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Deux petites souris

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Souvenir fugace, dans une cuisine d’un appartement ancien du centre de Caen, sur le bahut, un cendrier. Objet banal en quelque sorte, c’est un cendrier comme un autre. Il n’est pas précieux par sa matière mais il est là, toujours.
Quand Aline vient voir ses parents, de temps en temps, parce que le reste du temps, elle vit avec ses grands-parents, quand elle vient, du haut de ses 5 ans ou 6, 7, 8 et plus, elle retrouve, dans la cuisine, ce cendrier, comme s’il était, pour elle, la trace visible et permanente de son passage.
Ses parents vont et viennent, ne s’occupant guère, semble-t-il, de cet objet dans lequel on peut trouver un peu de cendre ou un mégot, plus souvent de menus objets plus faciles à poser là qu’à ranger correctement. La petite fille regarde et découvre, suivant les occasions, un trombone, une aiguille, une punaise, une épingle nourrice, un bouchon de liège... Sa mère dit
- c’est bien d’avoir un objet qui sert de vide poche, dans une maison
Aline passe devant ce cendrier, le regarde avec amitié puis l’oublie quand elle part, le retrouve la fois suivante.
Anne-Marie et Roger, les parents, ne semblent pas prêter une attention particulière à ce cendrier. Roger, de temps en temps, enlève les menus objets qu’il contient pour l’utiliser à sa destination d’origine et laisse tomber dedans les cendres d’une cigarette puis il jette les cendres, essuie le cendrier et le rend à sa fonction précédente.
Un jour, Aline a l’idée de demander à sa mère pourquoi il y a ce cendrier à cet endroit et d’où il vient.
Aline le trouve joli, elle aimerait bien le caresser. Il est d’un blanc un peu bleuté, en porcelaine, une forme ovale surmonté, dans le sens de la longueur, d’une sorte d’anse comme un petit panier et, sur l’anse, c’est cela qui plaît particulièrement à Aline, deux petites souris, une blanche et une grise. Elles vont l’une vers l’autre et, arrivées au milieu, se regardent, on dirait qu’elles vont se caresser le museau.
Aline les observe, toujours charmée. Alors, elle parle avec sa mère. Anne-Marie lui raconte qu’ils ont trouvé ce cendrier dans une boutique, à Rouen, quand ils étaient jeunes mariés.
Ils n’avaient pas de cendrier dans leur petit logement, ils ne fumaient pas beaucoup mais Roger fumait une cigarette après chaque repas, un cendrier était indispensable. Celui-là les avait séduits, ils l’avaient acheté.
Depuis, le cendrier était toujours là avec eux, pour leurs tête à tête, dans le petit coin de cuisine où ils mangeaient, la plupart du temps.
Ce cendrier avait déjà connu plusieurs déménagements. Il avait quitté Rouen pour les côtes de la Manche, il avait ensuite habité à Paris et, à cette époque de l’enfance de la petite fille, il logeait à Caen.
Sa mère lui disait qu’elle y tenait à ce cendrier, il lui rappelait les premiers temps de leur vie de jeune couple, il évoquait le petit logement rouennais où ils se sentaient si heureux.
Aline regardait cet objet elle aussi avec amour, elle comprenait que c’était précieux pour ses parents, sa mère en particulier. Les petites souris vivaient leur vie, adoptées par leurs maîtres, les grands-parents, les visiteurs. Si des amis fumeurs venaient, on les mettait toujours à l’honneur sur la table.
- Qu’en pense-tu, disait la souris blanche à la petite souris grise, tu crois qu’ils nous aiment ?
- Oh ! oui, répondait la grise, j’en suis sûre. On est bien là, avec eux, et puis on voit tout, c’est mieux que d’être cachées dans un grenier ou sous un parquet ; on a même le soleil ; inespéré pour des souris ; on a une vie de princesses !
Aline, quand elle était là, restait quelquefois devant les souris, essayant de bavarder avec elles, pour obtenir un peu plus d’informations que ce que sa mère lui avait dit.
Les années ont passé. Quand Aline a eu douze ans, les bombardements de Caen ont écrasé l’immeuble où vivaient ses parents. Alors disparurent meubles et objets de plus ou moins grande valeur, cadeaux de leur mariage, du baptême de leur fille, photos, tout ce qui faisait leur monde.
Les parents ont réussi à échapper à ce désastre et sont revenus vers le village de la Manche où leur petite fille vivait avec ses grands-parents. Ils étaient à pied, tirant derrière eux une remorque dans laquelle ils avaient logé, à la hâte, entre deux bombardements, ce qui leur avait semblé utile ou important, avant de partir.
Quand ils arrivent et qu’ils déballent ensuite le reste de leurs richesses, Aline découvre avec étonnement et joie le cendrier, les deux petites souris sont toujours gaillardes, la porcelaine n’a même pas souffert. Aline est frappée de voir sa mère en larmes serrer contre elle avec amour cet objet comme s’il représentait un trésor inestimable.
Pendant des années, ensuite, de déménagement en déménagement, Anne-Marie et Roger reconstituent leur chez eux, ajoutent des meubles et des objets à ce qui restait de leur vie antérieure.
Aline, toujours, retrouve, sur un bahut, les deux petites souris, aussi présentes, aussi charmantes, permanentes dans ces décors changeants.
Les années ont encore passé. Aline, toujours absente puisqu’elle vit sa vie d’adulte, retrouve périodiquement, dans la salle de ses parents, le cendrier blanc bleuté et ses souris.
Puis les parents vieillissent ; son père ne fume plus depuis longtemps, sa mère non plus. Pendant quelque temps, le cendrier reste là mais il n’y a plus de vie autour. Tout doucement, on dirait qu’il est oublié.
Roger, un jour, n’est plus là. Anne-Marie, quelque temps plus tard, est malade, handicapée et l’aide-ménagère qui vient aider, débarrasse le dessus du bahut de ce qui l’encombre à son avis et ajoute à son travail. Anne-Marie semble avoir oublié cet objet aimé. Aline ne le voit plus et n’y pense plus. Ses enfants ne le réclament pas, eux n’ont pas grandi avec.
Elle ne le sait pas mais les petites souris sont tristes, elles s’ennuient, elles se trouvent abandonnées, pensent qu’on ne les aime plus.
- Tu vois, dit la blanche à la grise, cela va être notre fin de vie, on va nous laisser mourir dans ce placard. On avait une si belle vie avant.
- Non, dit la grise à la blanche, il faut toujours espérer, on ne sait jamais. Tu sais, comme disent les hommes, la vie réserve toujours des surprises.
En attendant, tout le monde a oublié le cendrier des amours. Le temps passe, Anne-Marie quitte le monde. Bientôt, il faut vider la maison. Aline et ses enfants ouvrent armoires et placards pour trier, jeter donner et se préparer, chacun, un carton d’objets et de souvenirs personnels.
Aline, en vidant la vieille armoire normande dans laquelle sa mère avait fini par laisser tout un fatras de choses qu’elle ne rangeait plus, tombe, tout à coup, sur un objet de porcelaine, le cendrier aux souris.
Elle s’en empare avec bonheur. Il est plein de poussière, les nez des souris sont gris. Aline part dans la cuisine laver le cendrier et regarde cet objet qui la ramène à son enfance. Il n’y a pas de doute, les deux souris lui sourient :
- Bonjour, les filles, comment allez-vous ? Ravie de vous retrouver ! Vous savez, je ne vais pas vous laisser. Si vous êtes d’accord, on reprend la vie ensemble, vous voulez bien ?
Bien sûr, elles sont d’accord. Aline regarde avec attendrissement ses petites amies d’autrefois. Elle rit intérieurement de sa réaction enfantine. Elle est joyeuse tout à coup. Ce cendrier, il va aller tout droit dans son carton à elle. Enfin, c’est ce qu’elle a pensé, c’est ce qu’elle voudrait mais, déjà, derrière elle, Françoise, la petite fille d’Anne-Marie, qui a connu aussi les petites souris sur le bahut, pendant ses séjours de vacances, dit à sa mère :
- Oh ! Maman, je peux ? je voudrais l’emporter.
Bien sûr, Aline cède à sa fille. Les souris, la blanche et la grise, sont dans le carton de Françoise.
Depuis maintenant quelques années, les petites souris trônent sur un meuble de la salle de Françoise, fières et fraîches. Elles regardent, du haut de leur balcon, Noisette, la chatte de Françoise, qui a décidé de les laisser vivre leur vie de souris princesses.
Tout est rentré dans l’ordre, les souris et le cendrier ont encore une vie devant elles.
Aux dernières nouvelles, le cendrier n’est toujours pas ébréché, la paix et l’harmonie sont complètes entre Françoise, Noisette et les souris. Quant à Aline, comme autrefois, elle passe de temps en temps et regarde avec attendrissement ce cendrier, souvenir de son enfance et de ses parents.

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Image de RAC
RAC · il y a
Des objets fétiches qui traversent des décennies, défient le temps et racontent tant de choses. Merci pour cet agréable moment de lecture.
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Votre histoire est émouvante, Micheline !
Longue vie à ces petites souris qui je le leur souhaite passeront encore de nombreuses années dans cette famille :)