelleur numéro 1. Il se rapprocha de son frère aîné, Siko assis sur un tas de sable, pour s’informer de ce qui se passait dans la chambre de Declo.

- Tu as vu Declo aujourd’hui ?
- Tu l’avais hier ? Lui répondit Siko qui avait les dents serrées comme s’il venait de recevoir une de ces taloches que les aînés leur donnaient pour les rendre sages.
- Oui. Il est toujours malade ?
- Va demander à maman et colle-moi la paix !
Déconcerté, Opi prit néanmoins le soin de lui adresser une menace avant de le quitter :
- Je dirai à maman que tu m’as craché dessus et elle te collera une baffe.

Opi occupait une place plus particulière chez sa mère que son frère et sa sœur. Il était le benjamin de la fratrie et leur mère le prenait toujours pour un bébé qui avait beaucoup plus besoin d’elle que les autres. Dans leur société, si le garçon aîné avait plus de grâces aux yeux du père que les autres enfants, c’est le benjamin ou la benjamine qui bénéficiait le plus d’attention de la mère. Opi savait jouer là-dessus pour obtenir des faveurs de Siko, né trois années avant lui. Mais cette fois-là, son manège n’avait pas marché. Siko avait l’air bien trop préoccupé pour se laisser avoir par son histoire de potentiel soufflet à recevoir de leur mère.

Cet après-midi, Opi avait l’impression que tout était contre lui, même la nature semblait faire la moue en privant le quartier de soleil alors que la période s’y prêtait. Il leva les yeux vers les cieux, scruta les nuages et se souvint de ce que Declo lui avait dit à propos : « Après les nuages, il y a la maison de dieu. Quand on meurt, on quitte la terre et on va là-bas, au ciel. ». À cet instant, il fit succéder, en une poignée de secondes, des dizaines de questions dans son esprit ; la principale étant : « Declo est-il allé là-bas ? ». Il était noyé dans ses imaginations quand le vrombissement d’une voiture qui venait se garer devant le portail de la maison le ramena à la réalité. Un homme qu’il ne connaissait pas y sortit et se dirigea avec empressement vers la chambre de Declo.

Quelques minutes après, sa mère l’appela. En apercevant la mine de son fils, Kani s’exclama :
- Oh ! Le mari s’est fâché contre sa femme ! Allez, viens ! Je vais te faire un joli bisou pour me faire pardonner !
Opi, souriant, s’amena vers sa mère en feignant d’être toujours fâché.
- Vous ne m’avez même pas demandé si je suis admis, dit-il du fond de la gorge.
- Ah ! Le maître a partagé les bulletins ?
- Oui. Attendez ! Je vais l’apporter, c’est dans le sac.
Opi revint avec son bulletin qu’il ouvrit à la page où il était écrit « Passe au CE1 » et le lui tendit.
- Je ne sais pas lire mais fais-moi voir ça ! Dit la mère.
- C’est ici qu’on a écrit que je suis admis, dit Opi en mettant un doigt sous la mention « Passe au CE1 ».
- Bravo beau garçon ! Viens dans mes bras ! Je suis fière de toi.
Opi se jeta dans les bras tendus de sa mère avant de lui faire un rappel :
- Mam, il reste une chose hein !
- Oui, je sais. Ce que je t’avais promis ou bien ?
- Oui, c’est où ?
- Euh ! Tu l’auras demain. Je devrais aller au marché hier mais je n’ai pas pu. Même aujourd’hui, je n’ai pas eu beaucoup de temps. Mais j’ai déjà fait la cuisine. Ton plat est sur la table, à l’intérieur.
- Mam !
- Oui !
- Je peux vous poser une question ?
- Oui, vas-y !
- Est-ce que Declo est parti au ciel, chez dieu ?

Kani tiqua. Elle était éberluée. Elle savait son garçon curieux comme tous les enfants mais elle ne s’attendait pas à une telle question, dans une telle circonstance. Elle avait déjà été soumise plusieurs fois à des interrogatoires sur la vie, de la part de son benjamin. Elle avait toujours su lui adapter les réponses à son âge. Mais cette fois-là, elle était vraiment prise de cours. Elle dut répondre par une autre question, signe de son embarras :
- Qui t’a dit ça ?
- Personne.
- Va prendre ton repas, ordonna Kani.
Opi s’en allait, tout malheureux, dans la cuisine quand sa mère ajouta :
- Je sors. Je reviens tout à l’heure. Ne sors pas avec le plat ! Même quand tu l’auras terminé, ne sors pas pour te balader dans la cour. Je vais t’envoyer ton frère et vous pourrez jouer dans la chambre.

En sortant, Kani ferma la porte. L’interdiction de sortir aiguisa la suspicion d’Opi. Il était désormais convaincu que sa mère et son frère lui cachaient quelque chose par rapport à Declo. Il décida de faire sa découverte. Alors, sa mère était à peine sortie qu’il monta sur une chaise et ouvrit l’un des volets de leur logement. Pour ne pas se faire remarquer, il le retint afin de pouvoir le refermer aussitôt qu’il verrait sa mère. Il en était là quand son frère Siko ouvrit la porte.
- Tu fous quoi sur la chaise là ? Tu espionnes qui même ?
Révolté, Opi lui répondit :
- Je ne sais pas. Laisse-moi !
- Descends de là ! Tu vas faire une chute et te casser la gueule. Et après, c’est à moi que mam s’en prendra, reprit Siko en s’approchant de lui.
- Tu fais le grand-frère mais tu ne sais même pas que les adultes sont en train de faire quelque dans la chambre de Declo.
- Je le sais mais je ne te dirai rien.
- Pourquoi ? Nous sommes frères, non ? questionna Opi, confit.
- Oui mais tu es encore petit. Tu ne peux pas comprendre.
- Je suis petit mais je travaille bien à l’école, non ?
Siko sourit ironiquement et s’en alla dans la cuisine d’où il interpella son jeune frère :
- Op ! C’est à qui le repas que je vois sur la table là ?
- À moi. N’y touche pas hein !
- C’est quoi, tu n’as pas faim ?
- Laisse-moi mon repas ! Je suis en train de regarder quelque chose.
Siko accourut vers lui.
- Qu’est-ce qui se passe dehors ? Laisse-moi voir, dit-il en montant sur la chaise.
- L’oncle Vèjè a porté Declo dans ses bras et sors de la maison avec ce monsieur.
- Ah ! Je vois !
- Comme il est malade, je crois qu’on veut l’amener à l’hôpital.
Opi referma la fenêtre et descendit de sa tour d’observation. Bien que triste pour Declo, il avait une once de satisfaction en ayant le sentiment d’avoir découvert ce que personne ne voulait lui dire.
- Tu vois ? Tu ne voulais pas me dire qu’on voulait l’emmener chez les médecins. Mais je l’ai su. Faux grand-frère va !
- Tu parles ! Declo n’est pas malade. Il est mort et il ne reviendra plus jamais. Ils vont l’amener au village pour l’enterrer. Ils vont creuser un trou, le mettre dedans et mettre du sable sur lui. Voilà ! Maintenant, tu peux dire que tu sais, petit morveux.

C’était la première fois qu’Opi entendait que quelqu’un était mort et comment il allait être inhumé. C’était la première fois qu’il voyait à quoi pourrait ressembler une maison endeuillée. Ces propos de son frère étaient pour lui une révélation qui raviva davantage sa curiosité au lieu de l’apaiser ; révélation qui changera à tout jamais sa vision des humains, des bêtes, des plantes et des choses. Dès cet instant, le petit garçon insouciant céda le terrain à un philosophe. Il sut que ses proches pouvaient le quitter à tout moment et ne jamais revenir. Cette confrontation avec la réalité était une première dans sa vie.

Opi était mélancolique mais il ne pleurait pas. Les « pourquoi » et les « comment » qui trottaient dans sa petite tête avaient inhibé ses glandes lacrymales. Il ne pleura pas même quand sa mère lui annonça qu’elle devait se rendre au village pour ne revenir que le lendemain. D’habitude, il ne supportait pas l’idée de passer une nuit sans sa mère. Mais ce jour là, il se fit la promesse de ne pas pleurnicher puisqu’il se sentait assez grand. Avant de s’installer en compagnie de la mère du défunt dans la voiture qui devait les conduire au village, Kani confia la garde de ses trois enfants à Tineclé. Celle-ci était la sœur aînée de Declo. Tineclé était bien plus aimante avec Opi que Dilo, sa sœur biologique. Alors, le petit garçon n’avait pas à se plaindre d’être laissé à ses bons soins.

Au fil des heures, le soleil, qui n’était pas au mieux de sa forme ce jour, glissa à l’occident pour laisser poindre la lune et les étoiles. Après le dîner pris ensemble par deux groupes d’enfants sur une natte à même le sol avec comme moyen d’éclairage une lanterne à pétrole, Tineclé pris Opi en aparté pour lui conter un de ces récits mythologiques qui se racontaient depuis des générations.
- Tu vois ces étoiles ? Commença-t-elle en indexant le ciel.
- Oui, grande sœur !
- Ce sont les enfants de Lune.
- Elles sont combien ? Interrogea Opi.
- Elles sont très nombreuses. On ne peut même pas les compter. Tiens, est-ce que tu peux compter le nombre de cheveux qu’il y a sur ta tête ?
- Hum, non !
- Voilà ! Donc, les étoiles sont nombreuses comme tes cheveux. Ecoute, Lune et Soleil étaient des femmes qui avaient des enfants. Elles étaient des amies intimes. Elles mangeaient ensemble, allaient au champ ensemble, riaient ensemble s'il le faut, pleuraient ensemble s'il le le faut aussi... Elles faisaient tout ensemble. Puis, il fut une période où la pluie refusa de tomber sur leur village. Toutes les cultures se sont asséchées dans les champs. Il n’y avait plus de maïs, de haricot, de blé... Il n’y avait plus rien du tout. La famine s’installa dans le village. Les animaux avaient disparu. Un jour, Lune rendit visite à Soleil qui était devenue plus maigre qu’une brindille de balai. Elle lui dit : « Ma chère, je pense que nous allons perdre la vie si nous ne faisons rien. Tu as beaucoup d’enfants, tout comme moi. Pourquoi ne pas les préparer et manger ? ».

- Quoi ? Lune est méchante hein ! S’écria Opi avant de demander : Et Soleil lui a répondu quoi ?
Tineclé sourit.
- Soleil avait dit : « Cette idée ne me plaît pas. Je ne peux pas manger mes propres enfants ». Elle a dit ça mais Lune lui a tellement parlé qu’il a accepté en disant : « D’accord ! Demain on mange un de tes enfants, après-demain on mange un des miens et ainsi de suite. ». Mais Lune, très rusée, lui dit : « Moi je ne peux pas supporter la faim jusqu’à demain. Commençons maintenant, par tes enfants. ».
- Et Soleil a accepté ?
- Elle n’a pas accepté au début mais elle a fini par le faire. Et au lieu d’un enfant, Lune et Soleil ont fini par mettre tous les enfants de Soleil dans la marmite bouillante. Le lendemain, Soleil alla chez son amie pour qu’elles cuisinent les enfants de Lune. Mais elle fut surprise de constater que Lune et ses enfants n’étaient pas là. Lune était partie, avec ses enfants, se cacher à un endroit que personne ne pouvait découvrir. C’est depuis cette histoire que Soleil n’a plus d’enfants et Lune en a beaucoup. C’est aussi depuis ce jour que Soleil a déclaré la guerre à Lune ; chaque fois qu’elles se voient, elles se battent et la nuit tombe en plein jour. Ce phénomène s’appelle « éclipse solaire ».

Opi était émerveillé par ce récit. Au lit, il pensait à la fois à ce que lui avait dit son frère dans la journée et l’histoire que venait de lui raconter sa cousine. Dans son imaginaire, il avait la tête dans les étoiles et les pieds au bord de ce fameux trou dans lequel on allait mettre Declo quand il entendit Tineclé près de lui :
- Op ! Tu dors ?
- Non.
- Viens dormir avec moi, susurra Tineclé en le prenant dans ses bras.
Elle l’amena sur sa couchette, loin d’environ un mètre du lit. Opi sentit la bouche de Tineclé lui frôler le cou, puis les oreilles et s’arrêter sur ses lèvres. La grande-sœur, comme elle l’appelait, l’étendit sur son torse dénudé. Opi était gêné quand Tineclé lui baissa sa petite culotte. Il sentit que l’organe avec lequel il faisait pipi était dirigé vers une partie humide et chatouilleuse du corps de Tineclé. Il ne comprenait rien à cette manière de dormir. Il priait simplement que le jour se fît assez vite pour qu’il quittât cette position inconfortable. À l’aurore, Tineclé dit gentiment à Opi « Ne dis rien à personne ! » et le ramena sur son lit. C’était la première fois qu’il avait connu une si mystérieuse manière de se coucher.

« Ne dis rien à personne ! », Opi fit de cette injonction une règle sacro-sainte à ne pas enfreindre. Et même en grandissant, quand il sut que ce qu’il avait subi était du viol, il ne dit rien à personne. Avait-il meilleur choix à faire que de ne rien dire ? Quelle tête aurait-il en disant que lui, garçon, fut violé par une fille, fût-elle plus âgée que lui de dix ans au moins ? Cet événement changea son rapport avec les autres. Il devint plus introverti que durant ses cinq premières années. Il se méfiait désormais des personnes qui paraissaient aimantes.

Entre deux aurores, Opi avait connu deux révélations qui façonnèrent son comportement, sa vision du monde, le cours de sa vie tout simplement...

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