Deux poids deux mesures

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L'amour des mots depuis toujours, les rassembler, les disséquer, juxtaposer les sons, les écouter résonner dans l'espace. Un roman qui sort le 17 août 2022 en librairie : Retour à Constance ! Une ... [+]

Vendredi soir. Quatre heures et demie. La sortie de l'école. La boulangerie à l'angle de la rue Cler et de la rue Saint Dominique est prise d'assaut par les écoliers, certains accompagnés de leur mère, d'autres seuls ou en bandes.
A l'intérieur, trois jeunes garçons d'environ dix ans fouillent dans leurs poches, le nez écrasé contre la vitrine des viennoiseries, en commentant bruyamment leur futur achat. Ils sont vêtus à la mode de la tête aux pieds.
- Cédric, il me manque vingt centimes pour le pain au chocolat, s'écrit l'un d'eux, contrarié, les yeux rivés sur les pièces de monnaie posées sur la paume de sa main. Il semble recompter encore une fois en fronçant les sourcils.
- Je te les prête OK, dit son copain, un blondinet rieur, mais attention tu me les rendras.
- Avec des intérêts..., pouffe le troisième, hilare, des mèches brunes lui tombant sur les yeux, sortant un billet de cinq euros de sa poche. Rangez vos sous, c'est moi qui paye aujourd'hui, ajoute-t-il fièrement. Benjamin a tout payé hier.
La queue dans la boulangerie est importante et la boulangère, aidée d'une toute jeune vendeuse, essaye de servir au plus vite ces jeunes clients impatients.

C'est au tour d'une dame brune d'être servie. La quarantaine, vêtue simplement, elle porte un tablier d'intérieur et des pantoufles roses à tout petits talons. Elle serre par la main un petit garçon de six – sept ans, magnifiquement basané.
Quand elle commande une baguette de pain avec son fort accent portugais, il la tire par le bras et lui pointe du doigt l'énorme brioche torsadée posée sur le comptoir.
- Et avec ça ? demande la jeune vendeuse.
- Euh, enfin... c'est combien la brioche, là ?
- C'est au poids. C'est une brioche vendéenne, la fleur d'oranger est très légère, certains clients n'aiment pas.
- Euh...
- Vous en voulez ? questionne la vendeuse, impatiente, la file d'attente atteignant la rue.
- Donnez-m'en une petite tranche, répond la mère du petit.
La vendeuse saisit le couteau noir sous les yeux ébahis du gamin et le pose sur la croûte brunie de la brioche.
- Un bout comme ça ? dit la vendeuse.
- Euh, non, plus petit, si vous voulez bien, répond la dame, rougissante.
La vendeuse s'exécute. L'enfant mesure des yeux le morceau qu'elle enveloppe rapidement dans un papier de soie.
- 2 euros 57, annonce la vendeuse, en tendant déjà la main au-dessus de sa caisse.
La dame portugaise fouille dans un porte-monnaie en plastique rouge et attrape les pièces, en rougissant de plus en plus, sous l'œil sévère de la boulangère. Celle-ci suivait toute la scène, tout en servant avec minutie une dame âgée juste derrière, qui venait de commander cinq fraisiers et trois tartes aux pommes pour le goûter de ses petits-enfants, avait-elle précisé.

Dans la file, un homme observe la scène depuis un moment. La cinquantaine, élégant, très calme. Il fouille d'un geste lent dans son imperméable, sort son portefeuille, attrape rapidement un billet de dix euros et le laisse tomber discrètement en direction du comptoir aux pieds du petit garçon.


- Madame, dit-il soudain à la femme brune, vous venez de faire tomber ceci.
La dame portugaise se penche, regarde le billet d'un air perplexe et bafouille :
- Euh, vous êtes sûr ?
- Oui, bien sûr, Madame, il vient juste de tomber de votre sac.

Gênée, la femme le ramasse et le tend à la vendeuse pour payer sa brioche et sa baguette.
Elle saisit rapidement la monnaie rendue et ne prend pas le temps de la ranger dans son porte-monnaie.
- Merci, Monsieur, dit-elle tout bas, en quittant le magasin, suivie du petit.
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Phil Bottle · il y a
Un texte qui fait du bien. Quand on le lit , on se dit que rien n'est perdu. Malgré les fractures sociales et économiques, il y aura toujours des Humains parmi les hommes. Bravo!
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci Phil de poursuivre votre découverte de mes textes, oui, je suis une optimiste, je crois en l'Homme malgré les horreurs que nous voyons en ce moment ! Il faut continuer à espérer !
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Phil Bottle · il y a
Oui, sinon, il ne nous reste plus qu'à mettre en pratique Brise Marine de Mallarmé...
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Viviane Fournier · il y a
Oh c'est juste touchant, beau et ... un rien déchirant !
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci Viviane, notre poète ;)
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Viviane Fournier · il y a
Merci Nicole,de ces mots bien doux ... belle soirée à vous !
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François B. · il y a
Une situation très intéressante. Mes encouragements pour d'autres textes
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Oui, un beau point de départ ce contraste. Je pense qu'il pourrait être plus fouillé, mais la sobriété de la description est intéressante aussi. Merci pour ce texte.
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci à vous !
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Merci de m'avoir lue. Une situation réaliste dans le Paris d'hier et d'aujourd'hui , qui peut s'appliquer à toute grande ville (la cohabitation des différentes classes sociales ) -